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De Madame Guérin à Jeanne La Néele - 15 mai 1892.

 

De Madame Guérin à Jeanne La Néele. 15 mai 1892.  

Lisieux, le 15 mai 1892.

Ma Chère petite Jeanne,

Je viens de recevoir ta lettre, j'attendais le facteur avec impatience, me doutant bien qu'il avait quelque chose pour moi. Je suis ravie des bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé, et j'en rends grâces à Dieu avec toi. J'ai bonne confiance que Sainte Anne aura entendu nos prières. Toute la famille a été bien unie à toi.

Ton oncle va toujours aussi bien que possible. Il passe toutes ses après-midi dans le jardin, assis. Il marche soutenu [l v°] par deux personnes. Il est vraiment bien facile à soigner, il veut tout ce qu'on veut. Néanmoins son état est bien triste. Il a très bien reconnu toutes les personnes de la famille mais c'est au Carmel surtout que c'était touchant. On l'y a conduit jeudi, on aurait dit que la journée était choisie, et je crois en effet que le bon Dieu l'avait bénie, car c'est la meilleure qu'il ait eue. Il paraissait avoir conscience de tout ce qui se passait. Les Carmélites ont été bien heureuses de revoir leur père ; mais après, les larmes qu'elles avaient contenues ont pris libre cours. Elles l'ont trouvé bien changé et cependant ici on le trouve moins changé physiquement qu'on [2r°] ne pensait. Enfin toutes nous sont bien reconnaissantes. C'était touchant même de voir la manière dont elles l'ont exprimé à ton père.

J'espère que nous vous verrons bientôt, ainsi que tu me le dis, je pense que bientôt veut dire dimanche prochain. Tu auras bien des choses à nous raconter, en effet. Cela nous distraira et nous fera beaucoup de plaisir. Mais ce n'est pas pour cela seulement que nous te désirons, je te prie de le croire, tu sais que ce qui nous rendra heureux c'est de passer un moment ensemble. J'ai recommencé à sortir aujourd'hui, je suis allée à la messe et aux vêpres. Tu vois que je suis vaillante. - Je pense que je ne t'ai pas appris que Jeanne Gallois est entrée à l'Abbaye le 1er mai (Jeanne Gallois (1866-1912), religieuse sous le nom de Mère Saint-Exupère). Sa bonne maman a consenti à cette séparation qui a dû bien lui coûter. [2v°] Ton papa est en ce moment aux vêpres à Saint-Jacques. On fête le Vénérable de la Salle, fondateur des Frères de l'Ecole Chrétienne. La quête est faite à la grand'messe et aux vêpres par Mme Delarbre et Mme de Boislaurent. Mme Delarbre (amie des Guérin sous le nom de Jeanne Samson, qui vient d'épouser Paul Delarbre le 29 mars 1892) est presque toujours à Lisieux, je pense, car ces demoiselles la rencontrent fréquemment. Ta tante est revenue de Bayeux mercredi, elle a fait un très bon voyage. Je lui ai appris votre petite excursion au Mont Saint-Michel ainsi qu'à Melle Pigeon. Tout le monde dit que vous avez très bien fait. Henry (Maudelonde, en voyage de noces) devait être à Naples ces jours derniers. Je crois que le voyage ne sera pas terminé pour le 20 ainsi qu'on l'avait cru d'abord. Ils écrivent qu'ils sont très heureux et enchantés l'un de l'autre. Ils n'ont pu voir le Pape, mais ils ont bien prié à Rome pour toute la famille. J'espère, ma Jeanne chérie, que tu ne vas pas trop te ressentir des fatigues de ton voyage, il serait cependant possible que tu t'en ressentes un peu plus maintenant. Surtout ne t'en désole pas, et repose-toi, n'accumule pas fatigue sur fatigue, et viens nous voir dimanche puisque Francis ne peut être libre avant, je pense. Nous vous recevrons les bras ouverts.

Adieu, ma chère petite Jeanne, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que ton cher mari. Dis-lui que je suis bien ravie de la bonne opinion qu'il a de sa petite femme, rien ne peut me faire plus de plaisir, mais par exemple, il ne peut m'empêcher de croire ce que sa petite femme me dit de lui.

Toute la famille pense comme moi et envoie ses meilleures amitiés.

Ta mère toute dévouée.

C.G.

[l r° tv] Je pense que tu pourrais bien emmener Marie.

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