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De Marie Guérin à Jeanne La Néele - 26 octobre 1891.

 

De Marie Guérin à Jeanne La Néele. 26 octobre 1891.

Lisieux, 26 octobre 91
Ma chère petite Jeanne,
Au garçon de laboratoire il est permis de changer son rôle pour quelques jours en celui de secrétaire de
Madame (de(Mme Guérin. Marie va expliquer en fin de lettre qu'il s'agit du laboratoire de photographie,
où elle aide Céline). Madame n'est pas exigeante, il n'est confié que les lettres peu importantes mais
remplies de douceurs et de charmes à l'ex-garçon de laboratoire. C'est pourquoi chère petite lectrice tu ne
verras pas les beaux caractères tracés par une main expérimentée et chérie mais le manuscrit de ta petite
[1 v°] Gribouille.
Parmi tous les beaux titres que j'ai étalés au commencement de cette lettre, il en est un dont je me
fais honneur et gloire : c'est l'honneur d'être maîtresse d'école. Ma petite élève est charmante (Marthe
Lahaye, cinq ans), elle fait des progrès remarquables de jour en jour, nous en sommes arrivées à faire des
dictées, des copies, des analyses grammaticales, du calcul, deux pages d'écriture chaque fois et autant de
lecture presque courante. Au bout de dix bons points je donne une récompense, aujourd'hui j'ai donné un
parachute qui a fait fureur surtout à Jean. Ce pauvre petit bonhomme était si heureux qu'il m'a demandé la
permission d'y jouer sans le déchirer. C'est une promesse bien difficile à tenir pour un petit brise-fer.
Es-tu assez au courant sur le sujet de mon élève. J'espère qu'en voilà un [2 r°] journal sur le compte d'un
bébé de cinq ans. Que sera-ce lorsque j'aurai neveux et nièces !... Je serai obligée de donner ma démission
de secrétaire, il ne faudrait pas quatre pages mais une main de papier à lettres.
Maman me charge de te dire qu'elle a été très heureuse de recevoir de si bonnes nouvelles de toi, elle
aussi a passé une bien bonne journée hier, aussi aujourd'hui pour se reposer de ses fatigues garde-t-elle le
lit. Elle s'est levée cet après-midi deux ou trois heures.
Des nouvelles de Lisieux je n'en ai pas à t'apprendre cependant il en survient une : Ferdinand a une petite
fille qui a été baptisée hier et est partie aujourd'hui du côté de Vire chez une de ses tantes. Nous avons
reçu une boîte de baptême.
La pauvre famille Colombe est encore [2 v°] dans l'inquiétude. Madame Boyer (née Alice Colombe,
cousine du Dr qui vient de mourir) a une angine assez sérieuse qu'elle a gagnée probablement en allant
voir M. Colombe. Les nouvelles sont meilleures aujourd'hui, on espère qu'il ne va pas s'y joindre de
complication. Pense dans quelles transes ils doivent être, cette pauvre Aurélie que nous avons rencontrée
ce matin a l'air bien triste.
Je te laisse ma chère petite Jeanne sous une impression triste. Que te dirai-je donc pour changer le cours
de tes idées. Je te conterai le projet de certains amateurs photographes qui ont proposé au directeur d'un

Journal de remplir les pages de leurs œuvres en mettant aux Nouvelles Locales par exemple le portrait
du suicidé ou du noyé dont on raconte la triste fin, ils demandent un associé... Ton mari ne voudrait-il
pas pour une si belle occasion changer son fusil d'épaule ?... S'adresser pour cela à un certain garçon de
laboratoire se nommant Marie.
[1 r° tv] Nous vous embrassons tous deux de tout cœur.

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