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De Mme Guérin à Jeanne - 24 mars 1891.

 

De Mme Guérin à Jeanne. 24 mars 1891.

Lisieux 24 Mars 1891
Ma Chère petite Jeanne
Quel terrible incendie vous avez eu à Caen ! Tous les journaux en parlent. Il a dû s'allumer en un clin
d'œil dans un magasin rempli d'essences. C'est pourquoi sans doute le malheureux homme du quatrième
étage n'a pas pu se sauver. Quel grand malheur arrivé en si peu de temps et en plein jour. Nous avons
pensé que cette maison devait être très-peu éloignée de la tienne par derrière ; aussi tu fais bien lorsqu'il
arrive ainsi quelque accident de nous écrire aussitôt car nous pourrions être inquiets. Ton papa le savait
déjà par son journal, je te remercie de m'avoir écrit aussi vite. Ah ! c'est que, vois-tu, tes lettres sont [1
v°] dévorées et je n'en suis pas toujours maîtresse. Aussitôt que j'ai reçu une lettre, c'est à qui l'aura.
Quelquefois j'en fais la lecture moi-même à haute voix, c'est lorsque je vois quelque chose qui m'intéresse
particulièrement, alors je le garde pour moi.
J'ai une nouvelle à l'annoncer qui va beaucoup te surprendre. C'est le retour de Marguerite Fleuriot dans
sa famille. Depuis quatre ans qu'elle est partie, la voilà revenue. C'est bien vrai, c'est Mme Fleuriot qui
l'a dit elle-même à Mr Beretta. Elle paraissait très-heureuse du retour de sa fille. Moi je pense qu'il y a
déjà quelque temps qu'elle est sortie du Couvent et qu'elle était peut-être dame en chambre. Je l'ai entendu
dire, mais je ne sais si c'est vrai. En revanche Thérèse doit être à faire une retraite à la Vierge Fidèle et
le bruit court que si elle s'habitue elle y restera. Tu vois, ma chère Jeanne, que c'est un grand événement,
ces pauvres jeunes filles font bien parler d'elles, c'est vraiment fâcheux. Quant à leur sœur aînée, elle est
toujours là comme un modèle, toujours aussi gracieuse et aussi gentille. Je l'ai rencontrée il y a peu de
jours [2 r°] allant au Cours avec Marie et Jean. Elle nous a fait un gracieux salut. — On dit aussi que Mlle
Saint-Denis Léonie est entrée au Couvent. Je ne saurais dire si c'est vrai, ne l'ayant appris que chez ma
couturière. Je n'aime pas à répéter les nouvelles lorsqu'elles ne sont pas certaines, mais avec ma petite
Jeanne, je dis tout ce que je sais, n'ayant pas peur qu'elle le répète. Puis je suis contente de penser que ma
causerie va te distraire un peu.

Hier, mon mari a fait une grande promenade avec ces demoiselles sur la route de Rouen. Il a rapporté
quatre-vingts pieds de violettes pour les planter dans notre jardin. Tu vois que nous avons envie de faire
concurrence à ton jardin suspendu. Nous avons pensé que les promenades pouvaient faire du bien à
Céline, depuis deux jours elle est un peu mieux, quoique sa santé laisse toujours bien à désirer et nous
inquiète. Pensez-vous venir samedi soir ? Tu ne peux me répondre encore, n'est-ce pas, ma chérie ? Aussi
nous te recevrons avec plaisir n'importe quand tu viendras. Marguerite doit arriver vendredi, je crois. Elle
restera huit jours, mais son mari s'en retournera dès le mardi matin. Le lundi [2 v°] de Pâques, ils doivent
aller à Trouville en famille chez bonne maman Maudelonde. Tu vois donc qu'il sera encore bien difficile
pour moi d'inviter Marguerite et son mari. Je crois bien que je serai obligée d'y renoncer car il ne me reste
que le dimanche de Pâques, enfin je pourrai inviter Marguerite seule. Cela dépendra des jours où vous
pourrez venir. Nous espérons toujours aller vous voir à la Quasimodo si toutefois notre santé le permet.
— J'espère pouvoir descendre demain, je vais toujours assez bien.
Adieu, ma chère petite Jeanne, j'espère que vous allez bien tous les deux, en attendant que j'en aie
l'assurance, je t'embrasse de tout mon cœur et te prie d'embrasser ton mari pour moi. Ton papa et les
petites sœurs vous embrassent bien fort.
Ta mère toute dévouée,
C. Guérin

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