Imprimer

De Marie Guérin à sa sœur Jeanne - 3 juillet 1890

 

De Marie Guérin à sa sœur Jeanne. 3 juillet 1890

Lisieux le 3 Juillet 90
Ma chère petite Jeanne,
Nous avons enfin reçu nos invitées (Céline et Hélène Maudelonde), et puisque Céline donne de nos
nouvelles à ma chère petite Mère, c'est toi qui recevra le griffonnage de ta sœur.
Le déjeuner s'est passé dans la plus grande cérémonie, Maria et Ferdinand faisaient tout ce qu'il était
en leur pouvoir pour rehausser encore le repas. Ferdinand avait mis les couverts réargentés, les porte
fourchettes, les serviettes étaient pliées, une nappe blanche couvrait la table, puis il nous avait engagées à
servir un reste de Picpoul et de St Estéphe, tout était fait en grande pompe, notre serveur avait même mis
sa cravate blanche et pris son ton grave pour le service des vins. Cette pauvre [I v°] Maria nous avait fait
la surprise d'un plat d'oeufs à la neige enfin nous sommes très contentes de nos domestiques, ils avaient
l'air encore plus radieux que nous.
Quant à moi j'avais fait l'honneur à mes cousines du service de table, Léonie représentait le papa et en
cette qualité avait une tasse de café accompagnée du bain de pied (en certains coins de Normandie, les
enfants présentaient à la fin du repas un morceau de sucre dans une petite cuiller pour recevoir quelques
gouttes d'eau de vie, au-dessus de la tasse à café du père de famille ; ou bien ils trempaient leur sucre
dans le « Calva » de la tasse paternelle. C'était « le bain de pieds »). Céline remplissait le rôle de

maîtresse de maison. Ne trouves-tu pas que cela était plus gentil de ma part ? Je rendais l'honneur dû à
mes aînées.
Nous avions mis des cartes nominatives dans chaque grand verre, et une petite rose dans le petit, nous
nous sommes décorées de ces roses, le pauvre Tom (l'épagneul de Thérèse, accueilli chez les Guérin en
1889) a même eu la sienne qu'il a gardée assez longtemps sans s'en douter.
Tu vois, ma chère petite Jeanne, que notre déjeuner était fait en règle, nous avons été si bien reçues hier
que j'ai cru devoir acheter un pâté de veau, ce qui a fait plus grand plaisir à nos invitées que l'assiette
de charcuterie. J'avais été le [2 r°] commander ce matin en revenant de la messe et il m'avait été promis
pour onze heures, il est bien arrivé en effet à l'heure dite, mais il était chaud, eh bien ! tu ne le croirais
pas, il était meilleur à cette température. Nos invitées ne prenaient pas de café, aussi leur a-t-on présenté :
Curaçao ou Chartreuse, ce qu'elles ont accepté de grand coeur.
Hier soir nous avons été chez ces demoiselles Pigeon (Clémence, 56 ans et Joséphine 57. Les Guérin les
appellent « tantes » par affection) et tu ne saurais croire ce qu'on s'est amusées après le repas, nous avons
fait de la gymnastique, ce à quoi ma tante Clémence se prêtait de bon coeur, puis nous sommes montées
à l'échelle de manière à pouvoir entrer dans l'escalier non par la porte mais par une des étroites fenêtres.
Céline Martin a très bien passé mais quand le tour de l'autre Céline est arrivé, elle s'y était prise de travers
et nous avons cru que ses hanches ne voudraient pas passer. Je te dirai que c'est ma tante Clémence qui
nous avait proposé ce genre de jeu. Croirais-tu ma petite Jeanne que Céline a appelé ces demoiselles [2
v°] Pigeon ma tante, ce qui a paru leur faire extrêmement de plaisir.
Ce matin la mère Taillefer est venue pour parler à papa, comme il n'était pas là elle a demandé ces
demoiselles, je suis descendue et j’ai trouvé la bonne femme qui a pris son air le plus piteux pour me faire
entendre qu'elle ne pourrait pas attendre jusqu'à Lundi, ne pouvant plus ni marcher, ni agir. J'ai consulté
Céline qui m'a conseillé de lui donner vingt sous.
Je racontais à maman hier l'histoire de la personne de la Congrégation, cette pauvre femme avait été
grondée par la Supérieure pour m'avoir laissé le reçu. Cela m'avait semblé bien louche en effet, mais
elle me l'avait dit d'un air si convaincu que je l'avais gardé. Je lui ai renvoyé hier soir à plus de neuf
heures, puisque je n'étais pas à la maison avant cette heure, le couvent était fermé mais la pauvre
commissionnaire a été très heureuse de se relever pour recevoir le billet, elle s'est endormie l'âme en paix.
Ma chère petite Jeanne, mes lettres ne devraient pas coûter trois sous de port, ce sont de vrais journaux,
par conséquent en mettant un timbre de 0fr 05 je crois que la poste n'aurait rien à me réclamer.
[2 v° tv] Adieu ma chère petite Jeanne, je t'embrasse de tout mon coeur, deux bons baisers comme tu sais
les donner à Papa et à Maman.
Mon bon souvenir au Docteur La Néele
Ta petite sœur
Marie
Ferdinand a été chez bonne maman demander de ses nouvelles, la nuit a été très bonne, elle va très bien
maintenant, ce matin elle était à la messe, nous déjeunons demain chez elle.

Retour à la liste des correspondants