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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme La Néele. 29 juin 1896.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme La Néele. 29 juin 1896.

 

+ Jésus                               J.M.J.T.                                 29 Juin 96

 

Ma chère petite Jeanne,

        Que ta lettre nous a amusées! C'était autre chose que la cavalcade. Il arrive toujours de ces aventures-là à Francis, je t'en supplie ne manque jamais de nous les raconter. C'est trop amusant, notre Mère a lu ta lettre deux fois en récréation et l'idée de voir Francis traînant après lui le petit Cerbère (un chien de la Musse) nous poursuit souvent pendant la journée, et toute seule je me mets à éclater [lv°] de rire. Tu ne saurais croire qu'au Carmel on s'amuse aussi bien qu'à la Musse. Tu ne devinerais jamais comment hier je suis entrée dans notre cellule. Le fait est assez bizarre pour une carmélite, il mérite d'être relaté : notre Mère m'envoie pendant la récréation chercher une seconde fois ta lettre, alors je me mets à m'écrier : Voilà une lettre qui finira par m'user les jambes. Tu sais que les distances sont quelquefois longues au Carmel, ce n'est pas une petite maison et pour aller dans notre cellule [2r°] il me faut traverser tout le dortoir. Voilà une sœur qui sur ma réflexion me dit : Non, vous n'allez pas vous user les jambes, je vais vous chercher une échelle, comme cela vous êtes arrivée tout de suite. Je prends au mot et en route à la recherche d'une échelle. On installe soigneusement l'échelle devant la fenêtre de notre cellule et grimpant comme un chat je suis entrée par « la fenêtre », au premier étage, s'il vous plaît (en été les sœurs font création au jardin, de 11 heures à midi. Il semble qu'elles soient réunies, ce 28 juin, près de la statue dite du Cœur de Marie; la cellule de Marie Guérin est presque en face au-dessus de la cuisine. L'ascension par une échelle est donc bien le plus court chemin. On notera la spontanéité de la scène, présidée par mère Marie de Gonzague... prudente cependant). Je m'apprêtais à redescendre par ma fameuse échelle, mais notre Mère avait trop peur que je [2v°] ne finisse par faire un faux pas et j'ai repris la route et l'escalier ordinaire.

       Fait-il chaud dans le pays chaud à Francis?... Je crois que c'est le Carmel qui maintenant mérite ce surnom. Je te dirai que je suis perdue dans les saisons. Je me fais souvent cette question! Fait-il chaud aujourd'hui? fera-t-il encore plus chaud?... Ce sont de vraies énigmes pour moi, je ne m'y reconnais plus. J'ai cependant un thermomètre dans le crucifix que je porte sur la poitrine au-dessus de notre habit (crucifix de « dévotion », car c'est seulement à la profession (le 25 mars 1897 pour Marie) que la carmélite reçoit son crucifix « officiel »). J'ai le talent lorsqu'il fait chaud de traverser tout notre habit de sueur, alors je regarde mon crucifix et s'il est rempli de gouttelettes d'eau je me dis : il fait chaud aujourd'hui. Eh bien tu ne saurais croire que je ne souffre vraiment pas de la chaleur, elle ne m'abat pas comme les autres années, je suis comme les petits oiseaux qui font poudrette, je secoue mes petites ailes et je vole malgré le grand chaud, plus je travaille et plus j'oublie qu'il fait une température un peu orageuse.

Je t'envoie un bien gros baiser ainsi qu'à Francis. Embrasse pour moi [lv°tv] papa et maman.

Ta petite sœur
Marie de l'Eucharistie
r.c.i.

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