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De Marie Guérin à Mme La Néele - 15 septembre 1893.

 

De Marie Guérin à Mme La Néele. 15 septembre 1893. 

Ma chère petite Jeanne,

Si je ne t'écris pas sur mon beau papier rose c'est que, vois-tu, je ne l'ai pas sous ma main, et comme je suis très pressée, je ne prends pas le temps d'aller le chercher, de plus, j'ai beaucoup de choses à te dire, lorsque je t'écris, maman a toujours trente-six commissions à me recommander pour toi, de sorte que je crois le petit format insuffisant.

Je commence donc par te dire, de la part de maman, que tu es une petite dame très gentille et très aimable de nous [lv°] rendre compte ainsi que tu l'as fait dans ta dernière lettre de tous tes faits et gestes. Tu consoles ainsi beaucoup tes parents qui débordent de contentement» Aujourd'hui il y a eu tout un remue-ménage dans le logis : il est venu une excellente idée à Céline hier soir, puisque toujours on lui reproche ou plutôt on lui dit que dans tous ses tableaux, ce qui lui manque c'est de ne pas avoir pris de leçons de grand’ maître, elle a pensé à Krug qui peint la coupole de l'Abbaye et qui fait très bien le portrait. C'est un élève de Flandrin... Papa a donc été trouver M. l'abbé Domin, il a vu Krug et il ne demande pas mieux que de venir au moins donner quelques avis à Céline, il donnera peut-être même des leçons, mais il est si pressé de terminer sa coupole qu'il [2r°] n'a pas tout à fait promis.

Céline est ravie, elle lui montrera sa Nativité (Céline doit donc redemander quelques jours son tableau au Carmel) et mon portrait ; si Krug peut lui donner les leçons, elle fera le portrait de maman sous sa direction.

Tout le monde est enchanté de cette idée, et l'on ne comprend pas comment elle n'a pas pu nous venir plus tôt, surtout à toi qui as vu le peintre et qui as toujours de si excellentes idées.

Hier nous avons été  à la cérémonie du Refuge... C'était très joli, il y avait quatre estrades en plein air, puis l'autel était dressé aussi en plein ciel. Le célèbre Herman nous a exécuté des morceaux de violon d'une beauté sans nom, les notes allaient mourir je ne sais où, c'était d'une délicatesse et d'une finesse exquise. M. le Curé de Saint-Pierre de Caen a fait un très beau sermon, il a duré trois quarts [2v°] d'heure et, chose très rare, l'attention a été soutenue tout le temps. Tout le monde était ravi et il y en avait du monde !... Tous les châtelains des environs et même de très loin étaient venus assister à cette cérémonie, puis une réunion de prêtres très nombreux. Quant aux quêteuses, elles étaient très gracieuses et avaient une robe beige.

Et notre promenade de Saint-Ouen (Saint-Ouen-le-Pin, propriété de Mme Fournet). Vais-je trouver la place de t'en parler ? Nous avons eu un temps magnifique, nous devions avant notre départ de Lisieux rapporter beaucoup de poissons et de noisettes, mais nous sommes revenus bredouille... Il n'y a presque plus de truites, elles ne mordaient pas... quant aux noisettes nous en avons rapporté très peu, il paraît que cette année, il n'y en a pas beaucoup. Papa, en revanche, a tué deux grives.

Ce pauvre petit père recommence à souffrir un peu de son rhumatisme (rhumatisme au bras, ce qui entrave son activité de journaliste), il va se poser un nouveau vésicatoire dès ce [lr°tv] ce soir. Et toi, ma chère petite Jeanne, que deviens-tu ? Avec toutes mes histoires, je n'ai pas eu le temps de parler de toi. Tu te promènes beaucoup d'après ta lettre, continue toujours, ainsi tu mériteras par là tous les compliments et l'affection toujours croissante de tes parents.

Ta petite sœur qui se réunit à toute sa famille pour t'embrasser avec Francis de tout son cœur.

Marie.