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De Marie Guérin à J. La Néele. 3 mars 1895.

 

De Marie Guérin à J. La Néele. 3 mars 1895.

 

Lisieux, 3 Mars 1895

           Ma chère petite Jeanne,

           Je te remercie bien de m'avoir trouvé un air pour ma poésie, mais je le regrette beaucoup, il n'y en a aucun qui convienne et qui prête autant que le mirliton. Sur l'air des trois petits enfants, j'ai composé quelques couplets, mais ma verve est sans doute usée, je ne fais plus rien de bien. Si tu pouvais m'envoyer ce qu'a fait Francis, cela me rendrait beaucoup de service et me donnerait peut-être des idées. Ce que j'ai composé me semble tellement sot que je ne sais si je vais te l'envoyer.

       Marie a enfin une petite Marthe (Marthe Maudelonde, fille d'Henry et de Marie Asseline, est née ce jour même. Le jeune foyer a déjà un garçon, Paul, né le 16 mai 1893. La maman mourra le 5 décembre 1895, à vingt-trois ans)... Elle a tout ce qu'elle désire, dit-on de côté et d'autre. C'est vrai! [lv°] mais si elle est aussi heureuse que cela sur la terre, elle ne le sera peut-être pas autant que nous dans l'autre monde et ce sera à son tour d'envier notre sort... Tu sais, ma petite Jeanne, la patience obtient tout... Marie aura aussi un jour ou l'autre ses peines, ses angoisses, on ne va pas au paradis en carrosse, et ces deux petits enfants qui font sa joie aujourd'hui seront peut-être dans un temps donné la cause de croix et d'épreuves bien dures. Tandis que pour avoir eu de la patience et de la résignation pendant quelques années, nous aurons un petit Credidi (début du Psaume 115. « Credidi » passera en surnom à Jeanne, pour signifier son attente confiante d'un bébé - qui ne viendra jamais) qui sera un saint. Thérèse ne l'a-t-elle pas demandé le jour de sa prise d'habit (en fait, à sa prise de voile (24/9/1890), huit jours avant le mariage des La Néele - qui ne se connaissaient pas en janvier 1889, époque de la vêture de Thérèse)? Les saints se font toujours attendre et désirer fort longtemps. Pour la grande consolation qu'ils donnent aux [2r°] parents, ils peuvent bien être le sujet de grandes peines avant leur naissance.

       L'autre jour au Carmel, Céline me rappelait que mon oncle, lorsque papa l'avait ramené de Caen (le 10 mai 1892), était ému, touché de voir papa s'occuper ainsi de lui, et comme dans ce moment il avait encore quelques instants de raison, il se mit à pleurer et à dire : « Je te revaudrai tout cela, va... » Cette parole avait beaucoup touché papa. Eh! bien je suis convaincue qu'en effet mon oncle, maintenant qu'il est au ciel, protège papa et qu'il lui enverra certainement un petit-fils. Mais comme il voit maintenant ce qui nous est le plus utile, il trouve comme le bon Dieu que le moment n'est pas arrivé... Et Mère Geneviève qui a tant prié pour cela... crois-tu bonnement qu'elle t'a abandonnée?... Non, elle attend aussi que le moment soit venu, et crois-moi, il ne [2v°] sera plus bien long maintenant. J'en suis sûre de ce que je te dis.

         Je t'envoie ci-joint la Prière de St François Xavier dont la neuvaine commence demain 4 Mars. Je vais t'envoyer aussi ma petite poésie, tu me diras ce que tu en trouves. Si tu pouvais m'envoyer pour Mardi ton appréciation et les couplets de Francis, je serais bien heureuse parce que je n'ai plus grand temps pour composer mon compliment.

       Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire bien fort. Papa, Maman se joignent à moi. Nous embrassons tous Francis.

Ta petite sœur

Marie

Je ne t'envoie pas mes vers, j'attends impatiemment ceux de Francis pour travailler après lui. Envoie-les moi le plus vite possible.

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