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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme La Néele. 17 juillet 1896.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme La Néele. 17 juillet 1896.

 

+ Jésus                                       J.M.J.T.                                           17 juillet 96

 

Ma chère petite Jeanne,

         Je me dépêche de t'écrire car je crois bien que d'ici peu tu vas reprendre ton envolée vers Caen à ton grand regret. Vois-tu, moi, cette année, en venant dans mon Carmel je me suis épargné les regrets de quitter la Musse et ses plaisirs...

       Que ta lettre m'a donc amusée!... Et ta composition!... ta poésie, mes félicitations à l'auteur [lv°] inconnue, à la pauvre « Exilée » qui je crois se nomme dame Jeanne...

       Rien de nouveau dans ma vie solitaire, ma fille n'est pas encore là, et je crois que maintenant c'est fini... Je n'ai pas de chance avec elle, moi qui avais tout préparé pour la recevoir... Et puis rien... Comme Sœur Anne je regarde si je vais la voir arriver. Et je ne vois que la poussière qui poudroie et l'herbe qui verdoie...

       Veux-tu dire à maman que tout... vin, siphons, etc., sont bien arrivés... Encore une fois nous nous sommes bien désaltérées. Remercie-[2r°] la bien pour nous et embrasse-la bien fort pour ses petites filles ainsi que papa auquel j'écrirai la prochaine fois, je l'aurais fait aujourd'hui, mais je n'ai pas le temps, on attend ma lettre.

         Mon illumination d'hier soir a été bien réussie. On se serait cru dans un lieu de pèlerinage, en côté dans les trous d'une chaufferette en bois nous avions placé 5 ou 6 cierges que l'on avait donnés du dehors pour faire brûler à la Ste Vierge. Tu ne ris donc pas de l'invention... une chaufferette transformée en porte-cierge, recouverte de verdure et montée sur une petite colonne.

Pendant la soirée je suis restée tout le temps à surveiller mon illumination près de ma Ste Vierge... J'avais l'air absolument d'une chaisière d'église. Les sœurs venaient m'apporter quelquefois des cierges pour faire brûler que j'allais remettre dans un trou de la chaufferette. Tu vois comme au Carmel on sait se servir de tout.

     La veille du 14 juillet j'ai assisté à une soirée dansante jusqu'à minuit. Je crois que c'était chez les Asquier, car de notre cellule je vois très bien leur maison (rue de Livarot), j'ai tout suivi : polkas, valses, mazurkas quadrille des lanciers surtout. Le quadrille des lanciers que j'ai joué si souvent m'a rappelé bien des souvenirs. Je suivais chaque figure de quadrille comme si j'y avais assisté réellement, tellement que je pourrais te dire quand ils manquaient, ainsi la 4e figure a été recom­mencée trois fois, ils ne pouvaient la réussir. Le piano était tenu par un artiste car toutes les notes étaient fort bien perlées; pas un seul accroc dans toutes ses danses; j'ai cru reconnaître le doigté de Regina (Regina Beretta, une compagne de pension des Martin-Guérin). Tu vois comme je suis au courant de mes voisins. Après chaque danse c'étaient des applaudissements sans fin. Si c'était un mot carmélitain, je te dirais que je rageais [lr°tv] de ce maudit piano qui m'empêchait de dormir. J'étais cependant bien contente de l'entendre (on comparera ce récit avec celui de Thérèse en Ms C 29v°/30r°, souvenir remontant à son noviciat, alors qu’elle conduisait sœur Saint-Pierre infirme, du chœur au réfectoire).

       Dimanche j'avais assisté aussi à une répétition d'un des orchestres du concours de musique qui était à l'hôtel du petit Couvent. Ils avaient enlevé parfaitement leur morceau. Au Carmel on n'entend pas souvent de musique aussi j'ai été fort heureuse de retrouver mon ancien talent [lv°tv] enfoui. Je te quitte en t'embrassant bien fort ainsi que Francis.

Ta petite sœur

Marie de l'Eucharistie

                           r.c.i.

Les lapins étaient excellents. M. l'abbé Youf en a eu un pour son dîner de prêtres (à l’occasion de la fête de N.D. du Mont-Carmel - figurait parmi ses invités l’orateur du jour, un certain abbé Lechêne, cf. LT 192). L'autre a été mangé par les Carmélites au gras. Merci Merci félicitations au chasseur. Je vais toujours très bien.

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