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De Marie Guérin à Mme La Néele - 17 janvier 1894.

 

De Marie Guérin à Mme La Néele. 17 janvier 1894. 

Le 17 janvier 1894

Ma chère petite Jeanne,

Avant de commencer à t'écrire, j'ai eu une très grande indécision, ce n'était pas : « Est-ce Hortense ?... est-ce Alice ?... » mais c'était : « est-ce le papier rose ?... est-ce le gris ?... » La couleur grise aurait été peut-être de circonstance, car ce pauvre Lisieux n'est envahi que de mauvaises nouvelles, mais moi je préfère le rose parce que je veux malgré les tristesses donner un [lv°] petit air guilleret à ma lettre.

Donc je te dirai, ce qui est bien malheureux, que Mme Aubrée vient de perdre sa petite fille (Madeleine-Louise-Marie Aubrée, 3 mois et 26 jours, morte le 11 janvier. Sa première enfant était morte à deux ans, le 26 septembre 1891), il paraît que ces pauvres gens sont au désespoir. Elle avait la coqueluche mêlée de bronchite, enfin elle est morte comme sa première petite fille. Lorsque l'on m'a appris cela bientôt, je suis restée interdite devant ce pauvre Mr. Bidet qui me l'annonçait, je lui ai poussé une telle exclamation qu'il en était resté lui-même interdit.

Je commence par les mauvaises nouvelles afin de pouvoir parler de choses plus gaies ensuite. La dernière petite Passerel est morte aussi, elle avait quatorze ans, elle devait avoir une maladie de cœur.

Maintenant que j'ai fini les tristes nouvelles je te dirai qu'hier nous avons reçu la visite de « la petite adorée » et de sa maman. (visiteuses non identifiées.). Marthe était là et elle lui a dit : « Bonjour mon ange », ce que la petite fille a bien retenu, puis elle nous a beaucoup parlé de son petit fils : c'est un enfant tellement extraordinaire que j'aurais beau te raconter tous ses faits et gestes, je crois que tu ne serais pas encore arrivée à percevoir le degré de son intelligence. A cinq mois et demi [2v°] il se met dans de grandes colères après les haricots de mouton, puis dit papa et maman (je ne sais pas encore s'il sait bien dire : Bonjour mon ange, mais je crois qu'il n'en est pas loin) puis embrasse sa marotte dès qu'on le lui dit (il a les oreilles très bien percées). Pendant que la grand'mère nous parlait ainsi il s'est produit un quiproquo excessivement risible. Elle nous disait que le père de cet extraordinaire enfant était resté toute la journée de la naissance de son fils sans pouvoir dire un mot (il désirait vivement une fille). Maman a cru qu'il s'agissait de l'enfant et elle a repris : « Oh ! comme vous avez dû avoir peur, il n'a pas crié de la journée. » Tu penses si j’ai eu le fou-rire, depuis ce moment je n'y puis penser sans rire aux éclats.

Veux-tu dire à Céline, ma chère petite Jeanne que mon oncle va toujours la même chose, il ne dit pas un mot mais [lr°tv] il est assez tranquille, nous allons le voir très, très souvent ; hier comme il n'avait pas très bien déjeuné nous lui avons donné pour son dîner des escalopes de veau, ce matin il a eu des rillettes et du gâteau. Tout se passe très bien à la maison ; Marie travaille tout le temps avec mon oncle. Depuis le départ de Céline les couvreurs sont sur sa maison, j'y veille, il n'y a aucun dégât, c'est surtout sur le toit de l'atelier qu'ils ont travaillé, il n'y aura plus d'humidité.

A propos d'atelier Melles Maudelonde trouvent le portrait de Jean et le mien très bien, papa dit que le portrait de Jean sera parfait. Quant à Melles Primois, je ne les ai pas revues, je crois bien qu'il y aura réunion samedi à 5 heures. Surtout que Céline ne manque pas le train... On ira au-devant d'elle à 4 h 20.

Je vous embrasse tous de tout cœur.

Marie

Papa et Maman vous en font autant

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