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De Madame Guérin à Jeanne La Néele - 8 mai 1892.

 

De Madame Guérin à Jeanne La Néele. 8 mai 1892. 

Ma Chère petite Jeanne,

J'ai été heureuse de la visite que tu m'as faite hier par ta bonne petite lettre. Je vais toujours bien gentiment et j'espère bientôt me lever. Tu ne me dis pas si vous êtes bien décidés à partir mardi matin, mais je pense que c'est parce que vous ne pouvez vous-mêmes être sûrs de partir qu'au dernier moment. Dans tous les cas nous pensons bien à toi tous les jours, tu n'en doutes pas, et je désire de tout mon cœur que ton voyage s'accomplisse cette semaine. En lisant la messe du Patronage de Saint-Joseph je pensais tout particulièrement à toi et je voyais des paroles bien consolantes, particulièrement dans l'Epître. - Je demande bien au bon Saint-Joseph d'être votre protecteur avant, pendant et après le voyage. Je dis avant car tant de difficultés du côté des malades peuvent s'élever et vous empêcher de partir. Puis [lv°] je crains que la patience de ma chère petite Jeanne ne soit mise par là même à une rude épreuve, aussi je la recommande au bon Saint-Joseph afin qu'il la garde bien de toute vivacité qui altérerait la beauté de son âme, lui qui a eu tant d'épreuves saura bien compatir aux tiennes et sois sûre qu'en t'adressant à lui avec confiance, il obtiendra que toutes les difficultés se lèvent lorsque le moment fixé par le bon Dieu sera venu. Je souhaite donc bien que ce soit mardi et je m'unis à toi pour le désirer beaucoup. As-tu vu, ma petite Jeanne, qu'il y a des piscines à Auray ? Ton papa a lu cela dans le Guide. Je pense donc que s'il y a des piscines, c'est pour s'y plonger comme à Lourdes. Je n'en sais rien, mais tu pourras t'en informer. S'il en est ainsi, ton petit père et moi nous t'engageons à t'y plonger. Tu sais que ces eaux-là ne peuvent jamais faire de mal et qu'en accomplissant cela avec un grand esprit de foi, Dieu y attache souvent la guérison. Enfin, je ne sais pas ce qu'on fait, si c'est comme à Lourdes, mais je t'engage beaucoup à faire ce qu'il y a à faire avec une grande foi, pour cela je prie la bonne Mère Geneviève d'éloigner de ton esprit tout doute. Je te parle ici de la Mère Geneviève [2r°] parce que je me rappelle ici un petit trait de sa vie qui m'a été rapporté et que je te dirai de vive voix, faute d'espace. - Tu vas penser, ma chère petite Jeanne, que je suis une mère trop prudente, mais, vois-tu, je t'aime tant que je cherche à t'entourer de protections. Lorsque tu étais toute petite j'étais toujours auprès de toi et je cherchais à éloigner tout danger, maintenant je ne puis plus faire cela, mais il me reste à penser beaucoup à ma chère petite fille et à la recommander à ceux qui sont bien plus puissants qu'une pauvre mère de la terre. Je puis prier pour toi et c'est ce que je cherche à faire le mieux que je peux. Je te donne aussi mes petits conseils qui partent du cœur. J'espère bien que le bon Dieu te bénira et t'accordera ce que tu désires tant. - Je pense que vous irez d'abord à Auray mais je crois que pour faire votre voyage il vous faudra bien tout le reste de la semaine. Nous vous engageons beaucoup à ne revenir que le samedi ou le dimanche. C'est que le Mont Saint-Michel est bien loin d'Auray. Je crains que tu ne te fatigues beaucoup en voulant aller trop vite, puis cela vous permettra de profiter un peu de votre voyage. Enfin vous verrez, surtout choisissez de bons hôtels, en voyage il ne faut pas trop économiser, enfermez-vous bien dans votre chambre. (Tu vas rire de mes précautions, mais cela ne fait rien, je te dis tout ce que je pense, comme si je te parlais). Maintenant vous ne pourrez pas nous écrire ; et nous encore moins, puisque nous ne saurions où adresser nos lettres. Je te [2v°] demande seulement de m'envoyer une dépêche quand tu seras, par exemple, à Auray, en arrivant, en m'indiquant ton adresse afin que, dans le cas où j'aurais quelque chose à te dire (ce qui n'est pas probable) je sache où t'adresser une dépêche. Ce n'est qu'une précaution qu'on doit prendre toujours quand on part en voyage. Tu pourras m'en envoyer encore dans une autre ville afin que j'aie ainsi un point de repère. Tu voudras bien me mettre un petit mot demain soir si tu pars, rien qu'un mot, ce ne sera pas long, mettre seulement : nous partons.

Ton papa doit toujours aller chercher ton oncle, il ne sait encore si c'est mardi ou mercredi. Je l'écrirai à ta bonne Surtout qu'on ne lui fasse pas de cérémonie, il viendra avec son domestique. Ce que tu as décidé pour ton vêtement me paraît très bien. Gris bleu est charmant si cela va bien avec tes robes. Ne le prends cependant pas trop bleu, tu pourrais en être contrariée, mais dans la teinte de ces demoiselles, c'est très bien. Si on te l'avait fait venir de Paris, il aurait peut-être eu plus de cachet, mais n'importe, s'il fait bien, ce sera le principal. Le prix n'est pas trop élevé, ce qu'il faut avant tout c'est que le vêtement te plaise et nous serons contents. - Léonie habite maintenant ton ancienne chambre, ce dont elle est très contente. Sa chambre est toute prête pour recevoir son père. J'espère que tout se passera bien, Céline est tout émotionnée, mais les bonnes nouvelles que tu nous donnes, nous font du bien. Marie ira te voir avec bien du plaisir quand cela se pourra. Tu sais qu'elle est toujours contente d'être avec toi, seulement je ne puis te dire si ce sera la semaine prochaine. [lr°tv] II faut d'abord que ton voyage se fasse, après nous parlerons de la visite de Marie. Vous viendrez nous voir quand vous pourrez, cela nous fera bien plaisir, mais il faut avant tout que vous preniez tout le temps nécessaire pour votre voyage. J'ai parlé l'autre jour à maman de l'intention que vous aviez d'aller au Mont Saint-Michel, ainsi elle ne sera pas surprise.

Adieu, ma chérie, je crois que je t'ai tout dit mais je te répète encore que je t'aime de tout mon cœur, que nous prierons pour toi et que j'écrirai aux Carmélites lorsque je te saurai partie. Je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que mon bon Francis que je remercie bien de faire faire un si beau voyage à sa petite femme.

Toute la famille vous embrasse bien et sera unie à vos prières.

Ta mère

C.G.

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