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De Mme Guérin à Jeanne La Néele - 18 mai 1894.

 

De Mme Guérin à Jeanne La Néele. 18 mai 1894. 

Lisieux 18 Mai 94

Ma Chère petite Jeanne

J'ai trouvé l'échantillon que tu m'as envoyé très-gentil, aussi je ne t'ai pas écrit hier. Je crois que cela te fera une jolie petite robe (on prépare les toilettes pour le mariage de Céline Maudelonde (Mme Pottier), le 19 juin), quant à la solidité, on n'en peut rien savoir. Le bleu passera sans doute, mais que veux-tu. Rien n'est parfaitement solide et nous avons tous trouvé le petit carreau très-gentil et très-portatif. Puis comme prix, ce n'est pas cher pour la gentillesse de l'étoffe. Moi, je m'en suis acheté une à 7 frs le mètre et je n'en suis pas plus contente. Je crois cependant que cela me [lv°] fera une jolie robe. C'est un tissu clair gris moyen avec quelques mouchetés violet. Ce sera joli, je crois, mais trop cher pour ce que je voulais. Enfin, n'importe, c'est fait et je ne reviens pas dessus, car c'est mon défaut habituel et je veux m'en corriger.

Hier, nous avons eu bien d'autres choux à lier que des robes. Imagine-toi qu'hier à six heures au moment où nous allions nous mettre à table pour dîner avec ta tante (Mme Maudelonde), nous nous sommes aperçus que le domestique de Céline était ivre, mais de la belle façon. Heureusement mon mari y est allé. Il était dans une sorte de folie furieuse. Il lui a fait prendre de l'ammoniaque, quelques gouttes dans l'eau, et a essayé de le faire coucher mais il s'est relevé et a voulu sortir, si bien que pendant ce temps, nous avons déménagé le lit de M. Martin et [2r°] nous l'avons amené dans le petit salon chez nous. Le domestique est rentré plus tard, paraissant calme. Ce matin il a repris son travail, et M. Martin est rentré chez lui. Mais tu penses bien que nous n'allons pas le garder, sa femme a dit à Céline qu'il avait eu beaucoup de peine de ne plus rien faire chez nous, qu'il ne pouvait en prendre son parti, qu'on lui avait monté la tête contre ton papa. En tout cas pendant son ivresse, il parlait de cela à ton papa, l'embrassait à l'étouffer, enfin c'était une scène impossible. Il fallait bien qu'il y eût un dénouement à cette affaire et tous les jours ton papa le demandait au bon Dieu, mais il ne s'attendait pas à une chose pareille. Il est certain que nous ne pouvions garder cet homme-là qui est bête, d'un caractère taciturne et à qui on ne pouvait rien commander. Voilà, ma chérie, un épisode qui nous arrive bien inopinément ; le matin encore Céline disait : « C'est vrai qu'Auguste a ses défauts, [2°v] mais je m'absenterai bien quelques jours sans crainte. Avec ces domestiques-là je peux être tranquille.» — Voilà la belle tranquillité. Je ne sais comment tout va se passer maintenant. On va toujours s'occuper de les remplacer, à moins que d'essayer de reprendre Désiré seul. Et tout cela à la veille de notre voyage à Caen (les Guérin et Céline devaient aller aider Mme La Néele à préparer chez elle un grand reposoir pour le dimanche de la Fête-Dieu (27 mai). Finalement, Céline et Marie se rendront à Caen les 25-27 mai), qu'en dis-tu ? J'espère néanmoins qu'on pourra aller chez toi au moins deux jours si on ne peut mieux faire. La femme est très bien et s'est admirablement conduite.

Pour la jaquette tu ne peux pas en avoir une pareille à ta robe, en effet ce serait très laid, il faudra que tu t'achètes quelque chose, car il te faut un vêtement. Enfin, tu verras cela.

Je t'embrasse, ma chérie de tout mon cœur, ainsi que Francis. Comme je te le dis bien, si tout le monde ne peut aller t'aider, j'espère toujours que tu en auras un petit détachement, ne reviendrait-on que le vendredi après-midi. En tout cas sois sûre que nous ferons ce que nous pourrons.

Tes petites sœurs y sont bien décidées et t'embrassent bien fort ainsi que Francis. Ton papa que j'allais oublier vous embrasse encore plus fort que nous.

Ta mère

C.G.

Nous avons fait sortir Paul hier, et il s'est bien amusé. Heureusement, il fallait qu'il rentre avant dîner, ce qui s'est bien trouvé. — Je suis dans l'admiration de Marinette (jument des La Néele) qui vous rend encore bien des services.

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