Imprimer

De Mme Guérin à Jeanne La Néele - 6 décembre 1891.

 

De Mme Guérin à Jeanne La Néele. 6 décembre 1891.

Lisieux 6 décembre 91
Ma Chère petite Jeanne
J'ai été bien déçue ce matin en revenant de la grand-messe de trouver au lieu de nos chers enfants un
petit coquin de papier bleu qui m'annonçait rien de bon. Dès hier soir j'avais fait préparer la couverture ;
Maria, par excès de précaution avait même mis une bouteille dans le lit. Enfin, qu'est-ce qui a été refait ?
C'est moi. Mais ne faut-il pas s'habituer à faire des petits sacrifices dans la vie. Nous en devons bien au
bon Dieu qui a été si généreux pour nous. Te dire combien j'ai été contente jeudi soir quand j'ai su que
tout était fini n'est pas chose facile. Au reçu de la dépêche Léonie et moi [1 v°] avons récité le Te Deum.
Marie était chez sa tante. Puis le soir que de choses à nous dire. Ton Papa et Céline ne tarissaient pas. Tu
comprends que la visite Asseline (Marie Asseline allait épouser Henry Maudelonde le 20/4/1892) nous a
été racontée dans tous ses détails. Ta tante était ravie de tout ce qu'on lui a dit. Et la pauvre Marie répétait
sur tous les tons : « Que Céline est heureuse d'avoir vu Marie Asseline ! » Tu ne me dis pas dans ta lettre
si tu as reçu une oie. Ton papa avait donné votre adresse au père Cogeon pour qu'il vous en envoie une
que vous auriez dû recevoir vendredi. Je pense bien que tu l'as reçue et que c'est un oubli de ta part de ne
pas en parler. Cependant s'il en était autrement écris-nous-le tout de suite. J'en avais fait rôtir une ce matin
dans l'espoir que vous en mangeriez votre part. Encore une déception !
Mon mari a vu le clerc de M. Brière, il pourrait attendre à dimanche pour la signature de l'acte (de vente
de la pharmacie La Néele à M. Lecachey le 26 novembre). Au lieu de venir mardi vous pourriez remettre

le voyage à dimanche. Ton mari pourrait peut-être avoir plus de temps. Puis, si Mme Mataillé peut me
donner cette journée j'aurais un dîner que je [2 r°] dois donner depuis longtemps, à MM. Petit, l'abbé
Domin, le Père Pougheol et Flle (?) Maudelonde. J'aurais été bien aise que vous y soyez, c'est pourquoi
puisque l'acte peut attendre à dimanche, ce serait préférable, qu'en penses-tu ? Parles-en avec ton mari, tu
verras s'il trouve comme moi. Maintenant je n'ai pas encore vu Mme Mataillé. Il est bien possible qu'elle
ne puisse pas venir ce jour-là. Peut-être vais-je la voir avant le départ de ma lettre ?
Maintenant, ma chère Jeanne, je termine ma lettre par où j'aurais dû commencer. C'était par t'apprendre la
mort de la sainte Mère Geneviève. Du reste la lettre de Pauline que je joins à la mienne te dira mieux que
moi les derniers moments de cette sainte Mère. Elle est exposée aujourd'hui dans la chapelle intérieure
mais tout près de la grille le visage tourné vers l'autel. Nous avons été la voir, contempler ce visage sur
lequel est peinte une paix céleste, mais aussi l'empreinte de la souffrance. On sentait je ne sais quelle paix
auprès de cette sainte Mère. Elle nous aimait beaucoup pendant qu'elle était sur la terre, et maintenant
j'espère bien qu'elle nous regardera encore avec bonté comme étant un peu de sa famille puisqu'elle était
la mère de trois de nos enfants. Prie donc pour elle, ma chère petite Jeanne, puisqu'on ne peut savoir ce
qui [2 v°] se passe au-delà de ce monde, mais surtout prie-la lorsque tu souffres ou que tu as quelque
peine ou que tu as quelque grâce à obtenir, car je ne puis m'empêcher de croire que cette sainte âme soit
allée au Ciel tout droit. Nous avons offert une très jolie couronne blanche avec un Christ que nous avons
fait mettre au milieu. On nous avait fait dire au Carmel de ne pas en donner, mais lorsque ces dames
l'ont vue, elles l'ont trouvée tellement belle et tellement appropriée à cette bonne Mère qu'elles en ont
témoigné toute leur reconnaissance. Elles ont été aussi bien touchées de l'article que ton papa a mis dans
le Normand. Tu le reçois toujours, n'est-ce pas ? Je veux te dire aussi ma chère petite Jeanne, que comme
tous les ans, j'ai demandé une messe pendant l'Octave de l'Immaculée Conception à N.D. de Séez. Tu sais
que j'agis ainsi depuis la guérison de Marie, et j'y joins les intentions de ma petite Jeanne, nos actions de
grâces et les âmes du purgatoire. Je ne sais quel jour elle sera dite, mais si tu veux bien un jour de cette
semaine, assister à la messe à ces intentions, tu peux choisir celui que tu voudras. Tu as été bien fatiguée
par ta quête, me dis-tu ; cela ne m'étonne pas, ce doit être très fatigant. J'espère que tu ne vas pas t'en
apercevoir. Je voudrais bien te voir forte et bien portante. Manges-tu bien ? Enfin j'espère que le bon Dieu
à qui tu offres toutes tes œuvres charitables te donnera la santé. En tout cas, sois bien tranquille. Il ne
restera pas en retour et tu seras payée au centuple d'une manière ou d'une autre. Courage au bon Francis
pour sa conférence. Je me demande comment il fait pour la préparer au milieu de tous ses malades. Nous
sommes contents des bonnes nouvelles au sujet de [1 r° tv] Lecachey. Adieu ma chérie, le papier me
refuse son service mais avant de te quitter je veux t'embrasser de tout mon cœur et te charger d'embrasser
pour moi Francis. Ton papa et tes sœurs se joignent à moi.
Ta mère toute dévouée
C. Guérin
Mme Mataillé n'est pas venue. Je t'écrirai aussitôt que je l'aurai vue. M. Chapelain président du Tribunal
a perdu sa belle-mère, on la reporte demain à Bayeux. Mme la Chanoinesse de Foucauld est décédée la
semaine dernière.
Quand tu nous écriras, ce qui ne tardera pas, j'espère, rends-nous compte de la conférence de ton mari.
Ton petit père désire en avoir des nouvelles.

Retour à la liste des correspondants