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De Mme Guérin à Jeanne La Néele 22 mai 1894.

 

De Mme Guérin à Jeanne La Néele. 22 mai 1894. 

22 mai 94.

Ma Chère petite Jeanne

Tu es peut-être surprise de ne pas avoir reçu de lettre plus tôt. Mais, vois-tu nous sommes toujours très-tourmentés par nos domestiques. Tout paraissait rentrer dans le calme, lorsque hier Auguste s'est encore enivré. Le matin il avait averti ton papa qu'il allait partir. Il ne faisait ainsi que prévenir son renvoi qui était bien décidé. L'après-midi il a demandé à Céline à sortir, pour chercher une place sans doute, et le soir il était ivre encore de la belle façon. Ton papa a passé trois heures en tête à tête avec lui dans la cuisine de Céline. Auguste ne faisait que [lv°] parler tout le temps et ton papa ne répondait pas un mot. Je ne sais comment il pouvait avoir une telle patience, mais il le fallait bien. Ce matin il lui a donné son compte en lui disant de partir aujourd'hui. Auguste a bien convenu de ses torts, il s'est bien rendu compte que mon mari a raison, il pleurait et a avoué que lui-même agirait de même dans le même cas. On va le garder jusqu'à demain. Sa femme est la meilleure des femmes. Pas un mot d'impatience envers son mari, ton père dit qu'elle est admirable. Dans tout cela, nous voilà sans personne. Voilà ce que nous avons décidé. Ton papa trouve que n'importe quel domestique on aura là-bas (chez Céline, rue Labbey), ils sont toujours trop maîtres n'ayant aucune surveillance et nous aurons toujours les mêmes inconvénients. Augustine dit bien que c'est cela qui perd son mari. Quand il est tenu par un patron qui peut le surveiller chez lui, il ne lui arrive pas souvent de s'enivrer, peut-être une fois tous les six mois. Donc ton papa a pensé ne faire qu'une seule [2r°] maison, c'est-à-dire faire arranger son laboratoire pour chambre à coucher pour M. Martin avec une chambre au-dessus qu'on prendrait dans le grenier pour le domestique. Maintenant on n'aurait qu'un homme, et nous avons redemandé Désiré. Il est évident que toute chose a des inconvénients, mais je crois que c'est le meilleur parti ; car il faut absolument la surveillance de ton papa, et l'autre maison est trop loin, quoique bien près pourtant, pour qu'il puisse l'exercer. Ce n'est pas chez nous, et on ne peut être tout à fait maître en dehors de chez soi. La pauvre Céline a été dans de grandes angoisses ces jours-ci, mais elle est bien contente du nouvel arrangement qui va pendant quelque temps nous donner du mal à tous. Ton papa est surchargé et ne sait comment arriver à sa besogne. Enfin, tout s'arrangera, j'espère, pour le mieux.

Mais je te vois te demander : Mais le voyage à Caen comment se fera-t-il? Je t'assure que je me fais la même question. Si je ne savais tout le besoin que tu as de Céline, je te répondrais tout de suite : C'est impossible car le moment est critique et si Désiré ne peut venir, nous sommes sans personne auprès de M. Martin, et pas moyen de penser à le laisser seul tu le penses bien. Que faire? De plus, je [2v°] me proposais d'aller seule avec Marie, lorsque ce matin, après huit jours de retard je me vois arrêtée, impossible de voyager, pas même de conduire mes filles. Tu vois que tout se met de la partie, et cependant Marie disait ce matin : Nous ne pouvons laisser Jeanne seule faire son reposoir elle se fatiguera trop, elle en serait malade ; et Céline disait de même. Mais comment faire ? Enfin attendons les événements, aujourd'hui nous ne pouvons rien dire, pourtant si tu voyais notre bonne volonté à tous. Ecris-nous à ce sujet ; je me disais ce matin : Si on ne peut pas aller t'aider, ne pourrais-tu demander Marguerite Pougheol, il me semble qu'elle pourrait te rendre service. Penses-tu aux chaussures de Paul (pour sa première communion au Petit Séminaire de Lisieux, le 31 mai) ? Est-ce bien sûr que sa mère les a demandées et qu'elles feront bien ? Dis-le nous.

Adieu, ma chérie, si tu pouvais savoir combien nous sommes ennuyées de ce contretemps et que tu puisses voir notre affection pour toi. Nous t'embrassons de tout notre cœur, c'est tout ce que nous pouvons en ce moment ainsi que ton cher mari.

Ta Mère

C. Guérin

Que devient Marie Louise ?

[lr°tv] Marie va toujours gentiment, elle se plaint dans les chevilles et le soir elles sont un peu enflées. Bonne maman va très-gentiment. 
 

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