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De Mme Guérin à Jeanne La Néele - 20 février 1893.

 

De Mme Guérin à Jeanne La Néele. 20 février 1893.  

20 Fév. 93

Ma Chère petite Jeanne

J'ai une grande nouvelle à  t'annoncer aujourd'hui, aussi je ne vais pas attendre ta lettre pour y répondre. C'était aujourd'hui l'élection d'une nouvelle Supérieure pour le Carmel, et la Mère Marie de Gonzague ne pouvait être réélue. Devines-tu qui est nommée supérieure ?... C'est ta cousine Pauline. Aussi tu ne saurais croire dans quelle émotion elle est aujourd'hui. Ton papa est allé la voir, puis nos fillettes (Marie Guérin, Léonie et Céline Martin) y sont allées aussi. Elle ne pouvait rien dire à ses sœurs, cette pauvre Pauline, tant elle était émue. On n'entendait que des petits sanglots ; ton papa est donc allé la [1 v°] voir aussi pour l'encourager dans sa nouvelle charge. Heureusement elle aura la Mère M. de G. pour la guider, car c'est un grand poids qui lui tombe sur les épaules, jeune comme elle est. Le parloir de ces demoiselles n'a donc pas été gai, d'autant plus que la situation était assez délicate pour elles. La Mère M. de G. était présente, et cela demandait beaucoup de tact. Il est certain que notre chère petite Pauline a tout ce qu'il faut pour faire une bonne supérieure, mais elle est si timide, si facile à émouvoir, sa santé est faible, puis elle est bien jeune. Une fois qu'elle aura pris le dessus, et qu'elle sera bien pliée à sa charge je suis sûre qu'elle sera très-bien. Je crois, ma chère petite Jeanne, qu'il sera bon que tu lui écrives une petite lettre, seulement tu penseras que la Mère M. de G. pourra la voir (parce que Mère Agnès, en la circonstance, ne pourra pas faire autrement que de la lui montrer), et toi aussi, tu seras astreinte à une certaine réserve. [2 r°] II est dit que ma lettre va être remplie de nouvelles. Ce matin Alexandre (Alexandre Mariette, domestique des Guérin depuis le 27 juin 1892) a eu un petit garçon. Il s'attendait à avoir une fille, aussi il n'avait pas choisi de nom de garçon. Il a bien fallu en trouver un et je crois que ce doit être Jean Maurice.

— Une nouvelle bien triste, c'est la mort du mari de Marie Huzé. La voilà veuve cette pauvre femme après deux ans de mariage.

Ma santé est toujours meilleure. Je vais mieux que les autres fois. Je me promène dans le jardin, j'ai même été hier à la messe de huit heures, mais je suis souvent fatiguée. Néanmoins tu vois les progrès énormes que je fais. Dis-le à Francis. — Et la pharmacie, qu'est-ce que cela devient (pharmacie de F. La Néele, vendue le 26 novembre 1891 à René Lecachey mais celui-ci étant décédé le 20 juin 1892, matériel et marchandises seront mis en vente publique le 21 juin ) ?

J'espère que j'aurai bientôt de tes nouvelles. J'ai déjà mis des petites fleurs au portrait (de Mme Martin), tu vois que je suis bonne commissionnaire. La violette et le perce neige fleurissent à qui mieux mieux [2 v°] dans notre jardin, aussi j'en profite. Mademoiselle Godard vient de me faire sa visite. Je lui ai montré le portrait de Marie (peint par Céline). Après avoir dit qu'il était ressemblant, qu'on pouvait le reconnaître, elle a presque trouvé à redire à tout. Elle est bien toujours la même ! Nous te raconterons cela de vive voix, cela t'amusera.

Avant de te quitter, je te demande un petit souvenir dans tes prières pour notre chère petite supérieure. Tu ne recevras pas de lettre du Carmel te faisant part de l'élection, car la Mère M. de G. nous a chargés de prévenir toute notre famille. J'oublie de te dire que notre petite Pauline a été élue à l'unanimité des voix (la déposition de sœur Aimée de Jésus et le mémoire de sœur Saint-Stanislas invitent à nuancer cette déclaration). Il paraît que c'est très rare de voir une élection se faire ainsi. On y voyait le doigt de Dieu.

Adieu, ma chère petite Jeanne, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que ton cher mari. Papa et les petites sœurs vous font mille amitiés.

Ta mère toute dévouée

C. Guérin

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