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De Marie Guérin à sa sœur Jeanne - 23 février 1891.

 

De Marie Guérin à sa sœur Jeanne. 23 février 1891.

Lisieux 23 Février 91
Ma chère petite Jeanne,
Je prends mon plus beau papier, mon plus beau buvard (celui qui m'a été donné par mon oncle Martin
pour mes étrennes), mon plus beau porte-plume, qui se trouvait dans ce buvard et qui est en nacre, ma
plus belle plume, et mon plus beau style pour te souhaiter un bien heureux vingt-quatrième anniversaire
(Jeanne a 23 ans, et elle entre dans sa vingt-quatrième année) !!!... [1 v°] Que te souhaiterais-je pour
cette vingt-troisième année ?... car il paraît que je t'ai vieillie de trois cent soixante-cinq jours. Le souhait
ne peut se faire attendre longtemps : un bébé un joli petit Zidor, un gros bébé joufflu !... une future tante
ne peut avoir d'autre souhait...
Ma chère petite Jeanne, depuis que toute la maisonnée s'est envolée pour Caen (M. Guérin est chez ses
enfants La Néele, avec Léonie et Céline), laissant cette pauvre maman et le pauvre petit moi toutes seules,
nous nous sommes beaucoup amusées toutes les deux, j'ai essayé mes talents culinaires. Ma première
sauce est une capilotade, ce n'est pas qu'elle soit mal réussie [2 r°] mais elle porte ce nom ; en la faisant
j'ai voulu y goûter mais elle était si mauvaise que je n'ai pas eu le temps de la laisser dans ma bouche, j'ai
prévenu maman que son dindon réchauffé serait immangeable mais quelle surprise !... jamais tu n'as vu
si bonne sauce, la mère Mataillé ne peut en faire de meilleure. Pendant notre dîner nous avons beaucoup
ri et parlé de vous, nous avons calculé toutes vos places à table : Papa est devant la cheminée, toi, devant
la fenêtre, Francis à tes côtés et devant la porte, Céline, sous la bonne femme qui a des mains ressemblant
terriblement à ses pieds et qui donne à manger [2 v°] à ses dindons. Léonie, près de papa. Ai-je deviné ?
ma combinaison est-elle bonne?... Puis à la fin du dîner maman a porté un toast à ta santé et à celle de
mon neveu!... A ce seul mot mon coeur a bondi de joie, j'étais tellement émue que si mon verre de vin
n'est pas répandu sur la table c'est un miracle.
Tu peux dire aux absents de notre maison que nous ne nous ennuyons pas du tout, au contraire, et c'est du
fond du cœur que je dis cela. Maman se joint à moi pour te présenter tous ses souhaits, je n'ai pas besoin
de te les énumérer, tu les connais, c'est absolument les mêmes que moi.
Demain nous recevrons ma tante Clémence et bonne maman qui viendront nous tenir compagnie [2 v°
tv] toute l'après-midi. Ce n'est pas, j'espère, parce que tu as de jolies petites compagnes que tu vas nous
priver de tes nouvelles, ce serait bien égoïste. Comme tu n'as oublié personne aujourd'hui dans ta lettre,
je vais suivre ton exemple. Embrasse bien papa, Francis, mes deux grandes sœurs Léonie et Céline, Mme
Mouton, Mme Bryon. Bonjour à Angèle, à Alphonse (les deux domestiques), quelques caresses à Pandore
et à Lisette (le cheval et la jument), une seule au perroquet car il est loin d'être mon préféré.

Quant à toi ma chère petite Jeanne, je t'embrasse de tout cœur,
Marie

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