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De Mme Guérin à Jeanne La Néele - 6 octobre 1892.

 

De Mme Guérin à Jeanne La Néele. 6 octobre 1892. 

Lisieux 6 Octobre 92

Ma chère petite Jeanne

Ton papa a reçu ce matin la lettre de ton mari. Il ne va sans doute pas avoir le temps de lui écrire avant le courrier de midi, mais tu peux lui dire que son papa est heureux et fier d'avoir un tel fils et que sa maman ne l'est pas moins. Que le bon Dieu nous a donc gâtés ! Voilà le résumé de nos impressions. Je laisse à ton papa les détails.

Nous sommes bien contents de te savoir mieux et aussi bien gaie. Je me doutais bien que ce n'était qu'un petit moment à passer, et qu'ensuite tu te retrouverais aussi bien [1 v°] qu'avant. Aussi, vois-tu, il ne faut plus te faire de peine quand tu te vois un peu plus souffrante. Si cela se présente de nouveau, il ne faudrait pas t'effrayer, mais offrir cette petite peine au bon Dieu, et rester bien courageuse. C'est bien difficile quand on souffre, n'est-ce pas, d'être courageux, c'est vrai et je l'éprouve bien toute la première. Mais il ne faut pas m'imiter en tout, ma petite Jeannette, et je serai très fière d'avoir une fille qui m'en remontre sur ce point.

Puisque tu es bien mieux, je crois qu'il est préférable que je remette encore une fois mon départ. J'en ai conféré ce matin avec Céline, et toute réflexion faite, voilà à quoi je m'arrête : je partirais samedi soir par le train de 4 heures pour arriver à six heures à [2 r°] Caen avec ton papa. Lui repartirait le dimanche soir et moi je pourrais passer le lundi avec toi et ne repartir que le mardi. Cela prolongerait un peu le séjour de Marie avec toi, d'autant plus que ce ne sera probablement pas Céline qui la remplacerait. Sa peinture l'oblige en quelque sorte à rester cette semaine-là pour profiter de Marie (Céline a entrepris de peindre un buste de Marie Guérin - toile non conservée). Mais Léonie serait bien aise de revenir près de toi. La ville de Caen a pour elle des attraits tout particuliers et je crois qu'elle y établirait volontiers sa tente. De plus lundi 17 octobre doit avoir lieu la bénédiction de la Chapelle de la Visitation et elle serait bien heureuse d'assister à cette cérémonie. Donc, elle irait à Caen soit vendredi soit samedi, le jour qu'elle te serait utile et resterait avec toi le temps que tu désirerais. Je crois que les choses [2 v°] sont mieux arrangées ainsi, et plus tard Céline pourrait aller passer quelques jours avec toi aussi. Elle va mieux, mais je l'ai encore empêchée de sortir aujourd'hui, ce matin du moins ; sa glande est fondue, et je crois que demain je lèverai la consigne.

Mr Martin va toujours bien, ce matin il demandait sa grecque (Marie Guérin, sa filleule) qui a les cheveux si noirs et les yeux si doux. Je lui ai dit que j'irais bientôt la chercher et que j'allais l'embrasser de sa part ainsi que Jeanne et Mr Francis comme il l'appelle.

Si toutefois ma combinaison vous contrariait un tout petit peu, écrivez-le moi par retour de courrier et je prendrai le train de 2 heures de l'après-midi vendredi, puisque je n'ai aucun empêchement. Je regrette que ma petite Marie n'ait pas sa robe d'hiver de ce vilain temps-là, je la lui apporterai samedi. Embrasse bien pour moi mon petit Benjamin, j'espère qu'elle est toujours bien gaie et que vous passez ensemble de bons moments. J'ai reçu hier Mme Dupont et Mlles Domin. Je t'embrasse de tout mon cœur, ma chère petite Jeanne, ainsi que ton bon mari. Je serai bien contente de vous voir tous et de vous trouver en bonne santé.

Ta mère toute dévouée

C. G.

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