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Circulaire de Mère Agnès de Jésus

 

Marie Pauline Martin   1861-1951

 

MA RÉVÉRENDE ET TRÈS HONORÉE MÈRE,

Paix et très humble salut en Notre‑Seigneur qui, après les premiers mois d'un deuil très douloureux à nos coeurs, nous donne la consolation de répondre à l'attente de tant de Carmels, en les entretenant de la Mère vénérée et si aimée qu'il a rappelée à Lui, le 28 juillet 1951 : Notre Révérende Mère Marie, Pauline, AGNÈS DE JÉSUS, la «Petite Mère » de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, doyenne d'âge et de profession de notre Communauté, qu'elle dirigea pendant cinquante ans, ayant été nommée Prieure à vie, par le Pape Pie XI, en 1923. Elle aurait eu quatre‑vingt‑dix ans le 7 septembre 1951 et avait passé en religion soixante‑neuf ans moins deux mois.

L'Histoire d'une Ame et l'Histoire d'une famille, vous ont fait connaître, ma Révérende Mère, le foyer modèle où naquit Notre Mère à Alençon, en la vigile de la Nativité de la Très Sainte Vierge, de l'année 1861. Elle était bien la « petite Pauline, capable de devenir une sainte et très gentille », telle que Mme Martin l'avait demandée, le 8 décembre précédent, à sa divine Mère, avec toutes les précisions dictées par son coeur maternel. L'avenir devait prouver que jamais prière ne fut mieux entendue et exaucée.

Dès son plus jeune âge, la petite Pauline révéla les qualités d'esprit et de coeur qui devaient, plus tard, donner à sa personnalité tant de valeur et de charme : petite fille vertueuse, aimante, en même temps que pétulante et primesautière, nous la verrons, à l'apogée de sa longue carrière, unissant à la bonté et au rayonnement surnaturel intense, une activité, un don d'initiative remarquables. Il y avait en elle une harmonie de douceur et de dynamisme rare et d'autant plus attirante, qu'elle‑même semblait ignorer à quel point la nature et la grâce lui avaient été prodigues.

Mme Martin, en parfaite éducatrice, sut cultiver cette âme de choix avec autant d'amour que de vigilance. Sa correspondance si vivante avec son frère et sa belle‑soeur, M. et Mme Guérin, dessine un aimable tableau de Pauline, qui, à dix‑huit mois, marche très bien et commence à bien parler. Elle aime aussi déjà la toilette car, lorsqu'elle doit sortir, elle court vite à l'armoire où est sa plus belle robe et tend sa petite figure en disant : « me barbouiller ». « Elle est mignonne et remuante à la fois. » Ou encore, « elle a tout pour elle ». Mais la sage maman pouvait aussi se rendre ce témoignage, dans la suite: «Pauline, jusqu'à l'âge de deux ans, était très vive, j'en étais désolée, maintenant c'est ma meilleure. Il faut dire que je ne l'ai pas gâtée et que, toute petite qu'elle était, je ne lui passais rien, sans cependant la martyriser, mais il fallait qu'elle cède. »

L'enfant était, en effet, très docile et aurait pu, sans doute, avouer, comme sa sainte petite Thérèse, « qu'il n'était pas besoin de lui dire deux fois de ne point faire une chose », et les quelques remontrances qu'elle reçut s'imprimèrent si bien dans sa mémoire, qu'elle nous les rapportait quatre‑vingts ans plus tard.

Tel ce petit incident : son oncle et parrain, M. Guérin, était venu à Alençon et voici qu'au cours du repas, Pauline, qui devait avoir six ans, prit tout à coup la parole :« On a oublié le nougat pour mon oncle ?

‑ Ah ! répartit finement Mme Martin, ce n'est pas pour ton oncle, ma petite fille, c'est pour toi ! » - Ma honte fut si grande, racontait notre Mère, que je vois encore la place où j'étais assise à table et, naturellement, je ne mangeai pas du trop fameux nougat. »

Le trait ayant été connu, certains amis de notre Monastère se faisaient une joie, aux jours de fête, d'envoyer à la vénérée Mère Agnès de Jésus, des nougats aimés par Pauline !

Mais nous voudrions, ma Révérende Mère, vous livrer de plus profonds secrets sur ces premières années, que nous trouvons heureusement relatés par notre bien‑aimée Mère elle‑même, en 1932, dans quelques pages dédiées à ses deux soeurs Carmélites, et que son habituelle réserve voulut très brèves. Nous y lisons :« Toute petite, maman me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires de la vie des saints. C'est celle du Curé d'Ars qui me frappa le plus, à cause du diable qui l'appelait : « Vianney ! Vianney ! » Et souvent, je demandais à maman de me raconter Vianney! »

« Une fois, elle me dit qu'au Ciel les vierges seules suivraient partout le bon Jésus, sous la forme d'un Agneau sans tache, qu'elles seraient couronnées de roses blanches et chanteraient un cantique que les autres ne pourraient chanter. Alors, je lui dis que je voulais être vierge avec une belle couronne blanche et je lui demandai de quelle couleur serait la sienne, car elle m'avait fait remarquer que les personnes mariées n'auraient pas la couronne blanche. Elle me répondit qu'elle aurait, sans doute, une couronne de roses rouges. Et je m'écriai : « O Maman, je ne me marierai jamais pour ne pas avoir une couronne rouge dans le Ciel ! »

Vers l'âge de cinq ou six ans, elle eut un songe qui lui laissa une profonde impression : elle se vit conduite par son Ange gardien dans un petit sentier ombragé et bien long, aboutissant à une prairie, où elle vit Notre‑Seigneur, attaché à la Croix et qui, nous disait‑elle, lui semblait vivant. Son guide céleste la fit agenouiller à ses pieds et disparut. Elle y trouvait comme une image de sa vie, et à son entrée au Carmel, en la fête des saints Anges gardiens, la vue du Christ du Préau lui rappela aussitôt le songe mystérieux. Il est à remarquer que l'année de sa mort, elle avait tiré les saints Anges comme Protecteurs ; ainsi, l'Ange qui l'avait orientée vers le Carmel, revenait la prendre par la main, pour la dernière étape du long chemin d'exil, aboutissant, non plus à la Croix, mais au Ciel. Elle note encore

“ Au même âge à peu près, dans la nuit, je vis, non pas en rêve, mais en sa réalité, la Très Sainte Vierge ; ‑ oh ! qu'elle était belle ! ‑ se pencher doucement sur mon petit lit, et me regarder avec tendresse, comme une mère qui veille sur son enfant. Je la regardai aussi toute ravie, et pensant ; “c'est la Sainte Vierge !” Sans rien me dire, elle fit passer dans mon coeur des sentiments de pureté d'une douceur inexprimable. C'était un samedi.

« Le lendemain matin, Louise, notre domestique, nous appela, Hélène(1) et moi, pour nous habiller. J'étais très recueillie et ne lui disais pas un mot. Elle voulait rire et s'amuser. Alors, je la priai de me laisser tranquille parce que j'avais vu la Sainte Vierge. Elle se mit aussitôt à se moquer de moi, en me fatiguant de ses questions. ... J'étais malheureuse, sans pouvoir perdre ma conviction profonde d'avoir vu la Sainte Vierge. Je n'ai rien confié à maman, un sentiment de timidité m'a retenue. Mais la Sainte Vierge a permis ce silence, parce que, sans doute, notre si pieuse maman aurait trop remarqué la grâce qui m'était faite ; je m'en serais aperçue et, peut-être, en aurais‑je perdu un certain bonheur intime que le temps n'a pu effacer.

Notre vénérée Mère gardait pour elle cette précieuse faveur et ne la révélait que dans des cas exceptionnels. L'image de Notre‑Dame de Fatima lui en fut quelquefois l'occasion, car elle évoquait tout à fait, pour elle, les traits entrevus de sa Mère du Ciel. A l'occasion du soixantième anniversaire de son entrée au Monastère, l'une de ses filles, pour lui faire plaisir, essaya de reproduire en miniature la chère vision ; elle en fut heureuse et traça au‑dessous cette strophe qui s'achève dans une prière:
« Un samedi de ma petite enfance,
Pendant la nuit,
je vis la Vierge et goûtai sa présence,
Près de mon lit..
Reviens, Marie, au temps de ma vieillesse,
Tout près de moi ;
Et que mon Ciel d'éternelle jeunesse,
Soit près de Toi... »

(1)Sa petite soeur, qui mourut le 22 février 1870.

Au mois d'octobre 1868, Pauline et son aînée, Marie, entraient comme pensionnaires à la Visitation du Mans, où vivait la soeur de Mme Martin, Soeur Marie‑Dosithée. Toutes deux souffrirent extrêmement de s'éloigner du foyer familial, où les enveloppaient de si tendres affections. Mais, déjà énergique.. la cadette, au jour du départ, sut refouler ses larmes, pensant qu'à doubler les sanglots de Marie, elle ajouterait aussi à la peine de leurs bien‑aimés parents.

Son petit coeur sensible étouffait cependant et, rapporte‑t‑elle, « quand je n'en pouvais plus d'attendre les vacances, j'allais trouver Marie, pendant la récréation, et je lui disais : « Marie, raconte‑moi les vacances. » Aussitôt, car jamais elle ne me refusait rien, elle commençait l'histoire de notre retour à Alençon : « On sonne au dehors. C'est Mme Martin qui demande Marie et Pauline. On sort, on embrasse maman ! On part à la gare, et alors : Boum ! boum ! boum ! la locomotive ronfle ; le train nous attend, on y monte. Puis, en route ! » Elle me nomme toutes les stations ; et enfin : « Bourg-le‑Roi » ; qui est la dernière et fait tressaillir mon coeur. Marie s'enthousiasmait elle-même, seulement, je soupirais quand, après avoir crié : « Alençon, Alençon ! » et raconté les embrassements de papa et de nos petites soeurs, elle ajoutait tristement : « Mais, plus d'Hélène ! »

Notre bien‑aimée Mère nous a confié quelques détails délicieux sur sa vie de pensionnaire. Nous n'hésitons pas à les citer, car ils laissent percer déjà sa précoce psychologie

« Après ma première confession à la Visitation, je dis à ma tante :« Ma tante, comme c'est triste ! je vais maintenant être obligée de faire des péchés, pour retourner à confesse.

‑ Que dis‑tu là, ma pauvre enfant ?

‑ Mais, ma tante, j'ai vu une liste à la porte du confessionnal, où toutes les religieuses ont leur nom. Et elles tirent, à côté, un petit cordon tous les huit jours, en sortant de se confesser. Tous les cordons sont tirés à la fin de la semaine et elles retournent à confesse tout pareil la semaine d'après ; c'est donc qu'elles font toujours des péchés, pour avoir l'absolution ? »

« Ma tante ne parut pas contente de ma réflexion et, comme je ne comprenais pas les explications qu'elle me donnait, elle disait déjà que je tenais mordicus à mes idées.

« Marie était bien plus docile et bien plus humble. Elle était aussi plus expansive avec notre bonne tante ; quand elle avait fait la moindre bévue, elle courait la lui raconter. Pour moi, j'avais assez de savoir qu'elle me guettait par une imposte de la classe, qui se trouvait au‑dessus d'un petit escalier qu'elle devait monter chaque jour. Et, lorsqu'elle me disait : « Pauline, tu parles au lieu d'étudier, tu t'amuses avec tes voisines, je le sais... » cela m'impatientait ; je me disais : « ce n'est pas bien étonnant qu'elle sache ce que je fais puisqu'elle le voit ». Mais, tout de même, je ne m'amusais pas toujours en classe, j’y faisais de mon mieux et je me trouvais malheureuse d'être vue, juste au moment où j'étais en défaut. Il est vrai que ma vivacité extraordinaire me faisait un grand tort. Quand j'avais perdu la rosette (petite décoration donnée le dimanche aux élèves sages), je pleurais à m'en rendre malade. La maîtresse me dit un jour : « Mais enfin, Pauline, ce n'est pas raisonnable, vous pleurez comme si vous aviez perdu père et mère. »

La bonne tante était plus satisfaite de sa nièce que celle‑ci ne pouvait le croire. Ses lettres à son frère et à sa belle‑soeur de Lisieux en font foi, dès cette époque

« J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre : Marie et Pauline sont reçues « enfant de Jésus ». Ces pauvres petites étaient touchantes ; Marie me disait : « Je prie tant le petit Jésus que je crois qu'il m'exaucera. » Sa confiance était si grande que je pensais qu'elle serait exaucée. Il y avait cependant beaucoup à faire, ce n'est pas la perfection, mais elle a si bonne volonté qu'elle arrivera à faire quelque chose de bien. Pour Pauline, c'est un vrai petit lutin, qui s'en donne à coeur joie, elle désirait aussi beaucoup d'être « enfant de Jésus ».

Mais reprenons le récit de Pauline.

« J'étais portée à la piété, j'aimais tout ce qui me parlait du bon Dieu. Très souvent, avant de m'endormir, je m'enfonçais sous mes couvertures en me disant : je vais penser que le bon Dieu n'a jamais eu de commencement et qu'il n'aura jamais de fin.« Qu'il n'ait jamais de fin, j'arrivais encore, il me semble, à m'en faire une petite idée, mais qu'il n'ait jamais eu de commencement, cela m'impressionnait et me dépassait à tel point, qu'il venait toujours un moment où je sortais vite de mes couvertures, pour me distraire et ne plus penser à un mystère qui m'écrasait. »

Le 2 juillet 1872, elle allait avoir onze ans, elle s'approcha pour la première fois de la Table sainte : « je fis une très bonne première Communion, il me semble, a‑t‑elle noté ; je pensais déjà à être religieuse. » Elle désirait vivement réciter, au nom de toutes, l'acte de Consécration à la Très Sainte Vierge, et la fillette, premièrement désignée, s'étant trouvée souffrante, Pauline eut la consolation de se voir choisie pour la suppléer.

Aux vacances du Jour de l'an, qui suivirent, la petite Thérèse vint au monde, le 2 janvier 1873. L'événement réjouit toute la famille. Plus de soixante ans après, notre Mère nous rappelait sa joie, lorsque éveillée, elle entendit son papa monter l'escalier et dire : « Enfants, vous avez une petite soeur ! » En évoquant ce fait, sa voix était brisée par l'émotion... Quelle place devait tenir dans l'existence de Pauline celle que M. Martin nommerait la petite Reine !

Bien que tout orientée vers Dieu, la nature ardente de la fillette connut quelques attaches humaines vis‑à‑vis de ses maîtresses, ce dont elle s'humiliera profondément plus tard :

« Quelle misère que ces affections exagérées ! O mon Dieu, pourquoi ne vous ai‑je pas uniquement aimé ! Pourquoi me suis‑je « laissée couper et brûler tout à la fois, les ailes, à cette flamme trompeuse de l'affection si vaine des créatures ! » Je prenais cette pauvre flamme pour la vraie lumière du bonheur, mais elle s'est éteinte et je suis restée blessée, attendant de votre Miséricorde « des ailes plus brillantes et plus légères », pour voler vers vous, Seigneur, feu divin, qui seul brûlez sans consumer. »

Elle était depuis longtemps au Carmel, et Prieure, quand après la mort d'une de ses Mères préférées, la Supérieure de la Visitation lui envoya, en souvenir, le crucifix de la défunte.

« je l'ai placé en évidence, confie notre Mère, et souvent, en le regardant, je pense à cette parole de l'Imitation : « Aimez et conservez pour Ami celui qui ne vous quittera pas quand tous les autres vous abandonneront. »

Il convient de dire que certaines de ses premières affections ne furent pas éphémères, car elle leur demeura très fidèle et c'était réciproque. Sa meilleure amie du pensionnat la précéda de six mois dans la tombe, et il était émouvant alors, nous dit‑on,de l'entendre sans cesse appeler sa chère Pauline.

La pensionnaire se reprochait encore d'autres petites faiblesses d'amour‑propre, dont l'une agrémenta fréquemment nos récréations. Mère Agnès de Jésus la rapporte ainsi :

« Presque toutes mes compagnes de la Visitation étaient nobles et c'est incroyable la vanité qui se loge dans ces petites têtes de pensionnaires,. je le sais par expérience. :« Une certaine petite fille me tourmentait pour savoir si, au moins, j'avais un parent noble dans ma famille. je réfléchis et trouve heureusement à lui sortir le nom de M. de Lacauve Elle ne s’en tint pas là : «De quelle couleur est le salon de vos parents, leur canapé ? » O mon Dieu ! que vais‑je devenir : je ne connaissais point de salon à mes parents, ni de canapé chez nous ! Comment avouer cela ? je n'en ai pas le courage. Mais, j'avais l'esprit vif et je pense aussitôt à une sorte de petite chaise‑longue en paille, qui était au Pavillon. C'est jaune, me dis‑je, et ressemble à un canapé. Alors, je sors ma trouvaille : « Notre canapé est jaune....- C'est très distingué », me répond la petite élève. Vanité des vanités !.‑ »

Pendant plusieurs années, le fameux « canapé jaune » fut abrité au Monastère, avant de reprendre sa place au Pavillon d'Alençon, avec deux aquarelles peintes par Pauline..

Mais, après ses accusations loyales, nous n'en croirons que mieux ses autres confidences sur ses sentiments intimes :« Quand il faisait très chaud, en juin ou juillet, la maîtresse nous faisait faire notre prière du soir dans le champ ‑ il y avait un champ et des vaches dans le vaste enclos. C'était si poétique cette prière en commun, devant le beau ciel pur, où je fixais une belle étoile argentée, dont je savais le nom, et qui me ravissait. Mon coeur était plein d'harmonies ... »

« ... je reçus, une fois, pour mes étrennes, un beau livre relié et doré sur tranche. C'était l'histoire de Fabiola. Je m'enthousiasmai à cette lecture. Tous ces portraits de héros et de vierges martyres me ravissaient. »

D'autre part, ses maîtresses appréciaient de plus en plus ses qualités : très intelligente et studieuse, elle était une brillante élève, surtout en certaines branches comme le français, le dessin et la cosmographie, science qui l'intéressa toujours ; mais l'arithmétique, avouait‑elle, fut sa pierre d'achoppement. Mme Martin était cependant heureuse d'écrire à sa belle‑soeur : « Les religieuses m'ont assuré qu'elle (Pauline) avait des dispositions étonnantes, non pour une chose, mais pour tout en général. »

Soeur Marie‑Dosithée dit de son côté :« Pauline s'est étonnamment fortifiée, seulement elle ne grandit guère ; elle sera petite, ce qui ne lui plaît guère. C'est une bonne petite fille, qui a un coeur d'or. » Notre vénérée Mère se plaisait à nous citer cette lettre de sa bonne tante, car le regret signalé était vrai, et elle ajoutait, avec une pointe de malice « Quand je courais dans les choux, au jardin, on ne voyait que ma tête qui dépassait ! »

   Que dire de la tendresse privilégiée de Mme Martin pour sa cadette, dont la ressemblance physique et morale avec elle était frappante ? Ses lettres trahissent ce faible, et quoi de plus touchant, par exemple, que cette sollicitude ingénieuse pour faire accepter à la fillette de rester au pensionnat pendant certaines vacances, parce que son aînée Marie, était chez ses parents, atteinte d'une maladie contagieuse :« Malgré l'espoir que je t'avais donné, j'ai bien du chagrin d'être obligée de te dire que tu ne sortiras pas aux vacances de Pâques car, vois‑tu, cela est impossible ; Marie a la fièvre typhoïde, ce serait dangereux.« ... Tu viendras passer une semaine à Alençon dès que Marie sera convalescente cela ne va pas être long.

« ... je t'assure, ma petite Pauline, que tu ne t'en repentiras pas, tu seras bien plus heureuse que si tu venais en ce moment. Si tu savais comme tu n'aurais guère de plaisir ! Ce qui me tourmente, c'est la crainte que tu n'aies du chagrin. Si je savais que tu n'en as pas, je serai heureuse. Je t'écrirai, tous les deux jours jusqu'à ce que tu viennes. »

Et après lui avoir proposé diverses occupations distrayantes, la chère maman ajoute :

« Si cela ne te plaît pas, tu n'en feras pas. Si tu préfères tricoter, prie ta tante de te faire acheter de la belle laine bleue et blanche, tu feras des bas pour Thérèse. Et si cela ne t'intéresse pas non plus, achète de la laine à tapisser et fais‑moi un beau petit tabouret ou ce que tu voudras, ou bien encore deux tableaux pour mon bureau, j'en ai besoin.

« Ecris‑moi une petite lettre et dis‑moi si tu as du chagrin. Si tu en as, il vaut mieux venir, nous ferons comme nous pourrons pour t'empêcher de voir Marie. Ton père t'embrasse bien fort. Il a grand'peur aussi que tu n'aies de la peine. »

Le « petit Paulin » comme on l'appelait en famille était, il faut le dire, la bien‑aimée de tous. Ses parents, Marie, ses petites soeurs la chérissaient à l'envie et dès que la petite Thérèse eut quelque connaissance, si on lui demandait à quoi elle pensait, la réponse habituelle était : « à Pauline ».

Sa bonne tante Visitandine s'exprimait ainsi sur l'attirance qu'exerçait la jeune pensionnaire :« C'est plaisir d'avoir cette enfant‑là ; tout le monde l'aime, elle est si caressante et si gentille ; si le bon Dieu la laisse sur la terre, elle sera une heureuse mortelle ; elle s'accommode de tout, elle est toujours d'accord... Pour moi, rien que de la voir, elle me met en joie, tant elle est gaie et a une si bonne petite façon. »

Mais, le plus remarquable, c'est que, de cet assaut de tendresse et de cette sympathie qu'elle subit toute sa vie, Pauline ne ressentit aucun dommage, car, loin de s'en prévaloir, elle y répondit toujours par une simplicité, aussi sincère au faîte de la célébrité que dans son enfance.

En octobre 1875, Pauline rentra seule à la Visitation, sa chère Marie ayant terminé ses études. Ce lui fut un dur sacrifice, car toutes deux étaient inséparables et, bien que de caractères fort différents, il y avait, entre elles, une véritable fusion d'âmes et une admiration réciproque qui ne se démentirent jamais.

C'est surtout depuis cette époque que se multiplièrent les lettres de la maman à sa pensionnaire isolée ; elle s'y épanche avec une spontanéité et un charme exquis, qu'on retrouvera plus tard sous la plume de Mère Agnès de Jésus. Citons quelques extraits de ce courrier maternel :

« Je ne puis te dire combien ta dernière lettre m'a rendue heureuse; j'ai vu tous les efforts que tu fais, malgré ta vivacité naturelle, pour nous faire plaisir à tous. Je t'en sais un gré infini ; si tu savais comme je t'aime, en toi, tout m'attire. »

« Je suis ravie de voir que tu es toujours au Tableau d'Honneur ; cela me dédommage de toutes mes petites tribulations. Quand je pense que j'ai une Pauline au Mans, qui me reviendra bientôt, je me trouve si heureuse !

« Adieu, ma Pauline chérie, toi, tu es ma vraie amie, tu me donnes le courage de supporter la vie avec patience ;

Ou encore : « Ta dernière lettre m’a fait encore plus de plaisir que les autres et, pour comble de bonheur, ta tante me dit qu’'elle est très contente de toi, que tu es bien obéissante et bien mignonne. Je te remercie, ma Pauline, de faire ainsi notre joie à tous. Le bon Dieu t’en récompensera en ce monde et en l’autre, car on est bien plus heureux, même dans la vie présente quand on fait bravement son devoir. »

   Loin de tirer vanité de la         préférence dont elle était l'objet, Pauline y trouvait un stimulant à bien faire afin de      procurer à sa chère maman toute la consolation possible. Ainsi lui écrivait-elle en 1877 : Ma chère petite Mère j’ai           été bien heureuse le jour des décorations. Je ne m’attendais pas à avoir toutes mes notes au complet ; si je pouvais avoir la couronne blanche, quelle joie ce serait pour toi, ma petite Mère chérie ; aussi je vais faire tous mes efforts pour l’obtenir. Ma tante a été très contente de mon bulletin, elle espère voir bientôt sa Pauline enfant de Marie. J'attends le 2 février avec grande impa­tience . »

   Elle souffrit, vers cette époque, de très violents et continuels maux de tête, qui la fatiguèrent beaucoup, et on dut la contraindre          au repos complet, ce qui l'affligeait.

Sa bonne Mère s’efforçait de la rassurer : « Ce que je te recommande, c'est de ne pas t'inquiéter, ni pour tes prix, ni pour la couronne blanche ; je ne demande qu’une chose, c'est que tes maîtresses soient satis­faites de toi, et je vois avec beaucoup de contentement qu'il en est ainsi, car Soeur Marie­ Louise de Gonzague me l’écrit aujourd’hui. »

Notre chère Mère eut cependant une pénible déception à la distribution des prix qui précéda son départ de la Visitation ; elle la narre elle‑même en ces termes :

« Je m’attendais, avec mes prix, à recevoir la « couronne blanche ». C'était la marque la plus haute de la satisfaction générale envers une élève qui sortait de pension. Je ne l’avais vu donner qu’une seule fois pendant mes neuf années au pensionnat. Il fallait surtout, pour l’obtenir, que toute la dernière année, l'élève n'ait eu que les plus hautes notes, qu’elle n’ait pas manqué une seule fois le Tableau d'Honneur, le médaillon de politesse, etc. J’examinais mes notes sans rien dire, et je voyais que la couronne blanche allait m’échoir. Mais, chose extraordinaire, personne que moi n'y pensait.

J’arrive à la distribution des prix. Point de couronne blanche pour Pauline, pour personne !

Comme je pleurais à la fin, en allant embrasser la Supérieure, je lui en dis la raison : « Maman est très malade et j'aurais été si heureuse de lui rapporter la couronne blanche. » La pauvre Supérieure parut très étonnée. On essaya, ensuite, de m'expliquer la chose, j'avais un point de politesse qui m'aurait manqué au dernier trimestre. je le savais bien, mais comme on avait reconnu ensuite que je n'avais pas eu tort personnellement dans une petite histoire avec une novice, où toute la classe de première se trouvait en défaut, je m'étais dit : « J'aurai tout de même la couronne blanche. » Si j'avais confié mes espoirs à la première maîtresse, c'était fait.

« Maman me vit un tel chagrin à ce propos qu'elle me dit : « Mais ne te fais donc pas tant de peine, ma petite Pauline, cela m'est bien égal, je suis très contente de toi, et si tu veux, je vais t'acheter une couronne blanche ! » Oui, mais ce n'était pas cette couronne‑là que j'aurais voulu. »

La dernière année de son séjour au Mans avait été endeuillée par la mort très édifiante de sa pieuse tante, Soeur Marie‑Dosithée, le 24 février 1877. La nièce avait mis toute sa ferveur candide en action pour tenter de la retenir sur la terre. Qu'on en juge par cette lettre qu'elle écrivait à sa mère, le 4 février :« Ma chère petite Mère, me voilà enfin enfant de Marie ! Que je suis heureuse de pouvoir t'apprendre cette nouvelle ; j'ai bien pensé à toi le jour de ma réception et j'ai bien prié pour vous tous. Mon bonheur aurait été parfait si ma tante avait été guérie ; je l'espérais de tout mon coeur ; personne ne pouvait m'ôter cet espoir ; maintenant, je suis bien obligée de me soumettre à la volonté du bon Dieu, puisqu'il ne l'a pas voulu. J'ai été la voir aussitôt ma réception ; c'était pendant les vêpres, elle était bien heureuse de me voir le ruban bleu et l'étoile tant désirée. Toute la journée, cette chère tante a été mieux, aujourd'hui, je l'ai vue un instant, elle ne paraissait pas aussi bien. Décidément, le Père de la Colombière ne veut pas être béatifié ; quand j'irai au Ciel, je demanderai au bon Dieu où est sa place afin de ne pas trop chercher, et quand je l'aurai trouvé, je lui demanderai bien humblement d'avoir la bonté de m'écouter cinq minutes, car je veux savoir pourquoi il n'a pas guéri ma tante, et si ses raisons sont vraiment raisonnables... Pour obtenir un miracle, on m'a dit qu'il fallait avoir la foi, eh bien, je puis dire que je l'avais de manière à transporter toutes les montagnes de ce monde dans la lune ; jamais je n'avais eu un espoir pareil ; les religieuses avaient l'air de douter, même notre Mère, il n'y avait que moi à croire et à espérer ; c'est pour cela que le Père de la Colombière n'a pas voulu nous exaucer !

« ... Cela me fait du bien de te redire cela, à toi, ma chère petite Mère, car vois‑tu, je ne puis être heureuse qu'après t'avoir tout confié, il n'y a que toi qui comprenne parfaitement ta Pauline.Ta petite fillette,

Pauline, « enfant de Marie. »

Au crayon, la vénérée malade avait ajouté ces lignes :« Notre Pauline a été bien surprise de ne pas avoir de miracle, elle croyait qu'à trois heures, j'allais être guérie (c'était l'heure de sa réception). N. T. H. Mère lui ayant dit que je ne l'étais pas, elle s'est jetée sur elle en l'inondant de ses larmes et n'a pu faire la prière d'usage. »

Quelques jours après le départ pour la vraie Patrie de cette tante si aimée, Pauline reçut une grâce dont elle fit la confidence à sa chère Marie :

« Le croirais‑tu, ma petite soeur chérie, tu vas me trouver bien enfant, je lui ai écrit (à ma tante) une lettre, j'avais une chose importante à lui confier... je lui avais demandé une réponse par n'importe quel moyen. J'ai eu un rêve cette nuit, qui m'a parfaitement donné cette réponse, bien plus longuement et d'une manière beaucoup plus satisfaisante que je n'avais osé l'espérer. Nous partions pour la messe de sept heures, lorsque je l'aperçois dans le cloître de Notre‑Dame des Victoires, me tendant les bras avec un sourire céleste. Juge avec quelle joie, avec quel bonheur je m'y suis précipitée ; je la couvrais de baisers, je ne me possédais plus. Après quelques instants de stupéfaction, de surprise, un peu revenue à moi, je la regarde en lui disant : « Mais, ma tante, comment se fait‑il que vous soyez là, vous étiez pourtant morte... » Pas de réponse, mais toujours le même sourire. Après avoir fait plusieurs pas du côté du sanctuaire de Notre‑Dame des Victoires, elle prend enfin la parole : « Je viens, ma petite Pauline, pour te donner la réponse de ta lettre, je l'ai lue tout entière, sans passer un seul mot... » je suis restée avec elle pendant cinq minutes à peu près, l'écoutant avec amour et respect. Oh ! qu'elle était belle ! C'est bien sûr sa figure du Ciel. On la reconnaît tout de même : elle a toujours son air d'abandon. Mais elle est bien plus belle, sa beauté est incomparable, il n'y a point de créature sur la terre qui puisse l'égaler. Les cinq minutes ont été bien vite passées et je me suis trouvée seule, la vision avait disparu ! »

Ce récit impressionna tellement les chères familles éplorées d'Alençon et de Lisieux, qu'on y vit quelque peu une manifestation d'ordre surnaturel. La Supérieure de la Visitation, craignant que Pauline n'en tirât de l'amour‑propre, la dissuada d'attacher de l'importance à ce rêve, et le conseil fut si bien suivi par la docile enfant, qu'elle n'eut rien de plus à coeur que de détruire près des siens l'effet produit.

La perspicacité de sa maman n'y fut pas prise, car elle écrit :« Tu me dis que ma lettre t'a bien surprise, la tienne ne m'a pas moins étonnée, ainsi, nous sommes quittes. Je ne puis te dire que ton fameux rêve ne m'ait pas extrêmement frappée ; s'il est bien tel que tu nous l'as raconté, il sort un peu de l'ordinaire et me faisait l'effet d'un songe. Enfin, mettons‑le pour un rêve, cela n'empêche que ce soit bien consolant ; pour moi, j'en ai éprouvé une joie bien grande.

« Ne te tourmente pas, ma Pauline, je ne te crois pas une sainte, il faut toute une vie pour arriver à la perfection et. tu n'as encore que de bonnes intentions, qui me font espérer que tu le seras un jour, si tu persévères. Voilà, en réalité, tout ce que je pense de toi. »

Des « bonnes intentions » de Pauline, nous découvrons la trace dans un épanchement intime avec l'une de ses compagnes, restée au pensionnat pendant le congé pascal de cette même année, et qu'elle voulait charitablement distraire. Nous ne pouvons donner que des extraits de cette longue épître, où elle dépeint ses sentiments avec une originalité tout à fait dans sa manière :

« ...Il tonne bien fort, ma solitude m'effraie un peu, le vent souffle avec violence. Le bon Dieu, qui n'a point sujet d'être content de moi, pourrait bien me faire mourir, mais je ne sais pourquoi je n'ai pas peur de la mort. J'espère que Notre‑Seigneur aura pitié de moi, car, après tout, quand je l'offense, ce n'est pas volontairement. je veux donc bien m'en aller, s'il le veut, mais je désirerais être prévenue un quart d'heure avant, afin de bien me préparer, pour ne pas rester trop longtemps dans le terrible milieu.

« ... je préfère m'imposer des pénitences sur la terre, ou plutôt, recevoir avec joie les petites souffrances que le bon Dieu m'envoie.

« ... Que faut‑il que je vous dise de mes pratiques d'humilité ? Comment voulez-vous s'humilier profondément lorsque toute la journée, ou depuis le matin au soir, on est embrassée, choyée, gâtée. je n'entends que ces mots : « Ah ! quel bonheur que Pauline soit là, qu'on est heureux maintenant. Mon petit Paulin vient me parler un peu, me dit Maman, cela va me faire du bien. Oh ! que je serais heureuse de t'avoir toujours auprès de moi. » Et Marie : « C'est mon tour, Pauline, viens avec moi dans le jardin. » Et Thérèse et Céline sont pendues à mon cou, si bien que j'en ai mal à la tête.

« Adieu, ma chère petite Louise, ne m'imitez pas, priez un peu Notre‑Seigneur pour moi, afin que je devienne bonne. »

Votre amie, Pauline,enfant dé Marie.

Suit un long post‑scriptum, dont nous relevons ce passage :

« ... Tout le temps de mes vacances, j'aurai la grande consolation de porter sur moi le Christ de ma chère tante, je ne le quitte pas un seul instant ; c'est je crois, le plus grand plaisir que maman m'ait jamais fait. C'est absolument comme si j'étais avec ma tante, elle me suit partout, et Notre‑Seigneur, elle et moi, sommes heureux de passer ces quinze jours ensemble. Nous nous réunissons souvent pour parler des choses du ciel, mais c'est si beau que je n'y comprends rien ; enfin, je n'ai pas besoin de comprendre, après tout, pourvu que j'aime le bon Dieu et que je le serve, n'est‑ce pas tout ce qu'il faut ? »

Cependant, un nouveau deuil plus douloureux encore que celui de Soeur Marie-Dosithée se préparait. L'héroïque Mme Martin était aux prises avec un mal qui la minait depuis longtemps, et dont l'évolution allait se précipiter et bientôt briser sa vie. Devant sa tâche maternelle inachevée, elle implora du Ciel une guérison, qui lui semblait, comme aux siens nécessaire, tout en donnant à sa prière une note admirable d'abandon.

Encouragée par son mari, elle entreprit un pèlerinage à Lourdes, en juin 1877, avec ses trois filles aînées, persuadée que la sainte Vierge écouterait mieux sa voix, mêlée à la supplication innocente de ses enfants.

« Je compte plus sur toi que sur les autres, je ne sais pourquoi j'ai cette idée », avouait‑elle à sa bien‑aimée Pauline, alors âgée de seize ans :

Celle‑ci s'accrocha cette fois encore si fortement à l'assurance d'un miracle, que la prudente maman en prit peur et écrivit à son frère :

« Pauline veut absolument me forcer à lui dire que je serai guérie, parce que, lui assure‑t‑on, c'est une marque certaine de guérison, quand les malades ont beaucoup d'espoir. Mais, je ne puis la contenter en cela, parce que mon espoir ne va pas jusqu'à la certitude. Si je ne suis pas guérie instantanément, je ne sais pas ce que cette pauvre Pauline deviendra, elle prend cela trop à coeur, le coup sera rude. »

Hélas ! Pauline « ne sauta pas de joie » comme elle se l'était promis, car le miracle tant désiré ne fut pas obtenu. La courageuse mère s'employait à remonter tout le monde :« Le voyage a aggravé le mal, confiait‑elle à M. Guérin. Cependant, je ne suis nullement désespérée, je crois que je guérirai, et cette idée m'est venue à mon dernier adieu à la grotte, aussi ai‑je été très gaie au retour. J'ai chanté aussi bien en revenant qu'en allant, mais les enfants n'ont pas fait de même, elles étaient désolées. J'avais bien de la peine à les calmer : Pauline ne voulait plus manger, j'ai été obligée de lui dire, une heure après le départ : « je crois vraiment que je guéris. » Une joie subite a illuminé son visage, elle m'a dit que la faim la gagnait ; elle a bien mangé et s'est endormie. »

Mais à l'apaisement physique, elle voulait que s'ajoutât l'apaisement moral et elle mandait à sa fille chérie retournée au Mans :

« Je veux savoir dans quelles dispositions d'esprit tu te trouves, et si tu es encore fâchée contre la Sainte Vierge ? N'espère pas beaucoup de joies sur la terre, tu aurais trop de déceptions... Courage et confiance ! Prie avec foi la Mère des Miséricordes, elle viendra à notre secours, avec la bonté et la douceur de la mère la plus tendre. »

Pauline ne pouvait bouder la Vierge Marie, dont elle était la si aimante enfant.Voyant l'échec du pèlerinage, elle se mit en tête d'acheter, par ses propres souffrances, la guérison souhaitée : Mme Martin l'en taquine aimablement :

« Tu me dis que tu voudrais souffrir pour moi. J'en serai bien fâchée, tu ne veux donc pas que je gagne le Ciel, tu voudrais tout pour toi... Tu ne te gênes pas, ma Pauline ! Et moi, pour ma part, j'aurais peut‑être cent ans de Purgatoire à faire ! Veux‑tu les faire aussi pour moi ? Quant à s'y mettre, il faut autant prendre tout ! »

Dans les premiers jours du mois d'août, Pauline quittait sa chère Visitation avec l'espoir d'y revenir un jour, pour y consacrer sa vie à Dieu. Elle trouva la maison paternelle dans l'angoisse, car sa pauvre mère était très mal, et elle arrivait pour recevoir, en quelque sorte, ses dernières recommandations. A ses deux filles aînées, la mourante confia l'éducation de leurs petites soeurs, mais il paraît évident qu'elle présagea le rôle maternel qui incomberait à sa cadette et lui en donna l'investiture de façon quasi prophétique.

Sa Pauline était seule près de son lit quand elle lui prit les mains et les baisa avec respect, en lui disant :« O ma Pauline ! tu es mon trésor. je sais bien que tu seras religieuse, que tu deviendras une sainte; je suis indigne d'avoir une fille comme toi, tu es ma gloire et mon bonheur.»

Je me sentis plutôt gênée de ces témoignages, avoue humblement notre Mère, parce que je savais trop que j'étais loin de les mériter. Ce fut elle, pourtant, qui reçut un message plein de consolation pour tous les siens, sous forme d'un rêve mystérieux, l'une des nuits qui suivit le décès de cette mère « incomparable » elle vit un Ange incliné sur une nappe de sable, étincelante de lumière, y traçant la divine béatitude : « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » N'avait-elle pas droit, en effet, à la récompense promise, cette sainte maman, qui avait si vaillamment souffert et travaillé, dans un acte perpétuel de foi et d'abandon ?

Après la mort de Mme Martin, Marie assuma avec son dévouement inlassable, la direction matérielle, à laquelle l'avait formée les deux années précédentes passées en famille, tandis que Pauline, sans le chercher, prit sur le plan moral, un véritable ascendant sur ses soeurs.

On connaît par l'Histoire d'une Ame, le geste spontané de Thérèse orpheline, se jetant dans ses bras et la choisissant pour « Petite Mère ». D'ailleurs, son admiration pour elle datait de son plus jeune âge Rappelant sa toute première enfance, elle écrit :

« Quelquefois, j'entendais dire que Pauline serait religieuse. Alors sans trop savoir ce que c'était, je pensais : « Moi aussi, je serai religieuse ! » C'est là un de mes premiers souvenirs, et depuis, je n'ai jamais changé de résolution. Ce fut donc son exemple qui, dès l'âge de deux ans, m'entraîna vers l'Epoux des Vierges. »

IV

Quand la famille eut quitté Alençon pour Lisieux, la vie se réorganisa aux Buissonnets, sous l'aimante direction de M. Martin. Oui, l'amour présidait à tout dans ce milieu idéal, où tous donnaient à Dieu la première place, et où chacun avait à coeur de rendre les autres heureux.

Notre vénérée Mère se révéla, comme sa maman, excellente éducatrice auprès de ses petites soeurs, imprégnant sa fermeté de douceur, ne laissant rien passer de défectueux et ne revenant jamais sur un ordre donné. Aussi quelle fierté pour Thérèse de courir annoncer à son Père une bonne note ou une récompense, précisant ‑ ce qui en doublait à ses yeux la valeur ‑ : « C'est Pauline qui l’a dit la première. » Avec quel sens intuitif, la jeune fille savait former ces petites âmes, mettre à leur portée les vérités les plus hautes, leur demander beaucoup, sans jamais les contraindre ni les décourager. Sa sainte petite Thérèse nous a donné sur ce sujet trop de détails, pour qu'il soit besoin de nous y étendre ; sa nature d'élite n'eut qu'à se laisser façonner par la main fraternelle, pour devenir le chef‑d'oeuvre, « la miniature exquise de sainteté » qui ravit l'univers !..

Pauline s'occupa aussi très particulièrement de la préparation de Céline à sa première Communion, et la benjamine, déjà affamée de l'Hostie, aurait voulu profiter des pieuses exhortations réservées à son inséparable soeurette.

En dehors de son rôle de maîtresse, Pauline s'adonnait à des oeuvres d'art, dans lesquelles sa patience et son goût excellaient : dentelles, dont une aube magnifique en filet brodé, fines peintures sur parchemin et sur ivoire, et le bon M. Martin, heureux d'encourager son talent, ne manquait pas, à ses voyages à Paris, de lui rapporter des coquilles d'or, ou les meilleures fournitures pour ses travaux.

Et, s'il y avait une note de gaieté à fournir, l'imagination de notre artiste n'était jamais à court, car elle était vraiment douée pour tout. Elle versifiait des compliments que ses petites soeurs récitaient à leur père ou à la tante Guérin. A la distribution des prix qu'elle organisait aux Buissonnets, pour son unique élève, distribution où la plus stricte justice était gardée, elle composait des saynettes, distribuait les rôles aux jeunes actrices, Céline, Thérèse et leurs cousines. En un mot, elle était une animatrice et une semeuse de joie, comme elle le resta jusqu'à la fin de sa vie.

Même dans le domaine spirituel, Pauline était encore l'inspiratrice, pourrait‑on dire. Après sa sortie de la Visitation, son bon Père lui avait offert un cadeau à son choix ; aussitôt, ayant demandé la collection de l'Année Liturgique de Dom Guéranger, elle lui fut de suite achetée. Au pensionnat, elle avait eu l'occasion de voir plusieurs fois le célèbre moine bénédictin dont le regard d'une intelligence pénétrante l'avait frappée, et elle avait déjà pu goûter profondément son oeuvre. C'est donc grâce à elle que les veillées aux Buissonnets furent saintement nourries par la lecture de l'Année Liturgique; plus tard, au Carmel, Mère Agnès de Jésus y trouvera toujours un aliment pour sa vie spirituelle.

 

M. Martin avait baptisé Marie « son diamant », dont le coeur bon et impétueux jetait sans apprêt, son éclat. Pauline était « sa perle fine », car sa richesse d'âme, d'esprit et de sentiments se tamisait de modestie et d'une enveloppante douceur. Toute sa délicatesse se devinait dans ce nom. L'ancien bijoutier s'y connaissait en joyaux.

Thérèse entra à l'abbaye des Bénédictines, comme demi‑pensionnaire, en octobre 1881. La tâche de Pauline auprès d’elle semblait terminée ; elle avait vingt ans et pensa qu'elle ne devait plus tarder à répondre à l'appel divin, entendu depuis si longtemps.

Son attrait l'avait, jusque là, portée vers sa chère Visitation du Mans. Elle y demanda à quel âge elle pourrait y entrer. « A vingt‑deux ou vingt‑trois ans », lui fut‑il répondu.

Elle s'inclina devant ce délai et attendait sans inquiétude quand, le 16 février 1882, une grâce décisive vint modifier ses plans. Elle la rapporte en ces termes :

« J'assistais à la messe de six heures, à Saint‑Jacques, dans la chapelle de Notre-Dame du Mont‑Carmel, avec papa et Marie. Tout à coup, il se fit une lumière très vive dans mon âme, le bon Dieu me montra clairement que ce n'était pas à la Visitation qu'il me voulait, mais au Carmel... Je dois dire que le souvenir d'une amie, morte en prédestinée, l'année précédente, me revint à la mémoire. Elle devait prier pour moi certainement. On m'avait assuré qu'elle pensait à entrer au Carmel et y aurait pris le nom de Soeur Agnès de Jésus. Je me rappelle que je me sentis rougir d'émotion et, en allant et revenant pour la Communion, j'avais peur que cette émotion ne paraisse. Je n'avais jamais pensé au Carmel et, en un instant, voilà que je m'y trouvais poussée par un attrait irrésistible. »En rentrant aux Buissonnets, elle confia son secret à sa soeur Marie qui, malgré sa peine, manifesta seulement la crainte que sa santé ne fût trop frêle pour une règle si austère. Cherchant à la réconforter, Pauline tira devant elle, au hasard, un bouquet spirituel dans son livre si aimé de l'Imitation de Jésus‑Christ, et elle tomba sur ce passage :

« Le boire, le manger, le vêtement et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente. » (lm., 1. 111, ch. 26.) C'était la réponse à l'objection. Sa résolution étant ferme, elle ne tarda pas à dresser ses plans, et le jour même, elle sollicita l'autorisation de son généreux père. Celui‑ci formula la même remarque que Marie, mais parut heureux de l'honneur qui lui était fait d'offrir au Carmel la première de ses filles qui voulait se donner à Dieu. Peu après, la jeune aspirante vint se présenter à notre monastère.

La Rév. Mère Marie de Gonzague, alors Prieure, accueillit avec bienveillance ce sympathique sujet. Pauline, ne croyant pas qu'il y eût de place vacante à Lisieux, demandait uniquement qu'on voulût bien appuyer sa démarche près de nos Mères de Caen. Quelle ne fut pas sa joyeuse surprise de s'entendre dire qu'on lui trouverait bien une cellule à Lisieux. A la visite suivante, on lui donna le nom de Soeur Agnès de Jésus, qui lui convenait si bien.

L'entrée fut fixée au 2 octobre 1882. « jour de larmes et de bénédictions » écrira sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Ah ! qu'il nous est doux, à nous aussi, de rendre grâces, pour ce jour, dont les larmes ont fait germer pour notre Carmel, de si abondantes moissons !

M. Martin, accompagné de Marie et de Mr Guérin, conduisit lui‑même au Carmel sa Pauline. Au seuil de la clôture se trouvaient M. le chanoine Delatroëtte, supérieur du Monastère, et M. l'abbé Ducellier, vicaire de la Cathédrale Saint‑Pierre et son futur Archiprêtre. Celui‑ci, en sa qualité de directeur, adressa quelques paroles touchantes à sa fille spirituelle.

Puis la porte conventuelle se referma, la Communauté embrassa la nouvelle arrivée et on la trouva si pâle, par suite de l'émotion, qu'on voulut la faire asseoir. Elle protesta avec fermeté : « Mais je ne suis pas malade ! » On sourit et l'on comprit à cette première réaction, que la petite postulante ne manquait pas d'énergie.

Le lendemain, sa maîtresse du noviciat, notre sainte Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte‑Thérèse, lui voyant un air un peu songeur l'interrogea « Vous êtes triste ?‑ Oui, ma Mère.‑ Et pourquoi ?-‑ Parce que je trouve que je suis entrée vieille au Carmel. »

Elle avait, on le sait, vingt‑et‑un an !

Notre chère Mère nous confiait encore longtemps après, un autre souvenir des premiers jours, et le sens qu'elle lui donnait :

« Quand je suis arrivée ici, mes compagnes me demandaient : « Quelle est votre voie, à vous ? Moi, c'est ceci. » je ne savais que répondre et me disais que, sans doute, je le saurais plus tard. Eh bien ! comme ma petite Thérèse, ma voie, c'est la simplicité, c'est l'Evangile. »

Ce fut bien, en effet, sa ligne toute droite et sûre, comme le révèlera sa longue vie religieuse.

Quoiqu'ayant fait pleinement le sacrifice de sa famille, elle souffrit beaucoup de l'immense chagrin qui continuait de miner la petite Thérèse. Celle‑ci avait appris fortuitement sa prochaine entrée au Carmel, en saisissant une conversation entre Marie et Pauline, aux Buissonnets, et le fait que sa petite Mère la lui ait tenue cachée avait rendu sa peine encore plus vive.

« Hélas ! remarquait douloureusement notre Mère, je fis saigner, par mon silence, le coeur si tendre de notre petite Thérèse. Ah ! si j'avais su la faire tant souffrir, comme je m'y serais prise autrement, comme je lui aurais tout confié ! Ne possédait‑elle pas, à neuf ans, une sagesse que je ne pouvais soupçonner ? »

« Je ne savais pas, confesse‑t‑elle encore, l'abîme de tristesse creusé dans son âme par mon départ. Je comprends si bien maintenant, que les cinq minutes qu'on lui accordait avec moi au parloir, ne pouvaient que l'angoisser davantage... je croyais très bien agir et que Marie allait me comprendre et me faire comprendre de ma pauvre petite Thérèse, à qui je voyais toujours perler des larmes dans les yeux ; elle se contraignait pour ne pas pleurer. Ah ! encore une fois, si j'avais su ! »

Dès lors, on devine aisément sa souffrance durant l'étrange maladie de la sainte enfant, dont le coeur restait tendu vers sa petite Mère, au point qu'elle n'acceptait l'absence de sa grande soeur Marie, que pour la laisser aller à la messe, ou voir Pauline.

L'époque de sa Prise d'Habit approchait : 6 avril 1883. Serait‑elle privée d'y revoir sa bien‑aimée Thérèse ? Elle ne pouvait s'y résigner et mandait à la petite patiente qu'elle la voulait toute remise le jour de ses fiançailles.

Son voeu fut exaucé. Une accalmie permit d'amener la petite Thérèse au parloir, avant la cérémonie de vêture. Ecoutons l'’enfant bénie nous raconter :« Je pus embrasser ma mère chérie, m'asseoir sur ses genoux, me cacher sous son voile et recevoir ses douces caresses ; je pus la contempler, si ravissante sous sa blanche parure ! Vraiment, ce fut un beau jour au milieu de ma sombre épreuve; mais ce jour, ou plutôt cette heure passa vite, et bientôt, il me fallut remonter dans la voiture qui m' emporta loin du Carmel ! » Douce rencontre aussi pour l'heureuse fiancée !

Mais les angoisses allaient reprendre dès le lendemain, jusqu'à l'intervention miraculeuse de la Vierge du Sourire, le 13 mai suivant. Quelle joie pour la jeune novice en recueillant les échos de cette vision céleste, d'abord de la bouche de Marie.

« Que la Sainte Vierge est bonne ! écrit‑elle à la petite privilégiée. Qu'il me tarde de revoir ton petit visage si cher à mon coeur. D'ici‑là, je le vois, c'est vrai mais, depuis quelque temps, ma longue‑vue n'est plus bonne; pendant que tu étais si malade, j'ai laissé tomber une larme sur le verre et tout à coup, il s'est obscurci.

« Enfin, la Sainte Vierge nous tient ensemble sous son manteau, elle nous garde sur son coeur, elle nous bénit, elle nous aime, elle nous caresse de la même main ! Comment dire après cela que Thérésita est loin d'Agnès ? et Agnès de Thérésita ?

«Adieu, aimons bien la Sainte Vierge, aimons‑la, c'est une Mère et, sous son regard, sous sa main, la petite barque de ton coeur est toujours en sûreté et s'achemine en paix vers le Ciel. »

Bientôt après, Thérèse venait à la grille lui donner les détails de sa guérison.

Affermie dans ses désirs de sainteté par cette faveur mariale, la religieuse s'en épanchait avec son père, au terme de cette année de grâce : « Je demande au bon Dieu qu'il te conserve encore de bien nombreuses et heureuses années à ta petite famille, dont tu es le modèle, le soutien, le protecteur, l'ange tutélaire. Cher papa, si nous marchions sur tes traces, nous serions toutes bien placées là‑haut ! Pour moi, qui suis en ce moment l'enfant gâtée du bon Dieu et de mon père de la terre, je serais la plus coupable si je me montrais ingrate, si je n'essayais pas de produire cent pour un.

« Ah ! mon petit Père, comme je le désire ! comme je veux être sainte ! C'est là toute mon ambition, je sais que tout le reste passe, je sais que rien n'est stable ici‑bas, et je veux m'attacher à Dieu de plus en plus. Quelle miséricorde de sa part de m'avoir attirée à Lui si jeune et la première ! Je dis la première, car j'aime à penser que son divin regard fascinera encore plusieurs petites colombes de ton nid, Père bien‑aimé et privilégié. En attendant, prie bien pour nous toutes ; demande que ta petite Carmélite, ta pauvre petite « perle », soit vraiment une perle précieuse aux yeux du bon Dieu et de ses Anges, et qu'elle vienne un jour se placer sur ton front, pour y briller toute l'éternité. »

 

Au printemps suivant, avec quelle maternelle sollicitude elle s'employa, de loin, à préparer le coeur de sa petite fille à la première Communion. Sa pieuse imagination seconda son art dans l'élaboration du ravissant carnet, entièrement composé, dessiné et peint par elle, où toutes les fleurs de la nature forment, par leur symbole mystique, une abondante gerbe de vertus D'autre part, au moyen d'une correspondance suivie et permise exceptionnellement, la petite Mère soutenait l'effort persévérant de Thérèse : « Je vois que ma Thérésita prépare bien son coeur pour le grand jour. Il faut continuer et ne pas s'arrêter un instant, car un instant perdu, c'est une fleur de moins dans le petit jardin... Tu seras vraiment la petite colombe qui porte son coeur au bon Jésus. C'est à toi que j'ai pensé en plaçant cette image au commencement du livre, mais sais‑tu bien ce que Jésus te rendra à son tour ? Il t'apportera son Coeur aussi ! Sans doute, on pourrait croire que le coeur de Thérésita ne dût attendre autre chose qu'une petite place dans celui de Jésus, mais point du tout, c'est la petite Hostie, c'est le Coeur de Jésus qui réclamera l'entrée dans le coeur de Thérèse ! Oh ! quelle merveille ! Est‑ce trop de deux mois et demi pour y penser et semer des fleurs sur le passage de cette douce Hostie, qui contient le Ciel ? « Adieu, mon Benjamin, oh ! ne te fatigue pas du jardinage, les jours passent vite et Jésus s'approche. »

Par une délicatesse de la Providence, les deux âmes‑soeurs devaient se donner à Jésus, le même jour ‑ 8 mai 1884 ‑ dans toute la plénitude de leur amour, la petite Thérèse, dans sa fusion avec le Dieu de l'Hostie, et Soeur Agnès de Jésus en sa consécration virginale.

La veille, celle‑ci traçait ces lignes à leur vénéré père :

« J'ai demandé une seule chose au Seigneur, c'est d'habiter dans sa maison, tous les jours de ma vie. »

Mon petit Père bien‑aimé,

Ton ange, Thérésita ne doit pas venir seule se jeter à tes pieds, pour demander pardon et bénédiction en cette veille bénie du plus grand des jours. Ton Agnès aussi, mon cher Papa, elle surtout, ne pourrait s'approcher de l'autel, sans avoir obtenu ce pardon de ton coeur. Vingt‑deux ans, c'est long déjà, assez long, hélas ! pour avoir eu le temps et le triste loisir de faire de la peine au meilleur des pères. Mais, si le bon Dieu pardonne tout au regret sincère, mon Père bien‑aimé pardonne tout aussi, je le sais, je le sens et il ne me reste plus qu'à me jeter dans ses bras pour recevoir cette bénédiction paternelle, la première et la plus douce à mon coeur après celle de Dieu.

« A demain, mon cher Papa ; à demain ! Ah ! je l'avoue, en prononçant ce mot demain, j'ai peine à retenir mes larmes ; je me représente la fête de la terre, je me représente la fête du Ciel; ici, un Père bien‑aimé, conduisant comme par la main ses deux petites filles à l'autel ; là‑haut, une Mère chérie recevant cette offrande et la présentant à l'Agneau sans tache, à l'Agneau des vierges. Oh ! quel spectacle, quelles fêtes ! où sont les fêtes et les joies de la terre qui puissent approcher de celles‑là. »

 

Qu'ajouterons‑nous pour dépeindre cette journée de double et si totale oblation ? Thérèse qui, sentant le Ciel entier habiter dans son coeur, et « sa Pauline plus unie à elle que jamais » pleura de joie, tandis que l'épouse de Jésus, prononçait, dans une grande paix, ses saints Voeux, entre les mains de Mère Geneviève de Sainte‑Thérèse. Ce fut à l'oratoire du Très Saint‑Sacrement, car la vénérée Prieure, alors infirme, n'aurait pu monter au Chapitre. La Communauté s'était plu, dans l’ornementation , à réunir les deux élues, dans un délicat symbolisme de couronnes enlacées, de colombes et d'écussons aux chiffres de Thérèse et d'Agnès.

 

Après la mort de notre bien‑aimée Mère, nous fûmes surprise et bien émue, ma Révérende Mère, en prenant, dans son écritoire, la formule de ses Voeux, d'y lire au verso :

Par les mains de Marie, en ce jour le plus beau,

Recevez, mon Jésus, votre petit agneau.

Tout pour plaire à Dieu. Vivre d'amour et mourir d'amour.

O Jésus, cachez‑moi dans le secret de votre Face, et je serai sauvée.

 

A la fin de l'après‑midi, M. Martin amena au Carmel sa petite première Communiante. Thérèse l’a rappelé ainsi :

« Et je vis ma Pauline devenue l'Epouse de Jésus ; je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses. Ma joie fut sans amertume ; j'espérais la rejoindre bientôt et attendre à ses côtés le Ciel. »

Mère Agnès de Jésus ne fut pas moins consolée : «  je vis ma petite Thérèse avec son voile blanc comme le mien . Elle me regardait avec un air si profond et si doux ! Quels instants pour nous deux ! « La corolle extérieure de cette fleur si pure, c'est‑à‑dire ses vêtements de mousseline, me parurent chiffonnés et d'une blancheur un peu terne. J'en fis la réflexion à la Communauté qui était venue la voir, personne ne l'avait remarqué, au contraire. Et je pense aujourd'hui que la blancheur matérielle, fût‑elle une blancheur de neige, ne peut se comparer à la blancheur surnaturelle d'un coeur où Dieu prend ses complaisances, où il réside par la Communion. Comme je voyais la divine blancheur d'un coeur de séraphin, l'autre perdait tout son éclat.

Je sortis du parloir toute réconfortée, un peu comme les Apôtres quand ils descendirent du Thabor. Une atmosphère céleste m'environnait. O mon Dieu, si la vue d'un Ange de la terre a pu me fortifier, me consoler ainsi, que sera‑ce de voir éternellement votre beauté incréée, d'où découle toute la beauté des saints. »

 

Les années du noviciat de Soeur Agnès de Jsus s'écoulèrent normalement. Dans ses difficultés, elle allait chercher la lumière près de la sainte Mère Geneviève qui, prenant confiance en elle, en vint à lui faire ses propres confidences. Un jour, elle lui posa sa main sur la tête, et lui dit, avec un bon sourire : « Cette enfant ! je ne puis m'empêcher de lui confier mon âme ! » Et la jeune religieuse savait si bien profiter de ses conseils pour exercer une influence apaisante autour d'elle, qu'elle en reçut encore le surnom « d'ange de paix ».

Dès le commencement de sa vie au Carmel, on mit à contribution son talent artistique ; elle le précise elle‑même :

« Je me dévouais à ce travail pour la Communauté qui était pauvre, et je m'y fatiguais assez. A l'époque des premières Communions, j'ai peint quelquefois quatre images sur parchemin en un jour, images représentant la première Communion de saint Louis de Gonzague et composées de trois personnages. Je fis ensuite des miniatures sur ivoire. J'ai peint aussi la Sainte‑Face, la sainte Vierge et des saints, même sur des ornements. »

Ses miniatures étaient de véritables petits chefs‑d'oeuvre; enfin elle enlumina et écrivit entièrement des canons d'autel, aborda même, avec succès, le Portrait, brossa quelques toiles, dont l'une figurant notre Père saint Elie, pour le monastère. Mais, quand les commandes du dehors semblaient dépasser sa compétence, elle recourait à l'aide fraternelle de Céline, aux Buissonnets, et lui demandait humblement :« Je voudrais bien savoir, franchement, si tu trouves des fautes de dessin à mes petits portraits, la vanité mise à part.« Ah si tu savais, ma petite Céline, quelle paix on goûte à ne travailler que par obéissance, c'est bien doux à expérimenter, car, sans cela, quels ennuis ! je n'en pourrais plus de mes portraits, mais après tout, n'est‑ce pas Jésus qui me met le pinceau à la main ? Que je sois réputée artiste ou non, qu'est‑ce que cela fait, si je deviens artiste en vertu. »

Sa grande sûreté de main lui fit confier encore l'inscription de sentences dans nos lieux réguliers, et elles y sont encore soigneusement conservées.(rien qu’une infime partie, hélas !)

« Je souhaite aux deux petites colombes restées aux Buissonnets, la même grâce que celle dont jouissent leurs aînées. Je sais qu'elles le désirent ardemment. Que ce désir, qui est celui d'un Père incomparable, s'accomplisse un jour. « Adieu, mon petit Père chéri, quel bonheur d'être ta fille. Le « diamant » t'embrasse.

En communiquant ces souvenirs, beaucoup plus tard, Mère Agnès de Jésus dira :« Le pinceau, depuis longtemps, m'est tombé des mains. La Communauté n'a plus besoin de mon travail, elle n'a plus besoin que de saintes, de copies vivantes de notre Epoux bien‑aimé. Que ne suis‑je une de ces copies ! »

C'était bien à modeler des âmes qu'elle allait devoir s'employer, de plus en plus. Sa dernière lettre à M. Martin nous a révélé la présence de sa soeur Marie, « le diamant » au Carmel. Soeur Agnès de Jésus était convaincue de la vocation de celle‑ci et trouvait qu'elle s'attardait trop dans le monde..Jugeant Céline en âge de la remplacer auprès de leur père, elle s'efforça de hâter son entrée. Elle lui écrivait au début de 1886 :

« Que cette année soit pour toi et pour moi, la grande année. Ah ! si tu savais comme je te désire, comme je sens de plus en plus ta place marquée à côté de moi, dans ce petit cloître béni

Mais, l'aspirante n'était pas aussi pressée de briser ses liens : son père la chérissait et elle souffrait elle‑même beaucoup de le quitter. Sa nature indépendante ‑ on connaît le mot de son enfance : « je suis bien libre, moi ! » ‑ redoutait les assujettissements de la vie religieuse ; de plus, elle avait vingt‑six ans et demi et, depuis neuf ans se trouvait maîtresse de maison. Sa lutte intérieure fut pénible mais, âme généreuse et droite, sur le conseil autorisé du R. P. Pichon, S. J, son directeur, elle acquiesça à la volonté divine, ce qui incitait sa Pauline à lui écrire :

« Voilà véritablement pour toi l'étoile de la vie, d'une vie nouvelle ; l'étoile du matin

baignée de larmes à son aurore, mais dont le coucher sera si beau. Tu es bien heureuse qu'un ange se soit trouvé sur ton chemin pour te montrer cet astre béni. Mère Geneviève m'a dit qu'elle ne faisait que penser à toi. C'est une sainte dont les prières valent bien quelque chose. Elle me racontait que la Mère X. dont elle était la maîtresse à son noviciat, avait ressenti les mêmes combats que toi, non seulement avant son entrée, mais jusqu'à sa Profession. Eh bien ! ajouta‑t‑elle, ce fut la plus heureuse des Carmélites que j'aie connues. Adieu, ma Marie, que je voudrais savoir si tu as le coeur aussi serré qu'hier ? Notre Mère et moi, nous ne faisons que prier pour toi. »

Et un peu plus tard :« Comme je voudrais te voir toujours heureuse ; pour cela, s'il se pouvait, je sacrifierais tout mon bonheur, oui, tout entier ; mais le bon Dieu ne voudrait pas de mes sacrifices, il est d'ailleurs assez riche pour en enrichir deux, et de plus, étant le principe et la fin de toute joie, son amour donne nécessairement le bonheur. »

Soeur Agnès de Jésus savait consoler son père, par des pensées hautement surnaturelles :

« Mon petit Père chéri, sais‑tu que tu peux être fier ? Non pas de moi, ni d'aucune en particulier, mais du choix de Dieu et de sa prédilection marquée pour nous cinq. Si j'écrivais ton histoire, je ferais comme notre Mère sainte Thérèse, qui ne voulait pas qu'on donnât à la sienne le nom de Vie. « Ce n'est pas le livre de ma vie, disait‑elle, c'est le livre des miséricordes, c'est le livre des grandeurs du Seigneur. Eh bien ! notre histoire à nous, mon petit Père, tant aimé, c'est bien aussi le livre des miséricordes du Seigneur. J'aime à penser cela. C'est un motif si doux de reconnaissance et d'amour. je finis sur ces deux mots, qui résument tous mes sentiments pour mon Père du Ciel et pour mon Père de la terre.

Ta perle aînée ; je suis le petit Jacob qui a volé le droit d'aînesse. »

 

Ce fut le 15 octobre 1886, que M. Martin fit son second holocauste, en donnant à Dieu celle qu'il nommait avec complaisance : « sa grande, sa première ».

Consciente de sa maternité spirituelle sur ses soeurs qu'elle avait devancées au Carmel, Soeur Agnès de Jésus enveloppa d'une vigilance clairvoyante sa chère Marie, son ancienne confidente de la Visitation et des Buissonnets. Elle connaissait trop la fougue ardente de son âme, et le dehors un peu sauvage dont elle entourait sa vertu, pour s'effaroucher de ses difficultés d'adaptation. Mais avec sa douceur persuasive, elle attirait virilement la novice dans l'austère sentier du complet renoncement. Quand elle quitta elle‑même le noviciat, elle lui laissa une image de notre sainte Mère Thérèse portant au recto : Dieu seul suffit (sainte Thérèse), et au verso, ce texte qu'elle avait composé :

21 juin 1887.

« A ma petite soeur bien‑aimée, souvenir de ma sortie du noviciat.

En entrant tout à fait dans la vie religieuse, je sens plus que jamais le besoin de Jésus, de Jésus seul. N'envions pas les consolations de la terre. Notre coeur est trop grand pour chercher à se contenter ici‑bas. Où serons‑nous dans quelques années ? Dans la tombe et quel est celui qui nous aimera jusque là et par delà ? Travaillons et souffrons, le reste est vanité. Sainte Thérèse, ô ma Mère, n'ayez pas à rougir de vos deux enfants. Elles veulent être des saintes. Ah ! comblez leur désir. »

 

Combien suggestif encore ce billet écrit au cours d'une retraite, à celle qu'en raison de son voile blanc de novice elle appelait colombe :

« Le petit agneau pense beaucoup de chose ; il voudrait bien les dire à sa petite colombe, mais cela prendrait trop de temps. Pour résumer : ne cherchons pas de joies en ce monde, car les meilleures et les plus pures sont comme l'eau du puits de Jacob, et la Samaritaine se plaignait d'y aller souvent puiser et d'avoir toujours soif. Notre Mère (Marie de Gonzague) est un rayon de la bonté de Dieu, un filet d'eau limpide et transparent découlant du fleuve éternel ; on peut s'y désaltérer, mais pour ne plus avoir soif, il faut remonter à la source.

« Petite colombe, venez avec l'agneau, boire de cette eau qui jaillit jusqu'à la vie éternelle.
« N'ayez plus de larmes dans les yeux, parce que tout passe.
« Aimez beaucoup Jésus, parce qu'il ne vous manque jamais.
« Volez partout où Jésus vous appelle : soyez la première partout, la plus fidèle en tout. Oubliez la
< la joie qui passe, et Jésus vous donnera la joie éternelle.
« Après ma retraite, j'espère vous donner l'exemple. Je vois si clairement la volonté de Dieu sur nous. Bonsoir, petite colombe, l'agneau de Jésus vous envoie son coeur. » 

C'était en 1887, et le Carmel allait bientôt s'ouvrir à la benjamine aimée, Thérésita, comme on l'appelait par analogie avec la petite nièce de notre Mère sainte Thérèse.

La Communauté dans son ensemble, l'accueillait très favorablement car elle n'ignorait pas sa vertu précoce. Celle qui lui prêta le plus ferme appui fut incontestablement sa petite Mère. Pourtant, par prudence, elle tenta de ralentir son ardeur, mais ayant sondé mieux que personne les voies admirables de Dieu en cette enfant prédestinée, elle n'hésita plus à la seconder de toute son activité.

Nous n'avons pas à refaire ici, l'histoire des difficultés rencontrées par Thérèse sur sa route, près de son oncle, du Supérieur du Carmel, de l'Evêque de Bayeux, jusqu'à son courageux plaidoyer au Pape Léon XIII. L'inspiratrice de toutes ses démarches était Soeur Agnès de Jésus. Elle‑même affronta d'abord l'opposition de leur oncle Guérin, en lui exposant la détresse morale et physique où son refus jetait la benjamine de ses nièces.

M. Delatroëtte, que rendait plus inflexible les critiques soulevées en ville contre lui par une famille influente dont la fille sollicitait aussi son admission au Carmel, ne semblait pouvoir être gagné, puisque toutes les instances de M. Martin, de Mère Marie de Gonzague et même de la digne Mère Geneviève avaient échoué. Seule l'autorité épiscopale était susceptible de faire lever son veto. C'est donc de ce côté que Soeur Agnès de Jésus orientera les tentatives. Elle y décide son père, en lui communiquant un entretien qu'elle vient d'avoir avec l'Aumônier des Carmélites, M. l'abbé Youf :« C'est une si charmante enfant, lui avait‑il dit, ah! c'est moi qui la veux bien ! Puisque son incomparable père a l'héroïsme de bien vouloir la conduire à Monseigneur, qu'il aille tout droit à Bayeux, et j'espère une bonne décision. »

« Voici à peu près, mon petit Père, ce que m'a dit M. Youf ; je t'avoue que l'intérêt qu'il semble prendre m'a bien touchée, j'ai vu là un prêtre qui comprend parfaitement que Dieu est libre d'appeler les âmes à l'âge qu'il lui plaît. Si le fruit est mûr, avant le temps, n'est‑il pas juste que sa divine main s'avance pour le cueillir ?

« Tout le Carmel prie pour le père de notre lys, cet arbre fécond qui ne sait produire que des vierges... On prie aussi pour le petit lys dont la corolle s'est montrée aujourd'hui si pleine de diamants. Qu'il ne perde pas courage, qu'il espère, rien n'est perdu.

« J'ai peur que ce soit trop oser de te redemander le voyage de Bayeux ? pourtant, c'est nécessaire si tu veux que le grand voyage du Benjamin (Rome) ne soit pas couvert d'un nuage de tristesse.« Oh ! que tu es bon, que je t'aime. Si tu savais comme mon coeur est attendri en pensant à tout ce que tu veux bien faire pour ta Reine, à tout ce que tu as fait pour nous. Va, ne crains rien, l'ingratitude n'habite pas le Carmel, nous saurons nous souvenir de tes bienfaits et Dieu les compte. Quelle couronne il te réserve !

« ... Quel bonheur de voir le jour de l'éternité se lever enfin après cette nuit de ténèbres, Alors, nous nous applaudirons de nos sacrifices d'un instant, et le sourire éternel de Dieu sera notre récompense.« En attendant, ton sourire est pour moi le sourire de Dieu. »

Echec à Bayeux. Quelle sera la tactique à Rome ? Il y eut hésitation, puis consigne de silence, quand, le 10 novembre, Soeur Agnès de Jésus adresse cette lettre confidentielle à sa petite voyageuse :« Je t'avais dit de ne rien demander au Saint‑Père ; aujourd'hui, notre Mère et la Mère Geneviève te conseillent de parler, en cas, toutefois, que tu en aies le désir. ... Que ton petit coeur ne se trouble pas, ne fais pas attention à tout le monde qui se trouvera autour de toi ; qu'est‑ce que cela fait qu'on t'entende ? Rien du tout. Demande à Jésus comment t'y prendre, c'est à Lui de t'instruire, puisque c'est pour son amour que tu parleras ... Pense que c'est à Jésus lui‑même que tu parles, cela t'aidera. Autrefois, dans sa vie mortelle, les Juifs n'avaient pas honte de lui découvrir leurs besoins au milieu des foules ; toi, ne rougis pas non plus, parle et ne crains rien. Surtout, que M. Révérony ne sache rien de cette lettre, si tu savais comme cela ferait mal. je ne t'écris ma pensée qu'après réflexion. La Mère Geneviève me disait hier : « Surtout ne l'empêchez pas de parler au Saint‑Père. » Notre Mère est de cet avis ; c'était donc un devoir pour moi de lever la défense. D'ailleurs, c'est pour toi; ne fais que ce que Jésus t'inspirera, c'est vrai que l'occasion est si belle.

« Courage. Surtout, ne te laisse pas rebuter par un premier refus, pense à la persévérance de la chananéenne. Si le Saint‑Père a l'air de dire non, toi reprends : « O très Saint‑Père, vous ne pouvez me refuser, vous savez que Jésus a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

On trouve ici, prises sur le vif, les qualités maîtresses de Mère Agnès de Jésus dans la conduite d'une cause. Ténacité, souplesse, simplicité dans l'habileté, recherche des moyens adéquats pour triompher des difficultés, courage et loyauté et, surtout,un grand esprit surnaturel, une armature de prière et de confiance servant de base à toute l'entreprise. Elle mettait Dieu de son côté et, dès lors, ne redoutait pas la lutte.

Quand la victoire se faisait attendre, voyons comment elle réagissait, écoutons‑la consoler Thérèse après l'amère déception de l'audience pontificale :

« ... O ma Thérèse, n'es‑tu pas fière, n'es‑tu pas heureuse de la préférence marquée que Jésus te témoigne ? Aussi jeune, à quinze ans, il te trouve digne déjà de porter sa croix ; il te trouve digne de souffrir ! Quel honneur pour toi, si tu savais comme les épreuves font avancer ton âme dans la voie de la sainteté ... C'est un acte d'abandon que tu dois faire, voilà la volonté de Dieu pour toi. Que c'est beau ! Jésus semble dormir dans ta petite barque, mais, ne crains rien, son Coeur veille. »

Et celui de la petite Mère veillait aussi ! Dès le retour à Lisieux, elle suggère à Thérèse de réécrire à Monseigneur de Bayeux, puis au redoutable Vicaire général qu'il fallait adroitement gagner. Tout ayant été essayé humainement, il n'y avait plus qu'à attendre l'heure divine.

Celle‑ci sonna enfin pour la nouvelle Thérésita et Soeur Agnès de Jésus l'exhorte à entrer de plain‑pied dans l'arène :« Aimons Jésus qui nous a tant aimées. Que la petite fiancée n'aie pas peur de suivre son Bien‑Aimé sur la voie du Calvaire... pour lui ressembler et porter dignement le nom d'épouse, il faut toujours prouver l'amour par la souffrance. »

Elle n'oublie pas, pour autant, de panser la blessure du coeur paternel :

« Hier, j'ai vu quelque chose de mélancolique sur tes traits et quelques larmes dans tes yeux. Ne pleure pas, mon Père chéri, ou bien verse des larmes de joie, car ce n'est pas à un époux mortel que tu nous sacrifies, mais à Dieu « qui ne meurt pas ». Un jour, dans l'éternité, tu recueilleras des fruits de gloire sur cet arbre de la Croix qui ne donne, ici‑bas, que des fruits amers. Mais que le sacrifice est doux pour un coeur qui aime Dieu ! Les saints désiraient la souffrance parce qu'ils voyaient clair ; ils plongeaient d'avance leur regard dans l'éternité, et la vanité de toutes choses leur était révélée, en même temps que la vérité de l'unique nécessaire.

« Adieu, notre tout ici‑bas, après Jésus. « Ta pauvre petite perle. » 

     L'admirable père était apte à gravir ces cimes et il le montrera peu après; ayant donné trois de ses filles au Carmel et Léonie à la Visitation, quand la dernière, sa chère Céline, lui fit part de sa vocation, pris d'un saint enthousiasme, il ne sut que dire : « Oui, le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant tous mes enfants ; si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresserais de le lui offrir. »

Au matin du 9 avril 1888, en la fête de l'Annonciation, reportée au lundi de Quasimodo, Thérèse entrait au Carmel, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et la pure générosité de son amour.

Dans les textes de ses dépositions aux Procès, notre Mère Agnès de Jésus consigne le fait avec ces détails :« A son entrée au Monastère, les Soeurs qui, pour la plupart ne s'attendaient à voir qu'une enfant tout ordinaire, furent saisies comme de respect en sa présence. Elle avait dans toute sa personne quelque chose de si digne, de si résolu, de si modeste, que j'en fus surprise moi‑même.

« Une des Soeurs s'était dit : « Quelle imprudence de faire entrer au Carmel une enfant si jeune. Quelle imagination a cette Soeur Agnès de Jésus ; elle en aura des déceptions. » Elle m'avoua qu'elle s'était bien trompée. »

La même Soeur ajoutait : « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus est extraordinaire, elle nous en remontre à toutes. »

« Après avoir adoré le Saint‑Sacrement et s'être laissée conduire dans sa petite cellule poursuit notre Mère, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me dit avec une telle expression de paix et de bonheur que je ne l'ai jamais oublié : « Maintenant, je suis ici pour toujours ! » Cette paix surnaturelle ne l'abandonna jamais, malgré toutes les souffrances qu'elle eut à supporter.

« La note caractéristique de cette période de sa vie, qui s'étend depuis son entrée au Carmel, jusqu'à l'époque où les novices lui furent confiées, c'est l'humilité, le soin d'être fidèle jusque dans les plus petites choses, malgré de constantes aridités, je sais tout cela par la confidence qu'elle me faisait de son état d'âme, aux jours où la Règle nous permettait de nous entretenir.

« ... En récréation et dans les autres circonstances, elle se privait de notre compagnie et recherchait de préférence les Soeurs qui se montraient moins sympathiques à son égard. » Cette citation donnée sous la foi du serment, nous dépeint le comportement de la jeune sainte vis‑à‑vis de ses deux aînées, si tendrement chéries. Mais n'y trouvons‑nous pas aumi l'éloge de celles‑ci, qui pratiquaient la même abnégation ? Ayant toutes deux remplacé leur mère bien‑aimée près de leur petite soeur, on suppose aisément ce qu'il put leur en coûter de la voir parfois incomprise ou traitée sans les ménagements qu'exigeait son âge. Mère Agnès de Jésus avoue en avoir souffert un véritable martyre et, cependant, elle tâchait de mettre en garde Soeur Marie du Sacré‑Coeur contre cette tentation : elle lui écrivait, sans doute après quelque incident de ce genre :

« Voulez‑vous que je vous dise une chose ? Cette petite aventure nous prouve que vraiment nous ne devons nous occuper en rien de Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Pour moi, je la laisserai faire entièrement ; qu'elle demande ce qu'elle voudra, qu'on lui accorde tout ce qu'elle demandera, nous n'avons pas à en répondre ; gardons notre paix, gardons notre âme... c'est bien assez de nous occuper de nous‑mêmes. Le bon Dieu nous bénira si nous agissons ainsi. Allons droit notre chemin. Sans cela, nous trouverons tant d'occasions de trouble que ce sera à n'y pas tenir. Nous avons tant de sujets de nous réjouir ; quelles destinées : Dieu et notre âme. Abandonnons le reste à sa bonté, à sa Providence, à son amour. » 

Le 22 mai 1888, Soeur Marie du Sacré‑Coeur faisait sa profession et sa petite filleule avait la joie de poser sur son front la couronne de roses. Notre Mère vénérée a noté à ce propos, dans ses souvenirs à ses soeurs :« Les rôles ainsi changèrent, et celle qui avait tant de fois couronné « la petite reine à Papa » pour l'envoyer, radieuse, jeter ses pétales de roses à « l'Ostensoir sacré », se voyait maintenant couronnée par cette petite main d'ange. C'est ce qui arrivera pour nous toutes, j'en suis sûre, à l'heure de notre mort. Thérèse m'a dit que « nous étions nées couronnées », c'est elle qui nous conserve cette couronne. Comment pourrions‑nous aller « couronnées » en Purgatoire ? La petite Thérèse l'épinglera si fort sur notre tête, la couronne destinée à chacune, qu'elle y tiendra pour l'éternité. »

Puis vint la Prise d'Habit de Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, le 10 janvier 1889. Au cours de sa retraite, elle eut la permission d'épancher son âme en celles de ses grandes soeurs. Emue de ses dispositions, la petite Mère lui répondait : «Petite Soeur chérie, ne dites pas que vous êtes dans les ténèbres ; il vous le semble, mais la lumière éternelle rayonne en vous. Sans elle, auriez‑vous ces sentiments ? Non. Vous comblez mon coeur de joie, je pleurerais bien de bonheur, en voyant que ma petite fille la plus chérie ne réserve rien de son holocauste. »

L'année du noviciat fut prolongée pour éviter une nouvelle opposition de M. le Supérieur. Notre Mère rappelait le fait à une de nos Soeurs qui avait subi une déception analogue ! Elle‑même se trouvait au Chapitre avec Mère Marie de Gonzague, qui travaillait au grand tapis du sanctuaire, quand celle‑ci lui parla du retard de la Profession de Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et fit appeler cette dernière pour l'en avertir :« je vois encore, précise Mère Agnès de Jésus, cette pauvre petite s'en aller toute pâle, le visage couvert de larmes. Mais elle nous a confié que bientôt, elle s'était ressaisie, et ne trouvait plus avoir trop de temps devant elle pour embellir sa robe de noces. »

Notre Mère constatait de plus en plus la maturité d'âme exceptionnelle de sa sainte petite Soeur ; aussi ses conseils devenaient‑ils plutôt un échange de pensées élevées propres à soutenir son vol. Au début de septembre 1890, elle adresse ces lignes à la future professe du 8 : « Préparez‑vous, mon petit grain de sable, préparez‑vous, en ne vous préparant pas, c'est‑à‑dire en avouant que vous êtes incapable de vous préparer et de vous orner pour cette fête du Ciel. Si j'étais une petite colombe blanche, je sais bien ce que je ferais : j'irais poser ma petite tête sur le sein de Jésus, non pas de Jésus glorieux, mais de Jésus souffrant. Là, j'attendrais, sans dire une parole qu'il tombe sur moi quelques perles brillantes et rubis précieux : les larmes et le sang de Jésus ; voilà, petite colombe, ce qui enrichira votre âme et vous rendra si belle que les yeux éblouis des Anges auront peut-être peine à soutenir votre éclat ; ils vous chanteront alors : « Dans votre éclatante beauté, avancez et régnez. »

« Je n'ai plus de peine pour la bagatelle d'hier soir. Mon Dieu comme tout passe ici‑bas ! Cela donne du courage. Oh ! mille fois heureuse l'âme qui s'élève au‑dessus de toutes ces vicissitudes. C'est difficile, mais la grâce opère des merveilles dans le coeur fidèle.

« Enfant, remerciez votre fiancé, car, dès votre plus tendre jeunesse, il vous a fait suivre ce chemin de fidélité. Il ne vous console pas parce que vous êtes entre sa bras ; vous ne marchez pas, il vous porte; l'enfant dans les bras de son Père a‑t‑il besoin d'autre consolation ? »‑ Petite Maman à moi, oh ! merci, lui répondait la Sainte. Si vous saviez ce que votre lettre dit à mon âme ! »

La pleine compréhension de leurs deux âmes ne devait jamais s'altérer. Pourtant, il importe de le souligner fortement : si Mère Agnès de Jésus encouragea Thérèse dans son attrait pour la confiance pleine d'abandon, qui était, en quelque sorte, chez elles, un héritage de famille, si elle l'orienta vers le détachement des choses passagères et une foncière humilité, chacune garda sa personnalité très distincte. La meilleure preuve est que la vénérée Mère Geneviève de Sainte‑Thérèse fit appeler, un jour, Soeur Agnès de Jésus, pour attirer son attention sur la spiritualité de sa petite soeur, qu'elle trouvait trop hardie, afin qu'elle la modérât ; elle n'avait donc point la même crainte sur la soeur aînée qu'elle connaissait à fond.

Cette remarque n'effraya pas cependant Soeur Agnès de Jésus qui laissa paisiblement sa petite fille chercher sa voie propre, sous l'action divine, sans l'entraver en rien.

Et c'est pourquoi la Sainte affirmera, plus tard, à une de ses novices, qui lui demandait « qui » lui avait enseigné sa « Petite Voie » : « C'est Jésus tout seul. Aucun livre, aucun théologien ne me l'a enseignée. »

Elle n'aurait pas manqué, dans sa modestie, d'insinuer l'influence de Mère Agnès de Jésus, si elle l'avait jugée décisive, comme elle l'atteste pour sa dévotion à la Sainte Face de Notre‑Seigneur. Thérèse eut cette trouvaille de revêtir son impuissance, d'une part, et sa confiance absolue, de l'autre, de cette attitude de l'enfant, que préconise le saint Evangile.

Le sujet est si important, que nous ne craignons pas de nous y étendre. Un fait décisif : Notre Mère bien‑aimée nous a maintes fois raconté combien les retraites prêchées bouleversaient sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

« Pendant l'une de ces retraites, nous disait‑elle, j'étais serveuse au réfectoire et je fus frappée de son expression d'angoisse ; elle ne pouvait manger. Je l'interrogeai ensuite, et elle me confia que les instructions la jetaient dans cet état ; je crois qu'elle en serait morte si les saints Exercices se fussent prolongés.

« Mais vous, ma Mère, demandions‑nous, qu'éprouviez‑vous de ces mêmes prédications ?

‑ En général, j'en étais très contente et n'en avais aucun trouble. Mais, elles étaient basées surtout sur l'esprit de crainte, et notre Sainte, dont l'âme ne se dilatait que dans la confiance, en étouffait.C'est pourquoi elle goûta tant de paix, comme elle le dit elle‑même, à la retraite du Père Alexis, franciscain, qui la lança à pleines voiles « sur les flots de la confiance et de l'amour ».

Qu'on nous permette cette parenthèse : Au mois de décembre dernier, un éminent religieux dominicain, nous écrivait :

« La lecture des Annales et des Documents (novembre‑décembre 1951), si riches et si révélateurs, laisse entrevoir l'influence réelle et profonde de Mère Agnès de Jésus sur Thérèse, mais, à une analyse serrée, ils ne font que mieux ressortir l'originalité du génie thérésien. L'un de mes confrères, qui avait lu attentivement vos deux si beaux numéros des Annales, a eu exactement la même impression que moi. Saint Thomas d'Aquin doit beaucoup à saint Albert le Grand, mais cela n'empêche pas l'ampleur unique, la puissance de pénétration et de synthèse de son génie personnel. De même chez Mère Agnès de Jésus et sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Pour moi, l'irréductible originalité du génie thérésien m'apparaît de plus en plus évidente. » On ne saurait mieux expliciter notre propre pensée. 

Revenons à la fête du 8 septembre 1890. Nous lisons sous la plume de notre Mère :

« Elle fut sans nuage ; il n'y en eut même pas un seul au firmament, où des milliers d'hirondelles gazouillaient dès le matin, sur nos toits. jamais nous n'avions vu pareille armée de ces petites émigrantes. Elles avaient choisi, cette année‑là, notre Monastère comme point de départ de leur envolée vers des climats plus doux.

« N'était‑ce pas un symbole lointain de toutes les âmes si nombreuses qui viendraient ici, plus tard, émigrer joyeuses de la terre de leurs péchés au beau Ciel de la fidélité, de la sainte liberté des enfants de Dieu. »

Nous continuons à puiser dans ses souvenirs fraternels . « Quelques mots maintenant de notre grande peine de famille, bien qu'il soit difficile de faire la peinture d'un buisson d'épines, quand ces épines se sont changées en roses de grâces.et de gloire pour nous.

« Du temps des épines, surtout au commencement, que de lettres, que de parloirs cruels ! je me rappelle qu'avant certains parloirs, je faisais à genoux cette prière: « Mon Dieu, tout ce qu'on va me dire, c'est cela que je veux entendre ; mais aidez‑moi ! » Alors, mon coeur pouvait être broyé, j'avais une secrète force.

« ... Quand le tact manque, bien souvent, au lieu de consoler, on enfonce un dard, même avec les meilleures intentions ; c'est ce qui arriva plusieurs fois, sauf du côté de Mère Geneviève. Au premier moment de notre si grande peine, quand Papa semblait s'être perdu on ne sait où, elle nous avait attendues toute la journée à son infirmerie pour nous consoler. Nous étions si atterrées, que nous n'avions pas quitté le Dépôt, où Mère Marie de Gonzague nous avait installées avec bonté.

« Enfin, dans la soirée, nous nous rendons chez Mère Geneviève. Elle nous tendit les bras et nous dit avec des larmes dans la voix : « Venez, mes pauvres enfants ! Oh ! que la journée m'a paru longue sans vous voir. » Elle nous parla comme quelqu'un « qui sait ce que c'est que de souffrir ». Puis, elle ajouta : « Ne pleurez pas, votre père est bien gardé. Voici les paroles que j'ai entendues ce matin, après avoir prié pour vous et pour lui : « Dis‑leur qu'il reviendra demain et qu'il n'a rien. » Ce qui se réalisa contre toute prévision.

« La maladie de papa, avec tout ce qu'elle entraîna d'humiliations et de peines de coeur fortifia grandement nos âmes. Pour moi, je ne faisais pas une seule fois le Chemin de la Croix sans qu'il me revienne à l'esprit cette parole de l'Imitation : « Nul n'a si avant dans son coeur la Passion de Jésus‑Christ que celui qui a souffert quelque chose de semblable. »

« Bien qu'elle fût passagère, comme tout ce qui est du temps, cette croix ne devait pas durer qu'un jour, mais trois longues années, pendant lesquelles le silence se fit de plus en plus autour du nom vénéré de celui que nous chérissions.

« ... Au dehors, bien des personnes nous rendaient responsables de ce malheur causé, affirmaient‑elles, par l'excès de chagrin, surtout à l'entrée de Thérèse.

« J'aimais cette parole de Notre‑Seigneur à Soeur Marie de Saint‑Pierre : « La fin de ton pèlerinage approche, tu verras bientôt ma Face dans le Ciel. » je me la répétais dans mes peines. Au moment de notre grande épreuve, un ex‑voto fut placé devant l'image bénie, entre deux candélabres. Cette inscription y était gravée : Sit nomen Domini benedictum. F. M. (Famille Martin). Il me semblait que louer ainsi le bon Dieu de nous avoir gratifiées d'une croix si pesante le glorifiait beaucoup. »

Si nous ouvrons la correspondance familiale de Soeur Agnès de Jésus à cette époque douloureuse, nous y trouvons le même sublime écho :

Ce fut le 12 février 1889, que M. Martin dut quitter les siens pour être confié à des mains étrangères, et cette date demeura, pour ses filles, un anniversaire de grâce qu'elles nommaient « notre grande richesse ». Quelques jours après, à Soeur Marie du Sacré‑Coeur, en retraite, notre Mère écrivait :

« Pauvre petite colombe solitaire, vos pensées sont tellement les miennes, que je ne puis vous dire ce que j'éprouve en vous lisant... Ayons confiance en Dieu. Jusque là, notre pauvre petit Père ne savait pas ce que c'est que de souffrir. C'est que son heure n'était pas encore venue ; maintenant, elle a sonné. Comme tout passe en cette vie avec la rapidité de l'éclair, une autre heure sonnera bientôt, l'heure de l'ivresse éternelle. Mais qui viendra dans la salle du festin ? Ceux qui auront trempé leur robe dans le Sang de l’Agneau, c’est-à-dire qui auront beaucoup souffert. C’est là surtout que notre pauvre petit Père sera placé dans les premiers rangs, là il pourra dire : Je ne suis plus où on m’avait mis…Tout a changé ici, je suis roi et voyez comme tout est beau autour de moi, c’est un printemps éternel. Petite colombe, pleurerez-vous toujours ce qui vous fera sourire toute l’éternité ? Laissez les Buissonnets se démembrer, laissez tout crouler, laissez ce qui est périssable périr.Nous allons où nous pouvons être dès ici-bas, nous allons à la vraie patrie, nous nous rendons dans notre royaume. Ne voyons plus que le Ciel, et faisons-le descendre en nous par la Foi et par l’Amour. Bientôt nous y monterons pour y jouir de l’amour seul. Ici-bas, c’est la foi qui conduit à l’amour

Papa, ah ! Papa, il rêve, il fait un cauchemar, un songe purifiant pour se réveiller bientôt sur une autre terre, dans le vrai palais du Bon Sauveur Le maître du palais s’avançant vers son élu lui dira : « Bon et fidèle serviteur, il en est temps enfin, entrez dans la joie de votre Dieu.”

Et à sa pauvre petite Céline, qui gravissait dans le monde, cet angoissant chemin de la Croix : « Soyons des saintes, Jésus demande cela de nous. Il lui en faut, il lui faut des âmes toutes dévouées, tout abandonnées, toutes livrées à ses divins caprices. Ouvrons les nôtres à deux battants, laissons- le pénétrer, ou plutôt, forçons-le de s’arrêter jusqu’au sanctuaire le plus intime. Comme les disciples d’Emmaüs, disons-lui : Demeurez avec nous Seigneur, voyez, il se fait tard. La nuit tombe, ne vous aventurez pas pendant cette nuit de péchés, sur les routes où passent les méchants.Ah ! venez, nous vous garantirons de leurs traits. Mais Seigneur pourquoi vous laissez-vous tant prier ? Comment ? Votre compagnie est-elle si onéreuse? Et Jésus de sourire en montrant la croix qui ne le quitte jamais…. « Mes enfants beaucoup m’invitent comme vous, mais peu me gardent, parce que beaucoup m’aiment sans la croix, et très peu me laissent la planter dans leur cœur. Pourtant ce n’est que par elle que j’établis ma demeure pour jamais. Si l’amour me trouve, c’est la souffrance seule qui me garde. »

O Jésus ! nous, nous voulons votre croix ! Entrez et demeurez., ici vous êtes chez vous, c’est une autre Béthanie, où vous trouverez des cœurs fidèles. C’est un vieillard à cheveux blancs, affligé par la maladie et qui pourtant se dit votre ami, c’est un essaim de vierges dont vous êtes l’époux, Epoux de sang, mais toujours adoré. Adieu, ma chérie, réjouissons nous de souffrir. »

La souffrance ainsi accueillie n’est-elle pas la pierre de touche des âmes magnanimes ?

Thérèse pouvait écrire, pour elle et pour ses sœurs : « Plus tard, dans les cieux, nous aimerons à nous entretenir de ces jours sombres de l’exil. Oui, les trois années du martyre de notre père me paraissent les plus aimables, les plus fructueuses de notre vie, je ne les échangerais pas pour les plus sublimes extases ; et mon cœur en présence de ce trésor inestimable, s’écrie dans sa reconnaissance : « Soyez béni mon Dieu, pour les années de grâces que nous avons passés dans les maux »(Ps. LXXXIX 15).

Une autre séparation allait meurtrir leurs cœurs aimants. Le 5 décembre 1891, notre si vénérée Mère Geneviève de Ste Thérèse, après de longues années de souffrances, quittait son petit Carmel pour le Ciel. Sr Agnès de Jésus qui avait pour elle une si filiale estime, l’annonçait en ces termes à sa sœur Céline :  Notre sainte vient de nous quitter, aujourd’hui, samedi, au premier son de l’Angélus,dans une paix ineffable, mais après des douleurs si affreuses, que toutes nous appelions de nos vœux cette heure de délivrance. « Et maintenant, tout est fini ! son Ciel a commencé, ses souffrances sont oubliées, elle jouit pour toujours. Ma petite Céline, je ne puis t'en dire davantage, je suis trop émue. Mes larmes coulent. Oh ! la vie ! Que lui paraissent maintenant ses quatre‑vingt‑six ans ? Devenons des saintes ! »

Des démarches étaient faites pour inhumer notre bonne Mère Fondatrice dans notre Chapelle, et ses filles eurent ainsi la consolation de la garder assez longtemps. Convaincue de sa sainteté, ‑ Thérèse ne l'a‑t‑elle pas définie « une sainte imitable, sanctifiée par les vertus cachées et ordinaires » ? ‑ Soeur Agnès de Jésus, à l'aide d'un appareil emprunté à Céline, photographia les traits de cette Mère si aimée, et en répandit de nombreuses images avec souvenir de la défunte. Elle eut aussi la consolation d'écrire sa Circulaire, en collaboration avec Mère Marie de Gonzague. 

Cependant, le bon Dieu n'avait pas le dessein de glorifier sur la terre cet authentique modèle de perfection religieuse, et il devait bientôt confier à Soeur Agnès de Jésus le soin d'une autre Cause. Mais, elle aimait à reconnaître que Mère Geneviève avait imprégné de sainteté la terre où devait s'épanouir l'angélique Thérèse et que la gloire inouïe de l'illustre enfant était la récompense de celle qui avait labouré le champ et y avait enfoui les premières semailles.

Notre Mère se vit adjoindre sa petite soeur comme aide à diverses reprises : à l'emploi du réfectoire, à celui de peinture, par exemple, mais leur commune vertu joua d'émulation pour ne rechercher aucune consolation du coeur dans ces rapprochements ; au contraire, leur fidélité absolue pouvait leur laisser croire à elles‑mêmes que leur ancienne intimité s'était refroidie. Et c'est ainsi que Thérèse, rappelant ces souvenirs, avouait à sa petite Mère, peu avant sa mort : « Si bien que vous en étiez venue à ne plus me connaître. »

En apparence seulement, nous hâterons‑nous d'ajouter, ma Révérende Mère, car il suffit de parcourir les pertinentes dépositions de Mère Agnès de Jésus, aux divers Procès, soit dans ses notes initiales, soit dans celles enregistrées au Summarium, pour constater qu'elle ne cessa jamais de comprendre à fond l'âme de son enfant, « de la voir croître en sagesse et en grâce, et de garder ces choses en son coeur », jusqu'au jour où il conviendrait de les dévoiler.

Cette conviction foncière qu'elle avait du travail divin s'opérant en sa sainte petite Soeur faisait muer, en elle, instinctivement, son rôle de maîtresse spirituelle en celui de disciple, pourrait‑on dire. Toutefois, il est une dévotion qu'elle communiqua à Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus, dès le début de sa vie au Carmel et elle en donnait ces détails à l'une d'entre nous, il y a peu d'années :

« Je l'avais conduite à la tribune, où se trouve une statue de l'Enfant‑Jésus et lui fis remarquer la beauté de ce nom uni à celui de Thérèse. Puis je lui expliquai la beauté et l'honneur de porter encore le nom de la Sainte‑Face. Je lui parlai alors du mystère de la Sainte‑Face, comme elle le rapporte dans l'Histoire d'une Ame, et je voyais en son regard qu'elle saisissait tout ce que je voulais lui dire... elle me faisait l'effet d'un ange »

Dans ses notes intimes, notre chère Mère nous dit l'origine, pour elle‑même, de ce culte, qui devait tant nourrir son âme :« C'est Mère Geneviève qui, dès mon entrée au Carmel, m'attira à cette dévotion. Elle me disait combien elle était touchée d'avoir vu, par la vie de Soeur Marie de Saint Pierre (du Carmel de Tours), que Notre‑Seigneur avait choisi le Carmel pour révéler sa Sainte‑Face au monde.« Aussitôt, je fus touchée moi‑même. je trouvais que Jésus nous dévoilait, par sa Sainte‑Face, tout l'amour de son Coeur et je cherchai le moyen d'honorer cette image. Celle du choeur eut bientôt une petite lampe et plus tard, de vraies illuminations. »

Cette effigie était celle mise en honneur par M. Dupont, le saint Homme de Tours, et provenait d'une édition très appréciée ici. Sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus l'aimait beaucoup ; elle y trouva l'inspiration de sa strophe « Vivre d'Amour, c'est essuyer ta Face » dans son cantique « Vivre d'Amour ». L'image est maintenant dans son infirmerie qui était déjà dédiée à la Sainte‑Face.

« Après une journée où j'avais eu beaucoup à souffrir, continue Mère Agnès de Jésus, je vis en songe notre Sainte‑Face dans le ciel ‑ ce genre de ciel rougeâtre que l'on admire après les orages. ‑ J'étais avec Soeur Geneviève (ce détails nous frappe d’autant plus, que ce songe précéda de plusieurs années l’œuvre si belle de Sr Geneviève ), comme sur une plage déserte, à contempler ce spectacle, et j'entendis une voix murmurer à mon oreille : « Patience. »

Ce fut à l'école de la Face adorable, humiliée et meurtrie, nous l'avons vu, que notre Mère et ses soeurs apprirent à pâtir, c'est‑à‑dire à sanctifier dans le plus amoureux abandon la grande épreuve paternelle qui se répercutait si intensément en leurs âmes. Ce divin Visage, couvert d'opprobres, était bien le Dieu de l'exil, mais il était en même temps un gage d'éternité. Telle était la pensée que nous livre Mère Agnès de Jésus :

« Combien je suis heureuse que Céline ait reproduit si parfaitement, d'après le Saint‑Suaire de Turin, la vraie Sainte‑Face de notre Epoux bien‑aimé. « Mais, ô Jésus, ce que nous n'avons point vu encore, c'est votre Face glorieuse. Oh ! quand verrons‑nous votre Visage dans l'allégresse ? car « nous ne serons pleinement rassasiés que lorsque cette gloire nous apparaîtra. »

VIl

Jusqu'ici, ma Révérende Mère, Soeur Agnès de Jésus avait affermi sa vertu dans l'ombre. Bien jeune encore, à trente et un ans et demi, le bon Dieu allait mettre cette lumière sur le chandelier.Un jour, quelques mois avant la mort de Mère Geneviève, elle était entrée dans son infirmerie alors que la digne Fondatrice semblait faire une confidence à Mère Marie de Gonzague. Cette dernière regarda la jeune Soeur d'un air un peu mystérieux, lui laissant entendre qu'elle était justement le sujet de leur conversation et, dans la suite, à mots couverts, elle lui fit comprendre que Mère Geneviève l'avait désignée comme pouvant être Prieure dans l'avenir.

Très loyalement, à la veille de déposer la charge, le 20 février 1893, Mère Marie de Gonzague prépara l'élection de Mère Agnès de Jésus, qu'elle appréciait et aimait sincèrement. Le Supérieur, en confirmant la nomination, dit à l'élue : « Votre sainte Mère Geneviève vous aidera ; vous vous appliquerez à imiter les précieux exemples qu'elle vous a laissés. Je puis vous dire, sans manquer à la discrétion que, si la plupart de vos Soeurs ont pensé à vous donner leur voix, c'est qu'elles ont remarqué que vous essayez de retracer les vertus que vous lui avez vu pratiquer. »

Mais, le caractère entier de l'ancienne Prieure ne put bientôt admettre que la nouvelle prît librement son autorité et ses responsabilités ; il eût fallu rester sous sa tutelle, à l'encontre du bien général et c'est pourquoi sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus résumait d'un mot heureux l'attitude de sa petite Mère pendant ce laborieux triennat : « Vous avez imité David jouant de la harpe devant Saül. »

Pour Mère Agnès de Jésus, d'une nature impressionnable et extrêmement sensible, cette position était parfois tragique. Elle a écrit :

« Je reconnais que ce joug m'était nécessaire. Il m'a mûrie et a détaché mon âme des honneurs. » A la vérité, elle sut user de toutes les délicatesses possibles, sans manquer à la prudence. Ainsi, croyant devoir, par déférence, nommer Mère Marie de Gonzague, maîtresse du noviciat, elle lui adjoignit habilement, pour la seconder dans cette tâche, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, doyenne de ses compagnes novices, sachant que l'influence de celle‑ci contrebalancerait suavement et judicieusement ce que l'autre aurait pu avoir de fâcheux. Sa confiance ne fut pas déçue, puisque, reprenant la houlette après trois ans, Mère Marie de Gonzague, tout en se conservant la direction du noviciat ‑ qu'elle aurait pu, normalement, confier à Mère Agnès de Jésus ‑ y garda la petite Sainte comme auxiliaire.

On connaît la joie surnaturelle ressentie par Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus à l'élection de Mère Agnès de Jésus, par les lignes qu'elle lui écrivit le soir même et qui sont publiées dans le volume de ses lettres ; à son bonheur filial, se mêle pourtant une crainte qu'elle n'hésite pas à exprimer, en y ajoutant le conseil :« Maintenant, vous allez pénétrer dans le sanctuaire des âmes, vous allez répandre sur elles les trésors de grâces dont Jésus vous a comblée. Sans doute, vous souffrirez... Les vases seront trop petits pour contenir le parfum précieux que vous voudrez y déposer, mais Jésus, lui aussi, n'a que de bien petits instruments de musique pour jouer sa mélodie d'amour ; cependant, il sait se servir de tous ceux qu'on lui présente. Vous serez comme Jésus ! Petite soeur, Mère chérie, mon coeur à moi, le coeur de votre enfant est une toute petite lyre ; quand vous serez fatiguée de faire vibrer les harpes, vous viendrez prendre votre petite lyre et à peine l'aurez‑vous touchée qu'elle produira les sons que vous désirerez... au seul attouchement de vos doigts maternels elle comprendra, et sa faible mélodie se mêlera au chant de votre coeur. »

A la première fête de sainte Agnès, 21 janvier 1894, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus composa et peignit le petit tableau : le rêve de l'Enfant‑Jésus. Elle y joignit un billet explicatif et une lettre où elle donne une trop belle appréciation de Mère Agnès de Jésus, pour qu'elle n'ait pas sa place en ces pages

Ma Mère chérie,

« Vous venez de lire le rêve que votre enfant voulait reproduire pour votre fête. Mais, hélas ! c'est votre pinceau d'artiste qui seul aurait pu peindre un aussi doux mystère !

« ... C'est vous, ma Mère, ce sont vos vertus que j'ai voulu représenter par les petites fleurs que Jésus presse sur son Coeur. Les fleurs sont bien pour Jésus seul ! Oui, les vertus de ma Mère chérie resteront toujours cachées avec le petit Jésus de la Crèche ; cependant malgré l'humilité qui voudrait les voiler, le parfum mystérieux qui s'échappe de ces fleurs me fait déjà pressentir les merveilles que je verrai un jour dans l'éternelle Patrie, quand il me sera permis de contempler les trésors de tendresse que vous prodiguez maintenant à Jésus.

« O ma Mère, vous le savez, jamais je ne pourrai vous dire toute ma reconnaissance

pour m'avoir guidée comme un Ange des Cieux, au milieu des sentiers de la vie ; c'est vous qui m'avez appris à connaître Jésus, à l'aimer ; maintenant que vous êtes doublement ma Mère, ah ! conduisez‑moi toujours vers le Bien‑Aimé, apprenez‑moi à pratiquer la vertu, afin qu'au Ciel je ne sois pas placée trop loin de vous et que vous puissiez me reconnaître pour votre enfant et votre petite soeur. »Thérèse de l'Enfant‑Jésus, rel. carm. ind.

Comment ne pas mettre en dyptique, ce qu'écrivait, de son côté, Mère Agnès de Jésus, en vue des Procès :« Pendant que j'étais Prieure, un jour que la Servante de Dieu était restée près de moi, une heure entière, ce qui arrivait bien rarement car c'est elle que je voyais le moins souvent de toutes les Soeurs, je fus tout particulièrement frappée de son avancement dans la vertu ; plus elle me parlait de son amour pour le bon Dieu, de son désir de souffrir pour lui et de vivre inconnue sur la terre, plus j'étais comme saisie de respect et d'admiration, parce qu'il y avait tant d'onction et de vérité dans ses paroles. Il me semblait que c'était un ange qui me révélait ses secrets. Je fis part de mon saisissement à Soeur Thérèse de Saint‑Augustin qui vint me trouver après elle. Cette Soeur pensait que Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus serait Prieure un jour : « Détrompez‑vous, lui dis‑je, vous verrez que nous ne l'aurons pas longtemps ; elle est trop sainte pour que le bon Dieu ne lui donne pas bientôt son Ciel. » A cette époque, elle se portait très bien, et devait avoir de vingt et un à vingt‑deux ans. »

Pour l'anniversaire de naissance de sa Mère bien‑aimée, le 7 septembre 1895, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus laissa encore déborder son coeur reconnaissant, dans cette poésie :
A ma Mère chérie, le bel ange de mon enfance
Bien loin du beau Ciel, ma Patrie,          Ce bel ange, ô profond mystère
je ne suis pas seule ici‑bas,          M'appelait sa petite soeur
Car, en l'exil de cette vie,           Il avait les traits d'une Mère,
Un bel ange guide mes pas.        Et je reposais sur son coeur !
Ce bel ange, ô Mère chérie,       A l'ombre de ses blanches ailes
A chanté près de mon berceau,   je grandissais rapidement
Et l'accent de sa mélodie,           Déjà les rives éternelles
Me paraît encor tout nouveau.    Avaient ravi mes yeux d'enfant.
Il chantait de Jésus les charmes, J'aurais voulu, quittant la terre,
Il chantait la joie d'un coeur pur,             Avec l'ange voler aux Cieux
De son aile, séchant mes larmes Et voir la divine Lumière
Il chantait le beau ciel d'azur.     Nous environner tous les deux.
II chantait la Toute‑Puissance     Mais, hélas, un jour, le bel ange,
Qui fit l'astre d'or et la fleur;      Au lieu de m'emporter au Ciel,
Il chantait le Dieu de l'enfance   Cherchant des vierges la phalange,
Qui, des lys, garde la blancheur.             Prit son essor vers le Carmel !
Il chantait la Vierge Marie,        Oh ! que j'aurais voulu le suivre,
L'azur de son vaste manteau       Contempler de près ses vertus
Et la colline et la prairie            De sa vie, je désirais vivre,
Où les Vierges suivent l'Agneau.            Comme lui, m'unir à Jésus.
Oh ! bonheur sans aucun mélange,           Mais, sur cette plage étrangère,
Jésus exauça tous mes voeux ;    Sans quitter la Céleste Cour,
Au Carmel, près de mon bel ange,          Je descendrai près de ma Mère
Je n'attends plus rien que les Cieux         Pour être son ange à mon tour.
Et maintenant sa mélodie,           Pour moi, le Ciel serait sans charmes
Je puis l'entendre chaque jour    Si je ne puis vous consoler,
A sa voix, mon âme ravie           En sourires changer vos larmes
S'embrase du feu de l'Amour.     Tous mes secrets vous dévoiler
             Mère, l'Amour donne des ailes   De la joie céleste et profonde,
Bientôt, je pourrai m'envoler      Sans vous je ne saurais jouir
Vers les collines éternelles        Vous laisser longtemps en ce monde
Où Jésus daigne m'appeler.        Oh ! je ne pourrai le souffrir

 

Nous volerons dans la Patrie,
De l'autre côté du Ciel bleu ;
Ensemble, ô ma Mère chérie,
Toujours nous verrons le bon Dieu

Avec l'appui sans réserve de Mère Marie de Gonzague, qui montra vraiment, sur ce point, une grande largeur de vue, Mère Agnès de Jésus eut la consolation d'ouvrir les portes de son Carmel à sa soeur Céline, après la sainte mort de M. Martin, en 1894, puis, l'année suivante, à leur petite cousine Marie Guérin. Cette réunion des quatre soeurs et de leur parente, dans le même monastère, eût pu présenter quelque inconvénient, sans le bon esprit dont elles firent preuve et le détachement qu'elles s'efforcèrent de pratiquer.

La Providence se servit d'ailleurs de ce rapprochement pour une fin qui dépassa de beaucoup la cause qui la fit naître. Nous voulons parler, ma Révérende Mère, du Manuscrit de notre Sainte et des travaux qu'imposa, plus tard, sa glorification.

Un soir de décembre 1894, où Mère Agnès de Jésus se chauffait avec ses soeurs Marie et Thérèse dans la salle de récréation, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus narrait de façon si charmante quelques traits de ses jeunes années, que Soeur Marie du Sacré-Coeur dit à notre Mère : « Ah ! ma Mère, quel dommage que nous n'ayons pas tout cela par écrit. Si vous demandiez à Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus d'écrire pour nous ses souvenirs d'enfance ? »

De prime abord, Mère Agnès de Jésus eut une hésitation, puis, sur les instances de la chère « Marraine », « me tournant, raconte‑t‑elle, vers la Servante de Dieu qui riait comme si l'on se moquait d'elle, je lui dis de m'écrire tout ce qu'elle se rappelait de son enfance. Comme j'étais sa Mère Prieure, elle dut obéir. Elle écrivit uniquement pendant ses temps libres et me donna son cahier le 20 janvier 1896, pour ma fête. J'étais à l'oraison du soir. En passant pour aller à sa place, elle me le remit entre les mains et je le posai sur notre stalle sans l'ouvrir. je ne pris le temps de le lire que deux mois après. Dans cet intervalle, je remarquai la vertu de Soeur Thérèse car, son acte d'obéissance accompli, elle ne s'était plus du tout préoccupée, ne me demandant jamais si j'avais lu son cahier. Une fois, je lui dis que le temps me manquait toujours pour le lire, elle n'en parut nullement peinée. »

Ce fut au cours de ce priorat que sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus sollicita de Mère Agnès de Jésus l'autorisation de s'offrir en victime à l'Amour miséricordieux, en la fête de la Sainte Trinité, le 9 juin 1895, et qu'elle reçut, peu de jours après, le 14 juin, la grâce insigne d'une blessure d'amour. Elle s'en ouvrit aussitôt à sa Mère bien‑aimée, mais celle‑ci, redoutant qu'elle ne se lançât dans les voies extraordinaires, feignit de n'y attacher aucune importance. Thérèse n'en parla plus à qui que ce soit.

Mais heureusement, le 7 juillet 1897, la voyant près de mourir, sa petite Mère lui redemanda le récit de cette faveur, dont elle pressentait bien l'importance exceptionnelle.

La petite Sainte avait pu apprécier de près la sagesse et la douceur de Mère Agnès de Jésus dans l'exercice de sa charge de Supérieure. Elle ne faisait pas partie du Chapitre, parce qu'alors notre Carmel gardait l'usage de n'accorder jamais voix et droit de séance à plus de deux religieuses‑soeurs. A la veille des élections qui clôturèrent ce béni triennat, elle confia à sa petite Mère son espoir que le choix des capitulantes se reporterait sur elle...

Pendant l'élection qui fut particulièrement difficile, « Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus attendait au dehors, anxieuse et dans la prière, le résultat, et quand la cloche appela les Soeurs n'ayant pas voix ni séance, au Choeur, pour rendre obéissance à la Prieure nommée, et qu'elle vit que c'était Mère Marie de Gonzague, elle fut comme frappée de stupeur ; mais son esprit de foi domina bientôt cette première impression et les sentiments de soumission filiale qu'elle montrait au dehors, elle les avait au fond du coeur. »

C'est Mère Agnès de Jésus qui donne ce témoignage, et elle poursuit :« A la fin de sa vie, elle m'avoua même qu'elle s'estimait heureuse de mourir entre les bras de notre Mère : « Avec vous, me dit‑elle, il y aurait eu trop de consolations humaines naturelles. Ce que le bon Dieu a fait est bien fait. » Elle m'affirma même que les appellations « Mère bien‑aimée, Mère chérie », que je trouverais dans le cahier de sa vie (il s'agit des chapitres ix et x) n'exprimaient bien que les sentiments de son coeur. »

Nous pourrions attribuer à Mère Agnès de Jésus les mêmes affirmations puisque nous relevons à plusieurs reprises, sous sa plume, des assurances de ce genre : « J'étais Prieure quand mourut Mère Marie de Gonzague. Dans les derniers temps de sa vie, avec sa cruelle maladie (cancer à la langue) elle était très triste... Elle recourait toujours à moi; elle m'aimait comme elle pouvait aimer et je l'aimais d'un amour sincère et désintéressé, reconnaissant aussi, dans un sens, parce que c'est à elle certainement, à l'ascendant qu'elle avait sur les Soeurs, même sur le Supérieur, que nous devons d'avoir été reçues toutes les quatre au Carmel, et de plus Soeur Marie de l'Eucharistie.

« C'est nous qui l'avons entourée pendant sa dernière nuit. » Avant sa mort, survenue le 17 décembre 1904, elle donna des témoignages touchants, d'un coeur pleinement contrit et humilié, mettant toute sa confiance en l'intercession de sa petite Thérèse. Et elle dit à Mère Agnès de Jésus avec tendresse : « En quittant cette vie, je ne regrette que ma petite Mère chérie. »


VIII

Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus eut sa première hémoptysie, le 4 avril 1896, au soir du jeudi‑Saint. Mère Marie de Gonzague, Prieure, crut plus opportun de le laisser ignorer à ses soeurs, pour ne pas les alarmer, et le secret en fut gardé jusqu'à la fin de mai 1897. La malade avait été mise aux soulagements, l'été précédent, pour une petite toux que le médecin ne trouvait pas inquiétante, et un mieux réel s'étant manifesté, elle reprit la vie régulière.

Quand elle retomba, épuisée, au printemps suivant, Mère Marie de Gonzague, très attristée à la pensée de perdre celle qu'elle désignait parmi ses filles comme « la meilleure entre ses bonnes », permit très largement à ses soeurs de l'approcher, soit comme aide‑infirmière, soit pour la garder pendant les heures d'office. C'est ainsi que la petite Mère put recueillir les Novissima verba, qui nous révèlent de façon si émouvante, la physionomie de la Sainte aux prises avec la souffrance.

Elle songeait aussi au Manuscrit si précieux qu'elle possédait, mais trop incomplet puisque Thérèse s'était bornée à ce qui lui avait été prescrit : le rappel de ses souvenirs d'enfance, effleurant à peine sa vie religieuse. Dans la nuit du 2 juin 1897, privée de sommeil par cette préoccupation, Mère Agnès de Jésus alla frapper à la cellule de Mère Marie de Gonzague, lui faisant la confidence du trésor qu'elle détenait, et lui suggérant de commander à Thérèse de poursuivre, pour elle, son autobiographie, afin qu'elle puisse l'utiliser pour sa circulaire. Sa démarche réussit puisque, dès le lendemain, l'ordre était donné à Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus de reprendre la plume ; celle‑ci lui tomba des mains, avant la fin du Manuscrit, dont les dernières pages sont écrites au crayon.

En tout cela, notre Mère vénérée agissait avec le plus pur esprit surnaturel, et uniquement pour la gloire de Dieu, comme l'attestent ces lignes à sa « petite fille » : « La Sainte Vierge m'a fait comprendre que toutes les plus belles vies de saints ne valent pas un acte d'obéissance et de renoncement. Quand même notre Mère, après votre mort, déchirerait votre petite Vie, il me semble, si je suis comme ce soir, que je ne sentirais pas autre chose qu'une attraction plus puissante vers le Ciel. je volerais plus haut, voilà tout. »

En ces derniers mois, Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, devant la peine que la perspective de sa mort causait à ses chères soeurs, leur prodigua les marques les plus délicates de sa tendresse reconnaissante. Nous voudrions mentionner de préférence, quelques‑unes de ses paroles intimes à sa petite Mère, que l'humilité de celle‑ci tint cachées de son vivant. L'affection s'y entremêle de pensées consolantes, voire même de conseils, comme celui‑ci :

« Si vous êtes de nouveau Prieure un jour, ne vous inquiétez pas, vous verrez que vous ne vous ferez plus les mêmes peines qu'autrefois. Vous serez au‑dessus de tout; vous laisserez penser et dire ce qu'on voudra, vous ferez votre devoir en paix.

Ne faites jamais rien pour l’être, et rien non plus pour ne pas l’être.D’ailleurs je vous promets que je ne vous y laisserais pas mettre si c’est préjudiciable à votre âme. » Et comme Mère Agnès de Jésus l’embrassait, elle reprit :"J’ai tout dit ,en particulier à ma petite Mère pour plus tard. »

Et voici de touchantes effusions : « J’ai vu que vous m’aimiez d’un amour désintéressé. Eh bien ! si je sais que vous êtes ma petite Mère, vous saurez un jour que je suis votre petite fille. Oh ! que je vous aime ! Je ne sais comment je ferai au Ciel pour me passer de vous. »

Elle mettait parfois une pointe d’humour pour égayer autour d’elle ; ainsi, Mère Agnès de Jésus lui disait qu’on allait la photographier « pour faire plaisir à Notre Mère », elle sourit d’un air malin : « Dites plutôt que c’est pour vous ! « Petit vent de bise, cesse de souffler, ce n’est pas pour moi, c’est pour mon compagnon qui n’a pas de veste…(Rappel d’une histoire d’Auvergnats, sans oublier le ton !) Quand je serai là-haut,mon petit bras sera tout comme s’il était long, et ma petite mère en aura des nouvelles…. N’importe ce que vous me dites, même les choses les plus insignifiantes, vous me faites l’effet d’un gracieux troubadour qui chante ses légendes toujours sur de nouveaux airs. Pour être mon « historien,  il faut vous ménager - Dites -moi seulement si vous m’oublierez quand vous serez là-haut ? demandait notre Mère -Ah ! si je vous oubliais, il me semble que tous les saints me chasseraient du Paradis comme un vilain hibou ! Ma petite mère, quand je serai là-haut, je viendrai vous prendre avec moi, afin que là où je serais vous soyez aussi. » - Quand vous serez morte, on vous mettra une palme dans la main - Oui, mais il faudra que je la lâche quand je voudrai, pour donner à pleines mains des grâces à ma petite Mère, il faudra que je fasse tout ce qu’il me plaira.”

Quand Mère Agnès de Jésus apprit ses premiers accidents pulmonaires de 1896, son cœur sentit une blessure profonde qu’on les lui ait cachés. La sainte malade s’efforça de la consoler en ses termes :

« N’ayez pas de peine ma petite Mère chérie, que votre petite fille ait semblé vous cacher quelque chose ; je dis semblé car, vous le savez bien, si elle vous a caché un petit coin de l’enveloppe, elle ne vous a jamais caché une seule ligne de la lettre, et qui donc la connaît mieux que vous cette petite lettre que vous aimez tant ?

Aux autres on peut bien montrer l’enveloppe de tous les côtés, puisqu’elles ne peuvent

voir que cela, mais à vous ! Oh ma petite Mère, la lettre est à vous, je vous en prie,continuez de l’écrire jusqu’au jour où Jésus déchirera complétement la petite enveloppe…. »

Et la petite Mère laissait déborder son cœur, en ces strophes qui jaillissent comme une prière et un espoir :
             Enfant quand vous serez au-dessus des nuages,
             Vous jouant avec paix dans la patrie des Cieux,
             Quand du Livre de Vie vous tournerez les pages
             Sur moi, toujours, baissez les yeux,
             Voyez donc si mon nom, dans le Livre de grâce,
             Au vôtre lumineux, ne s'est pas enlacé ?
             Et si, dans l'avenir, je devrai prendre place,
                   Petit Ange, à votre côté ?
             Le bon Jésus, parfois, dans sa tendresse immense,
             De nos petits péchés se plaît à ne rien voir.
             N'est‑ce pas, douce enfant, c'est bien cela qu'il pense,
                     En Lui quand on met son espoir ?

Elle les accompagne de ce billet :

« J'ai fait ces vers pour soulager mon coeur. Oh ! que je vous aime ! Ce n'est point cela que j'aurais voulu vous dire ; maintenant, vous ne saurez qu'au Ciel ce que votre âme met de poésie dans la mienne. Oh ! quel bonheur d'être votre petite soeur, votre petite Mère, et de me sentir aimée de vous. je vous remercie de toutes les délicatesses que vous avez pour moi... Oh emmenez‑moi de la terre avec vous. »

Et Thérèse répondait :

« Il n'y a qu'au Ciel que vous saurez ce que vous m'êtes... Vous m'êtes une lyre, un chant, même quand vous ne dites rien. Il n'y en a pas deux comme vous sur la terre. Oh ! que je vous aime ! »

C'était la part accordée à la sensibilité d'une pure affection, que la vertu avait surnaturalisée. Mais dans ces épanchements fraternels, il y eut des déclarations d'une importance capitale, comme la définition de la « Petite Voie », les caractéristiques de l'enfant, au sens spirituel, la mission que la Sainte rêvait d'accomplir jusqu'à la fin des temps, et enfin le mandat exprès donné à Mère Agnès de Jésus de publier le Manuscrit après l'avoir révisé et complété, lui précisant, pour toutes les initiatives qu'elle prendrait : « C'est comme si je le faisais moi‑même. Rappelez‑vous cela dans la suite, et n'ayez aucun scrupule à ce sujet. »

Peut‑on témoigner plus totale confiance à un alter ego ?

La petite Mère a donné, soit dans les Novissima verba, soit aux Procès, un récit de la mort d'amour de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Il est trop connu pour qu'il y ait lieu de le reproduire ici, mais nous détacherons seulement ces deux phrases des dépositions :

« Ce que j'ai vu briller en elle davantage, pendant sa dernière maladie, c'est la simplicité, la défiance d'elle‑même, l'humilité, le recours constant à la prière et à la confiance en Dieu. »

Et sur l'instant suprême :

« C'était donc une extase, une vision du Ciel, mais une vision qui mettait dans son coeur trop d'amour, trop de reconnaissance, elle n'en put supporter les « assauts délicieux » et lui dut le brisement de sa chaîne. « ... Elle était d'une beauté ravissante, avec un sourire parlant qui semblait dire « Le bon Dieu n'est qu'amour et miséricorde. »

Ce fut Mère Agnès de Jésus qui peignit la croix de bois destinée à la tombe et elle y inscrivit le nom de Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, avec les dates : 1873‑1897. Elle y avait ajouté ces paroles d'une poésie de la Sainte: "Que je veux, ô mon Dieu, Porter au loin ton feu, Rappelle‑toi."

Mais l'ouvrier qui porta la croix au cimetière ne prit pas garde que la peinture était encore fraîche et le texte se trouva effacé. Notre Mère y vit une indication du Ciel et traça, à la place, la promesse de Thérèse qu'elle n'avait osé y mettre d'abord: "Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre."

Soeur Marie du Sacré‑Coeur rapporte que vers la fin de la vie de la Servante de Dieu, elle lui avait dit sa crainte de ne pouvoir consoler Mère Agnès de Jésus, que son départ allait tant affliger.« Oh ! ne vous inquiétez pas, lui répondit Thérèse, Mère Agnès de Jésus n'aura pas le temps de penser à sa peine car, jusqu'à la fin de sa vie, elle sera si occupée de moi, qu'elle ne pourra même pas suffire à tout. »

Nous pouvons attester que cette prédiction se réalisa pleinement et que la petite Mère se trouva devant une tâche dont l'amplitude aurait dépassé toute autre activité que la sienne. Mais elle y fit face avec une aisance qui nous jetait dans l'admiration.

Il fallut, dès que possible et discrètement, préparer la publication du cher Manuscrit, et obtenir avant tout le consentement de Mère Marie de Gonzague, qui était Prieure. Elle accepta, mais à la condition formelle que tout l'ensemble parût lui être adressé. Humblement, Mère Agnès de Jésus se mit en devoir d'effacer tout ce qui lui était tout à fait personnel dans la première partie, des chapitres I à VIII, mais on put le rétablir dans la suite. Puis Mère Marie de Gonzague demanda au R. P. Godefroy Madelaine, Prieur des Prémontrés de l'abbaye de Mondaye (Calvados), très connu de la Communauté, où il avait prêché une retraite, de bien vouloir revoir le texte et de donner son avis en vue de l'édition.

Le vénéré religieux l'étudia durant trois mois avec l'aide d'un confrère, ainsi qu'il le déclara devant le Tribunal ecclésiastique, en citant les lettres qu'il avait échangées alors avec le Carmel, en particulier celle du 1er mars 1898 :

« Ma Révérende Mère, j'ai lu tout le Manuscrit ainsi que les poésies. Je le garde encore, car je tiens à le relire et c'est alors que je marquerai au crayon bleu ce que je croirai devoir être omis pour l'impression. Tout, absolument tout, est précieux pour vous dans ce Manuscrit ; mais pour le public, il y a des détails si intimes, si élevés au‑dessus du niveau commun qu'il vaut mieux, je crois, ne pas les faire imprimer. Il y a aussi des fautes légères de français ou de style : ce ne sont que de petites taches qu'il est facile de faire disparaître. Enfin, nous avons aussi, de place en place, remarqué des longueurs ; pour les lecteurs, il vaudra mieux supprimer certaines redites que je vous signalerai.

Voilà la part de la critique, mais, ma bonne Mère, je ne saurais vous dire avec quel plaisir, avec quel goût spirituel, j'ai lu ces pages embaumées de l'amour divin. »

Le Père Godefroy Madelaine avoua lui‑même qu'à une nouvelle lecture, le crayon bleu lui tomba des mains et il se borna surtout à faire la distribution des chapitres, quelques corrections de forme, mais qui sauvegardaient bien le fond. Puis, il suggéra le titre : « Histoire d'une Ame » et plaida l'Imprimatur près de l'évêque de Bayeux, Mgr Hugonin, qui l'accorda le 7 mars 1898.

Nous avons tenu à entrer dans ces détails, ma Révérende Mère, pour dégager notre bien‑aimée Mère d'un réseau de suspicion dont elle souffrit extrêmement au sujet de l'authenticité de l'autobiographie de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Nous venons de voir avec quelle prudente réserve elle avait agi, d'accord avec sa Prieure, s'appuyant aussi sur des censeurs avertis, alors qu'elle aurait pu s'autoriser tout simplement de la liberté absolue que lui avait donnée sa sainte petite Soeur sur son oeuvre. D'ailleurs, lorsque les juges ecclésiastiques, au cours du Procès pour la Cause, confrontèrent minutieusement l'original et le texte publié, ils louèrent hautement Mère Agnès de Jésus de ce qu'elle avait fait et conseillèrent de n'y rien changer, sauf à rétablir la fragmentation des trois manuscrits, qu'il n'avait pas été possible de présenter à l'origine.

             La première édition, de deux mille exemplaires, fut confiée à l'Imprimerie Saint­-Paul de Bar‑le‑Duc et parut le 30 septembre 1898. On envoya le livre à nos Monastères à la place de la Circulaire usuelle. L'accueil fut, en général, enthousiaste, et le volume se répandit au delà de toute prévision     en France comme à l'étranger. Bientôt une seconde édition s'imposa. Et combien la suivirent !

Nous ne nous rappelons pas sans émotion, l'intérêt que notre chère Mère prit toujours à la présentation de l’histoire       d'une Ame. Octogénaire, elle en revoyait encore elle‑même attentivement les épreuves d'imprimerie et elle n'admettait aucune imper­fection. Elle avait d'ailleurs, en tout ce souci du fini et, bien qu'assaillie par la corres­pondance et de multiples affaires, elle ne tolérait pas le désordre autour d'elle. 

Elle avait été nommée première Dépositaire, en 1896, puis il fut question, un moment, de l'envoyer au Carmel de Saïgon, qui sollicitait du renfort de notre Monas­tère , son berceau ; ce projet n'ayant pas eu de suite elle devint Sous‑Prieure, en 1899 et en 1902, elle succédait à Mère Marie de Gonzague, comme Prieure. Voici en quels sentiments d'humilité, elle se présenta à la Communauté, lors du premier chapitre conventuel qui suivit :

« Mes chères Soeurs, dans ce premier chapitre, où nous nous trouvons toutes réunies sous le regard du bon Dieu et de ses Anges, je ne veux pas faire autre chose que de vous remercier de m'avoir montré des dispositions si religieuses et si bienveillantes, pendant ces jours qui ont suivi mon élection.

« Si vous me les continuez, ce n'est pas seulement à mon bonheur que vous travaillerez, mais surtout au vôtre, car le bon Dieu ne manque jamais de donner ses grâces avec surabondance, aux âmes qui le voient dans leurs supérieurs, quels qu'ils soient. Pour ces âmes‑là, il n’existe pas de changement de Prieure. Elles reconnaissent toujours l'autorité divine, aussi bien sous des dehors saints et parfaits, qu'à travers les apparences les plus humbles. Mais, dans ce dernier cas surtout, quelle ne sera pas la récompense de leur foi ! Il n'était guère méritoire aux Apôtres de reconnaître Jésus pour leur Dieu dans les splendeurs de sa Transfiguration, sur le Thabor. L'exemple du bon larron nous aide et nous instruit davantage. Pour avoir confessé hautement la divinité et la royauté de Notre Seigneur sur le Calvaire, alors qu'il le voyait entièrement dépouillé de sa beauté et méprisé de tout un peuple, il mérite, après une vie entière passée dans le crime, de faire ici‑bas, en une heure, son purgatoire, et d'entendre de la bouche même de son Sauveur, cette parole toute de miséricorde et d'amour : « Aujourd'hui même, vous serez avec moi dans le Paradis. » Mes chères sœurs, j’ose vous adresser la même parole. Oui, si vous ne vous arrêtez pas aux apparences, si votre foi est assez grande pour voir Dieu dans votre nouvelle prieure, malgré son indignité et ses misères, aujourd’hui même, c’est à dire dès cette vie, nous serons ensemble dans le ciel.  »  

Elle termine sur cette autre et jolie comparaison : « Si vous me considérez comme la petite cloche du bon Dieu, sans regarder si elle est en cuivre ou d’or, si elle sonne juste ou faux, je vous affirme que c’est Jésus et non pas un autre qui répondra à votre appel, soit pour vous instruire, soit pour vous éprouver, pour vous reprendre ou pour vous consoler. Et plus vous sonnerez avec esprit de foi, plus vous aurez le droit d’attendre une divine réponse, plus aussi vous pouvez espérer de voir et d’entendre éternellement de tout près et sans intermédiaire, Celui que vous aurez appelé tant de fois et reconnu sur la terre à travers les voiles quelquefois bien épais, des plus pauvres créatures. »

   En 1903, pour récupérer des biens de la communauté, les supérieurs l’obligèrent à se rendre dans la Manche, accompagnée de Mère Marie de Gonzague. Au cours de ce voyage de deux jours, Mère Agnès de Jésus fut autorisée à aller s’agenouiller sur la tombe de Sr Thérèse de l’Enfant-Jésus. Elle note à propos de cette visite au cimetière :

« Il me semblait que les Anges me disaient, comme aux saintes femmes qui cherchaient Jésus dans le tombeau :" Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est vivante ? »J’éprouvais une douce impression à me rapprocher de ce coin de terre où repose la « petite enveloppe » de Thérèse, avec son germe d’immortalité. » Elle poursuit : "En passant à Caen, j’obtins aussi la permission de faire une halte à la Visitation (pour la nuit). Que je fus heureuse de revoir Léonie ! je la trouvais très fervente ; elle était radieuse de me voir. »

   A l’intérieur du monastère, notre chère Mère gagnait de plus en plus l’affection confiante de ses filles, elle voyait aussi se présenter des sujets d’élite comme notre regrttée Mère Marie-Ange de l’Enfant -Jésus, Mère Isabelle du Sacré-Cœur, et Mère Thérèse de l’Eucharistie, vertueuses et brillantes conquêtes de Sr Thérèse de l’E-J, qui offraient, pour l’avenir tant d’espoirs. Avec quelle générosité elle en accepta les sacrifices successifs.

     La dévotion de notre Sainte prenait chaque jour une expansion prodigieuse ; le courrier quotidien en apportait l’écho et ce n’était pas en vain que Thérèse avait dit : « Après ma mort, vous irez du coté de la boîte aux lettres, vous y trouverez des consolations » ; ou encore : « Au ciel, j’obtiendrai beaucoup de grâces pour ceux qui m’ont fait du bien. Pour vous ma mère, tout ne pourra même pas vous servir. Il y en aura beaucoup pour vous réjouir."

Mère Agnès de Jésus faisait copier soigneusement les bienfaits relatés, et les témoignages les plus marquants de l’influence grandissante de la servante de Dieu, préparant ainsi une documentation de base très solide, qui devait servir à établir la réputation de sainteté.

     Mais ce serait une erreur de croire que son horizon se limitait au cercle thérésien, déjà fort large. En 1906 ayant eu connaissance d’un pamphlet blasphématoire : « Ce que Dieu fait et ce qu’il ne fait pas », son âme aimante frémit d’indignation et elle composa aussitôt, en réparation, une poésie intitulée : « Que notre Dieu est bon, pour ceux qui ont le coeur droit » (PS. LXXXIII). On y trouve des vers d'une belle frappe :
                   Celui qui follement voudra scruter ta gloire,
                   Reconnaîtra, Seigneur, sa science illusoire,
                   Car l'homme est écrasé s'il touche à ta grandeur.

Cependant, le pèlerinage à la modeste tombe de Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, au cimetière de la ville, se développait, ainsi que la « Pluie de roses ». On fit savoir au Carmel qu'à Rome même on serait favorable à l'étude de la Cause ; mais, mal conseillée sur les démarches préalables à faire, Mère Agnès de Jésus se buta à une opposition assez dure de l'évêque de Bayeux. Elle s'inclina et n'en parla plus, attendant l'heure de la Providence.

Celle‑ci vint heureusement, le 8 mai 1908 où notre jeune Mère Marie‑Ange de l'Enfant‑Jésus, élue Prieure, s'empressa, le jour même, de renouveler près de Mgr Lemonnier la requête précédemment repoussée. Cette fois, sans aucune réticence, le Prélat acquiesça et mit, depuis lors, tout son zèle à constituer, avec les prêtres les plus éminents de son clergé, le Tribunal diocésain chargé d'instruire le Procès Informatif. Il orienta et approuva le choix du Postulateur et du vice‑Postulateur et se fit, à l'occasion, le défenseur de la Cause et du Carmel, contre leurs adversaires. Car, ceux‑ci ne manquèrent pas, ma Révérende Mère, au point que Mère Agnès de Jésus ne craint pas de parler « des persécutions extraordinaires et terribles subies pour la Cause de sa petite Thérèse ».

Et ce n'est pas exagéré. Au milieu de ces contradictions, notre vaillante Mère luttait par tous les moyens à sa disposition pour adoucir l'hostilité des uns, secouer la nonchalance des autres, prévenir les tempêtes ou les apaiser. Les trop prudents cherchaient à ralentir son ardeur, à juguler ses initiatives, mais elle avait, nous l’avons dit, une manière aussi habile qu'aimable pour « se faufiler » dans ce dédale de difficultés, et en sortait bien souvent victorieuse.

Si la procédure fut intelligemment conduite à Bayeux, si la Servante de Dieu sut conquérir les coeurs, si le Ciel en multiplia les preuves, nous devons ajouter que l'action de la petite Mère fut, elle aussi, très efficace et l'on sut le reconnaître à Rome.

Ses dépositions aux deux Procès prirent le premier rang par leur importance et leur valeur : elle fut interrogée pendant vingt‑quatre séances, au Procès diocésain et, au second, dit Apostolique, pendant dix jours et demi consécutifs.

On peut se représenter la somme de travail préparatoire et la fatigue de sessions d'une gravité exceptionnelle, engageant strictement la conscience et sous le risque de questions imprévues auxquelles il fallait répondre sur‑le‑champ. De plus, tous les témoins étaient liés par le secret le plus rigoureux, d'où impossibilité de chercher près d'autrui un conseil ou un renseignement.

Pour mieux situer le mérite et l'action de Thérèse, dans le milieu où s'épanouit sa sainteté, Mère Agnès de Jésus fut amenée, conjointement avec quelques religieuses contemporaines de la Servante de Dieu, à faire, dans une déposition spéciale, un certain nombre de remarques touchant la situation du Monastère sous le gouvernement de Mère Marie de Gonzague.

On a étrangement abusé de ce texte qui, destiné à être rigoureusement confidentiel, et ne visant d'ailleurs qu'à relever certaines ombres, ne pouvait avoir que le caractère d'un témoignage fragmentaire. A l'isoler, à le dépouiller des contre parties multiples qu'offrent tant d'autres pages du Summarium, dont maintes déclarations de Mère Agnès de Jésus elle‑même, à ramasser, pour les souligner encore, comme s'ils étaient habituels, des faits échelonnés sur plus de quarante ans, des commentateurs tendancieux n'ont abouti qu'à fausser l'histoire. La physionomie morale de Mère Marie de Gonzague en a été considérablement assombrie aux yeux des lecteurs. Mère Agnès de Jésus a ressenti douloureusement et parfois jusqu'à l'angoisse, ce que de telles interprétations avaient d'injurieux pour son cher Carmel. Si elle a souffert plus que d'autres de ce qu'il y avait d'autoritaire et de fantasque dans le caractère de Mère Marie de Gonzague, elle n'en était pas moins la première à reconnaître les qualités et les charmes de cette Prieure à qui, à plusieurs reprises, elle succéda et qu'elle devait aider à mourir saintement. Quant aux défaillances, inévitables, dans toute collectivité humaine, et dont certaines étaient l'effet de la maladie, elles n'empêchaient pas le Carmel de Lisieux, au jugement de notre Mère, d'offrir au monde de hauts exemples de mortification, de prière et de zèle.

Nous avons déjà publié in extenso la belle déclaration de Mère Agnès de Jésus: « Pourquoi je désire la Béatification de Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus », où elle affirme si éloquemment qu'elle n'a d'autre vue que la gloire de Dieu, par la confirmation de la mission confiée à Thérèse de révéler aux âmes la Voie d'Enfance spirituelle.

Nous ne pouvons nous arrêter à l'analyse qu'elle donne des vertus héroïquement pratiquées par sa sainte petite Soeur ; mais, dans la crainte que ce tableau d'éblouissante perfection ne décourage certains, elle a soin de préciser, et avec insistance :

« Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus ne ressemble pas, quant aux dons surnaturels, ou du moins à leur manifestation, à la plupart des saints jusqu'ici canonisés par l’Eglise. Excepté sa vision de la Sainte Vierge, celle encore qui lui dévoila par avance la maladie de mon père, excepté aussi la flamme d'amour dont elle dit avoir été blessée, et enfin l'extase de sa mort, je ne vois rien, dans toute sa vie, qui sorte de l'ordinaire. Sans doute, elle a joui bien des fois, d'un très profond recueillement, mais cet état d'oraison était enveloppé de simplicité, sans manifestation extraordinaire. Penser autrement serait changer la physionomie si particulière et si encourageante que le bon Dieu s'est plu à donner à sa petite Servante, tout exprès pour réaliser ses desseins miséricordieux d'appeler à son divin amour, par son exemple, toutes les « petites âmes » de la terre, qui voudraient la suivre. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus aimait sa voie de simplicité et n'aurait voulu en sortir, ni pour elle‑même, ni pour réaliser la mission qu'elle pressentait. »

Sur ce point, Mère Agnès de Jésus était très catégorique, car elle le jugeait capital ; ainsi disait‑elle encore « Malgré ses belles aspirations, elle était la simplicité même. Et ce qui paraît grand et sublime chez elle était nécessaire pour sa Canonisation, qui doit donner autorité à sa «petite voie », mais l'essence de cette « petite voie » reste bien la confiance et l'humilité dans la plus extrême simplicité, à laquelle ne portent pas atteinte ses belles aspirations de la souffrance et du martyre. »

Quelques années avant sa mort, elle avait appris qu'une série d'études allait être faite sur notre Sainte. Tout en étant touchée et sincèrement reconnaissante de l'intérêt que des savants prenaient à la doctrine de sa Petite Soeur, elle laissa percer de l'inquiétude : « Que vont‑ils bien pouvoir dire ? » interrogea‑t‑elle. Puis, après un instant de silence et de réflexion, elle nous livra toute sa pensée : « Elle était si simple... Elle n'a jamais cherché qu'à faire plaisir au bon Dieu. »

A une de ses filles qui lui posait cette question : « Pensez‑vous, ma Mère, qu'en voulant imiter Thérèse, pour être sainte, nous devions arriver tôt ou tard, à toute sa perfection, à toutes ses souffrances, à tout son héroïsme ? »

Elle répondit avec sa coutumière modestie « Oh ! non, je ne le pense pas car, moi, je n'y arriverai jamais. »

Cette parole nous rappelle un détail très caractéristique : quand fut envoyé de Rome à notre Carmel le texte de la Leçon contractée de l'Office de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, et que notre Mère y lut : « ... enflammée du désir de souffrir, elle s'offrit, deux ans avant sa mort, en victime à l'Amour miséricordieux du bon Dieu », elle eut une réaction douloureuse, car elle y voyait travesti le véritable mobile de la Sainte dans son offrande à l'Amour. Au prix de multiples démarches, elle obtint de la Sacrée Congrégation des Rites cette rectification :« ... Embrasée de la divine charité, elle s'offrit etc... » alors elle recouvra la paix, non sans faire cette remarque affligée :« Si de notre vivant, on arrive à de telles déformations de la pensée de Thérèse, que sera‑ce après notre mort !.. »

Parlant, un jour, de l'oraison de la fête de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, elle disait avec conviction :«Voyez, l'Eglise ne nous fait pas demander de la suivre dans la voie d'un ardent amour, mais de l'humilité et de la simplicité du coeur. »

Après la mort prématurée de Mère Marie‑Ange de l’Enfant‑Jésus, Mère Agnès de Jésus avait été réélue Prieure, le 27 novembre 1909 et, depuis cette date, ne quitta plus la charge, soit qu'elle y ait été maintenue par élections régulières, soit que les Supérieurs aient jugé utile de la lui conserver, tant que se poursuivraient les travaux de la Cause, jusqu'à ce qu'enfin Pie XI la nommât Prieure à vie, au lendemain de la Béatification, le 31 mai 1923.

Cet enchaînement nous a fait dépasser deux faits mémorables : l'Introduction de la Cause en Cour de Rome, par le Bienheureux Pie X, le 10 juin 1914, et la Proclamation de l'Héroïcité des Vertus de la Vénérable Thérèse de l'Enfant‑Jésus, le 14 août 1921, par Benoît XV, dont le discours exalta magnifiquement la doctrine de l'enfance spirituelle.

Cette première étape franchie combla de joie notre vénérée Mère. Le but principal lui semblait atteint, puisque la doctrine de la Servante de Dieu avait reçu l'approbation officielle de la sainte Eglise, et quelle approbation ! « Voici donc « la voie d'enfance spirituelle » suivie par notre Thérèse préconisée par le Vicaire de Jésus‑Christ, écrivait‑elle au Cardinal Vico. Oh ! que c'est grand, que c'est divin ! »

A Lisieux même, il fallait songer à l'organisation du pèlerinage futur, d'où nécessité d'agrandir notre Chapelle, d'y ménager une enceinte pour la Châsse, et de prévoir plusieurs autels pour la célébration des messes des prêtres pèlerins.

La guerre de 1914‑1918 avait interrompu les travaux à peine commencés et ils ne purent reprendre activement qu'en 1920, avec tous les handicaps de ces périodes d'après-guerre : pénurie de matériaux, hausse de prix, etc.

Mère Agnès de Jésus, si experte à manier la plume, ne le fut pas moins à surveiller le chantier, à prendre des décisions, dont l'initiative paraissait quelquefois hardie autour d'elle, et qui se vérifiaient excellentes par la suite.

Etait‑il besoin de recourir à des personnalités civiles, pour obtenir une solution intéressant le pèlerinage et dépassant l'enclos du Carmel ? Elle utilisait au besoin, la piété d'une épouse : « Quand j'ai vu par quels « Assuérus » il fallait agir, j'ai vite trouvé mon Esther ! »

Et l'on comprend qu'aussi gracieusement sollicitée, l'Esther ne savait pas se récuser.

Devant une générosité ou un appui quelconque, elle savait remercier avec la même bonne grâce :« Merci ; vraiment c'est trop ! Enfin, à ce trop répond le trop plein de mon coeur et la promesse de le déverser dans le Coeur de Jésus, de Marie et de ma petite Thérèse. »

Le 29 avril 1923, Pie XI béatifiait sa première Bienheureuse et, deux ans plus tard, il la canonisait, le 17 mai 1925.

Mais l'épreuve dut acheter ces deux splendides aboutissements.

En févier 1923, une épidémie de grippe infectieuse frappa la Communauté et dégénéra même en broncho‑pneumonie pour plusieurs, dont notre bien‑aimée Mère, qui fut gravement malade. L'angoisse morale qui l'étreignait ajoutait encore à l'inquiétude douloureuse de ses Filles. Enfin, elle se remit à temps pour la solennelle Translation des Reliques de notre Sainte, le 26 mars.

En 1924, ce fut Soeur Marie du Sacré‑Coeur qui faillit être enlevée par le même mal, au point de faire appréhender un deuil pour la prochaine Canonisation.

Thérèse avait bien prédit à ses soeurs :« Ne croyez pas que, lorsque je serai au Ciel, vous n'aurez que des joies. Ce n'est pas ce que j'ai eu, ni ce que j'ai voulu avoir. Vous aurez peut‑être, au contraire, de grandes épreuves, mais je vous enverrai des lumières qui vous les feront apprécier et aimer. Vous serez obligées de dire comme moi : « Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites » (Ps. XCI, 4).

Et l'on pourra constater que si les épreuves vinrent, en effet, les lumières promises ne manquèrent pas non plus pour leur acceptation généreuse.

Dans les cercles romains, on suggéra la venue à Rome des soeurs de Thérèse pour assister à ses triomphes. Mais l'humilité de celles‑ci s'en alarma et Mère Agnès de Jésus supplia le cardinal Vico d'intervenir pour qu'on leur épargnât ce voyage qui leur aurait été un réel sacrifice. Elles préféraient le silence de leur cloître pour goûter ces grâces uniques.

Cette glorification rapide, sans précédent depuis la codification des Causes de saints suscita, dans l'univers entier, un enthousiasme inouï. Dans l'immense famille humaine, l'humble Carmélite de Lisieux était regardée comme une « petite Soeur » toute proche, sans cesse attentive aux besoins de ses frères malheureux. Aussi, cette apothéose devint‑elle la joie de tous. Et quel écho trouvait‑elle en ses propres soeurs ? Dans le coeur de sa petite Mère ? On la félicite : « Il y a de quoi mourir de joie ? Comment n'avez‑vous pas d'orgueil d'une pareille gloire ? »- « Quand j'entends cela, confie‑t‑elle à sa soeur Visitandine, je regarde les gens à deux fois et ça ne m'entre pas dans la tête ! »                                                            

Pourtant, elle était loin de mépriser ces honneurs décernés par l'Eglise, puisqu'elle écrit à la même correspondante, avant la Canonisation :              « Quelles grandes choses nous voyons, tout de même ! Mais, conclut‑elle ‑ et c'est là l'aspect foncier de son âme ‑ pour moi, plus c'est grand, plus j'aime la petitesse, plus je me répète avec douceur la parole de Jésus : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de Coeur et vous trouverez le repos de vos âmes. » Oh ! c'est bien vrai ! nous n'aurions aucune joie vraie et profonde sans l'humilité. »

Elle faisait pénétrer plus avant ses filles dans ses pensées. Elle adressait, à la Communauté, le 29 avril 1923, cette « petite homélie, d'une toute petite Mère, pour marquer un très grand événement. »

«  Mes chères Soeurs, à l'occasion du triomphe de notre chère petite Thérèse et de sa « petite voie », et de « ses petits moyens qui lui ont si parfaitement réussi », le bon Dieu m'a donné, à moi, une petite pensée et je vais vous la communiquer, parce que « le trésor de la Mère appartient à l'enfant ». « Tout ce que j'ai énuméré et qui est exalté par la sainte Eglise, ce n'est pas autre chose que « cet esprit principal » demandé chaque jour avec la joie, dans un des versets du Miserere : Redde mihi laetitiam salutaris tui et spiritu principali confirma me. Autrement dit, c'est « cette disposition du coeur » dont parlait notre encourageante petite Sainte et « cette disposition », affirmait‑elle, suffit, je le sens, pour nous rendre agréables à Dieu. »

« Petites brebis du Bon Pasteur, je vous connais, et je sais bien que vous avez toutes, malgré des défauts qui vous humilient, cette disposition principale, qui est notre grâce, la grâce du bercail de Lisieux. Vous pourrez, jusqu'à la mort, être imparfaites et le déplorer, mais cette disposition ne vous manquera jamais. Comment l'analyser pour que vous la reconnaissiez au fond de vos coeurs ? Eh bien ! c'est un mélange d'humilité, de confiance, de recours habituel à Dieu dans nos détresses ; c'est même parfois comme une joie surnaturelle de se sentir misérable et d'avoir, à chaque instant, un extrême besoin du secours d'en‑haut. Enfin, c'est la vérité, le véritable amour divin, la vraie lumière qu'il faut entretenir et augmenter en nous, par la pratique de la charité fraternelle.

« Avec cette lumière, mes chères Soeurs, on a, dès cette vie, l'auréole, sans s'en douter, et l'on va ensuite droit au Ciel, dans la phalange des petites âmes séraphiques, celles qui voient de plus près le bon Dieu et qui brûlent délicieusement de son amour pendant toute l'éternité. »  

                                                 X

 S.Em. le Cardinal Vico était venu, en qualité de Légat, présider notre Triduum du Carmel pour ces fêtes de la Béatification. Mais, il vous intéressera, certainement, ma Révérende Mère, d'avoir quelques détails sur une autre mission plus intime dont il était chargé par le Pape Pie XI et dont nous avons précédemment donné l'heureux résultat. Le Saint‑Père, à qui la Communauté avait pu faire connaître son vif désir de garder pour Prieure notre bien‑aimée Mère, tenait à ce que la chose se fît en respectant les règles de la prudence et il pria le Cardinal d'interroger chaque religieuse individuellement à ce sujet. Vis‑à‑vis de notre Mère, le secret fut bien observé : Son Eminence était si attachée aux Carmélites de Lisieux qu'il semblait presque naturel qu'Elle voulût bénir chacune d'elles privément. Au sortir de l'entrevue, le sourire s'épanouissait sur les visages, mais rien n'en laissait deviner la cause.

Dans l'après‑midi, le Prince de l'Eglise revint seul en clôture, pour réunir la Communauté dans la salle du Chapitre. C'est alors que se tournant vers notre chère Mère, il lui fit part de son mandat et lui remit le Rescrit la confirmant Prieure ad vitam.

Dès que l'élue comprit ce dont il s'agissait, les larmes lui vinrent aux yeux et nous la vîmes s'agenouiller humblement au pied du trône cardinalice, recevant avec sa simplicité habituelle cette charge qui lui était présentée comme la volonté de Dieu et celle de toutes ses filles. Et le bon Cardinal précisa que l'exception était bien légitime, en faveur de celle qui avait si bien dirigé une Sainte et qui saurait d'autant mieux en former d'autres, et il concluait avec une joie toute paternelle : « Ceci c'est le clou ! »

Pour la Communauté, ma Révérende Mère, oui, ce fut vraiment le couronnement de l'allégresse. Mais, si notre Mère s'inclina devant le motif exceptionnel allégué, elle ne manquait pas, avec l'esprit de sagesse qui l'animait, de nous mettre en garde contre cette formule en marge de nos Constitutions, dont la prescription, sur ce point, lui semblait tellement opportune.

Au jour de la Canonisation, c'est l'action de grâces que Mère Agnès de Jésus exprimait dans son exhortation maternelle :

« Un de ces jours, pendant la Messe, cette parole de Notre‑Seigneur à ses Apôtres, encore si imparfaits, m'est revenue à l'esprit « Il a plu à mon Père de vous donner son Royaume. » Et je me suis dit : C'est bien cela qui est arrivé pour nous ; Il a plu au Seigneur de nous donner cette gloire et cette grâce inouïes d'avoir une telle Sainte dans notre Maison.

« L'a‑t‑il fait à cause de nos vertus, de nos mérites ? Non, mes chères Soeurs, car d'autres peuvent être facilement plus vertueuses que nous. A‑t‑il agi de la sorte à cause de nos saintes devancières ? Ce n'est pas certain, car il y a eu aussi d'autres très saintes âmes dans d'autres Carmels.

« Il est donc inutile de chercher les «pourquoi » de ce privilège merveilleux. Il nous vient d'une prédestination divine : il a plu à Dieu de nous favoriser ainsi, voilà toute la raison de notre bonheur.

... « Oui, mes chères Soeurs, il lui plaît de nous aimer tout particulièrement, nous en avons la preuve aujourd'hui, où de notre Carmel si humble et si caché jadis, sort une telle lumière pour l'humanité, jaillit une telle source de grâces pour tant de pauvres coeurs altérés de paix et de vérité sans ombres.

... « Que ferons‑nous maintenant, pour répondre à de tels dons gratuits de notre Dieu ? Eh bien ! nous nous rappellerons comment a répondu à ses avances miséricordieuses, la petite grande Reine de ce jour, lorsqu'elle se tenait ici‑bas, pour l'humble petite Servante du Seigneur. Et, après avoir vu de près son humilité si profonde et si vraie, les délicatesses de son amour, l'abandon et la reconnaissance de son coeur, enfin la fidélité soutenue de sa charité fraternelle, nous chercherons à pratiquer les mêmes vertus, répétant toujours avec elle, dans notre impuissance à rendre grâces à Dieu, à le payer de retour pour tant de bienfaits :

« Acquittez vous‑même toutes dettes. »

« C'est seulement alors, en effet, que nous serons quittes, car c'est uniquement cela qui s'appelle : « rendre amour pour amour ». 

Des fastes extérieurs, que pensait notre Mère ? Elle jugeait devoir ne rien ménager pour leur éclat, puisque ces hommages rendus à sa glorieuse petite Soeur remontaient, en fait, à Dieu. Elle encourageait donc nos décors à l'intérieur du Monastère et de la Chapelle, elle faisait appel aux prédicateurs de grand renom, mais, faut‑il le confesser, c'était souvent avec serrement de coeur qu'elle entendait exalter sa petite Thérèse sur une note dont toute l'éloquence n'atténuait pas pour elle les à côtés...

Quelques années après, elle résuma ses impressions intimes dans un poème évocateur de ces fêtes grandioses : « Ce que j'ai vu. »

Le sous‑titre : « Glorieux souvenirs et soupirs de vérité », traduit bien le ton du morceau qui rappelle, en un frappant contraste, les splendeurs des fêtes thérésiennes, et la fécondité de l'immolation solitaire dans la vie cachée :
La croix du Dôme et son joyau,
L'étoile qui la parachève,
Avec les festons du préau
Projetaient des lueurs de rêve
Mais soudain, tout devenait noir,
L'ombre planait sur la demeure,
Et nous n'aspirions plus qu'à voir
La seule clarté qui demeure.

Fin juin 1951, sans nous douter que nous étions à un mois de la mort de notre chère Mère, nous avions voulu lui chanter cet écho de nos gloires et des leçons qu'elles nous laissaient. Non seulement elle l'écouta avec bonheur, mais elle voulut mêler sa voix aux nôtres jusqu'au dernier couplet, et avec quel élan!

S'il y avait en son âme une sorte de mélancolie surnaturelle, au sein même des plus pures et triomphales manifestations, combien prenait‑elle d'acuité quand le démon jaloux, déchaînait une attaque contre notre Sainte. Il est à remarquer que presque toutes nos grandes fêtes furent suivies de ces tempêtes diaboliques. Mère Agnès de Jésus souffrait intensément de la mauvaise foi de certains ; elle agissait pour démasquer et combattre ces artifices, mettant en lumière la vérité. L'esprit infernal rugissait d'autant plus, et nous savons qu'au cours d'exorcismes sur des possédés, il exhalait sa rage contre elle, qu'il sentait si proche de sa grande ennemie : Thérèse. Malgré cela, elle demeurait intrépide pour défendre l'héritage sacré que lui avait confié sa sainte petite Soeur. Sa loyauté était telle que l'on vit parfois ses adversaires devenir ses fervents amis. Son âme, répétons‑le, comprenait le prix de l'épreuve et nous en découvrons encore, dans sa correspondance avec le Cardinal Vico, qui était pour elle un tout dévoué Père et protecteur, deux éloquents témoignages :

« J'ai souffert beaucoup en lisant cette triste brochure, puis il m'est revenu à la pensée cette parole de l'auteur de l'Imitation : « Jésus‑Christ a eu des ennemis et des détracteurs et vous ne voulez avoir que des amis et des défenseurs... » Alors, j'ai été apaisée. D'ailleurs, il m'est sans doute nécessaire de goûter un peu au pain de l'humiliation à la veille de voir ma petite Soeur glorifiée et de jouir de cette gloire ! Dieu soit béni de tout. »

Même note dans une autre difficulté qu'elle venait d'exposer au Prince de l'Eglise: « ... Cela m'est très pénible et à mes soeurs. Cependant le fait de la Canonisation de notre Thérèse est si grand, si divin, que notre joie surnaturelle n'en souffre pas ; je dirais presque même qu'elle en est augmentée. A côté de telles gloires et grâces célestes, ne faut‑il pas quelques humiliations, quelques peines, quelques nuages qui nous forcent à monter, à voler bien haut loin de la terre ? Oui, nous sentons nos joies plus pures maintenant que la croix les a touchées. »

Elle se savait heureusement comprise et soutenue par de vrais amis :« Je ne sais pourquoi, lui écrivait le P. Petitot, O. P., j'ai pensé que comme Marie, Mère de Jésus, la petite Mère et soeur de Thérèse avait dû avoir, plus d'une fois, le coeur traversé par un glaive d'amour divin et de douleur. Vous m'avez écrit que je serai en butte à la contradiction, vous l'avez été sans doute depuis longtemps et le serez peut-être encore.... je prie l'Enfant Jésus qu'il adoucisse d'une caresse de sa main les blessures causées par la jalousie des hommes. Je me recommande à vos prières, elles sont souverainement efficaces auprès de sainte Thérèse. »

     Et le Ciel aussi venait à son secours. Nous trouvons d'elle ce billet, en date du 31 mai 1926 :« J'étais bien triste hier, après avoir lu la critique du Père Ubald sur le livre de Mgr Laveille. je me disais : Mais la lutte ne finira donc jamais ? Oh ! que c'est dur ! J'ai peur de ne plus pouvoir le supporter. Cependant, je me suis endormie d'une façon très paisible. Dans la nuit, je me suis trouvée éveillée assez longtemps, je pensais à toutes ces peines et à celles qui m'attendaient encore sans doute. Alors, immédiatement, comme si on me l'avait dite à l'oreille, cette parole de Notre‑Seigneur à sainte Marguerite‑Marie m'est revenue : « Tu ne manqueras de secours que lorsque mon Coeur manquera de puissance. » C'était comme une parole vivante qui me reste et me fait beaucoup de bien. »

Ainsi fortifiée, elle pouvait, dans le relevé de ses souvenirs, confier à ses soeurs qu'elle avait omis intentionnellement le récit de ces grandes épreuves parce que « si je rappelais en détails toutes ces croix, il faudrait rappeler aussi en détails toutes nos joies, profondes, inexprimables, au moment de la Béatification, de la Canonisation de notre petite Thérèse, en d'autres circonstances encore qui touchent à sa gloire et à son culte ; alors nous verrions ‑ avec quelle reconnaissance attendrie! ‑ que, malgré nos épreuves passées, malgré toutes celles que nous pourrons subir encore, nous devrons toujours convenir que la balance du bon Dieu a fortement penché pour nous, non du côté de ses rigueurs, mais du côté de ses douceurs et prédilections ineffables. »

Nous ne pouvons que souscrire à cette affirmation, ma Révérende Mère, car, si le tableau eut ses ombres inévitables, n'ont‑elles pas mis plus en relief encore le chef-d'oeuvre de sainteté que le démon tentait en vain de déflorer, en même temps qu'elles offraient à notre Mère bien‑aimée l'occasion de donner sa pleine mesure de vertu.

Elles étaient aussi le contre poids du prestige croissant qui l'enveloppait, à son insu. Son intelligence prompte et avisée, son esprit surnaturel et cette simplicité ravissante qui restait son cachet personnel, frappaient dans les milieux en contact avec elle. Les plus hauts dignitaires de l'Eglise professaient pour elle une estime mêlée de vénération et, nous ne craignons pas de le dire, de respectueuse affection, au point que certains aimaient à lui donner ce nom de « petite Mère », devenu en quelque sorte historique, et qui lui faisait plaisir à elle‑même. Que de témoignages écrits ou oraux nous pourrions reproduire ! Que de fois, au parloir, nous avons vu des Prélats, les larmes aux yeux, contempler les traits de celle dont Thérèse faisait son idéal, et lui dire avec émotion:

« Ma Mère, c'est vous qui avez été le guide, la Maîtresse spirituelle de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

‑ Mais non, Monseigneur, s'empressait‑elle de répondre ; ce n'est pas moi, c'est l'Esprit‑Saint.

‑ Ma Mère, priez pour moi, insistait l'illustre visiteur.

Oh 1 oui ! reprenait notre Mère, de tout mon coeur, mais vous aussi, Monseigneur; demandez que je sois douce et humble de coeur. »

Pour certaines âmes, un entretien avec elle devenait une grâce de lumière pacifiante ; ainsi un pasteur anglican, remué par la lecture de l'Histoire d'une Ame et en pèlerinage à Lisieux, ne reçut pourtant le choc décisif qui détermina sa conversion, que dans un bref parloir avec Mère Agnès de Jésus. Dans la suite, ce fut toujours dans les lettres de « sa petite Mère », qu'il chercha ses plus sûres directives.

Nous nous souvenons encore de cette scène émouvante d'un Prélat du Vatican, futur cardinal, admis à faire un pèlerinage à l'intérieur du Monastère. Au moment de nous quitter, sur le seuil de la porte de clôture, comme notre Mère s'agenouillait pour recevoir sa bénédiction, nous le vîmes se mettre lui‑même à genoux devant elle, refusant de se relever avant d'avoir été béni par la petite Mère de la Sainte. A la grille du parloir, le même fait se renouvela plusieurs fois.

C'est jusqu'à Rome, à Rome surtout, pourrions‑nous dire, que Mère Agnès de Jésus était considérée avec cette déférente estime.

Un prêtre français qui la connaissait bien, lui écrivait au retour d'un voyage à la Ville éternelle :« Vous êtes vraiment, dans ce centre de la catholicité. Vous qui préférez à tout la solitude de votre Carmel, vous êtes vraiment aimée et vénérée au titre de « petite Mère », de formatrice de « la plus grande sainte des temps modernes »... Le bon Dieu se sert de vous, parce que vous êtes la «petite Mère » de Thérèse, réalisant la petitesse, l'enfance spirituelle, avec une originalité puissante et séduisante. »

Le Pape Pie XI lui multiplia les preuves de Sa confiance et de Sa reconnaissance. Chaque année, Il lui destinait l'un des grands cierges décorés et bénits solennellement par le Pontife suprême à la Chandeleur. Pour la Canonisation, Il nous fit envoyer Son portrait à l'huile, et combien d'autres gages nous vinrent de Son Auguste prédilection. Pour les Noces d'Or de Mère Agnès de Jésus, Il traça ces mots sous une aquarelle Le représentant près de la statue de Thérèse dans les Jardins du Vatican « Absens corpore, presens spiritu » ex toto corde benedicens.8 mai 1934.             PP. Pie XI.

 

Nous savions, par l'entourage immédiat du Pape que les lettres de notre Mère lui étaient remises directement et closes. Des cardinaux ou Prélats nous confièrent que, dans certaines affaires où elle avait dû agir, Pie XI prenait son parti, la défendant au besoin et déclarant avec force à ceux qui étaient d'un avis opposé: «Mère Agnès a raison! »

Le Souverain Pontife se tournait parfois, vers le Carmel de Sa chère Sainte, pour recommander très spécialement à ses prières et sacrifices des causes douloureuses à Son coeur. De là naquirent certaines initiatives de notre regrettée Mère, où sa «diplomatie » toute simple et surnaturelle aboutit à d'heureuses conclusions, dont le Saint‑Siège lui montrait une grande reconnaissance. « C'est un vrai rôle d'ambassadrice qui vous est confié », lui disait un évêque, mais comme nous l'écrivait tout dernièrement un Prélat de Rome très informé et qui lui servait le plus souvent d’intermédiaire avec le Pape : "Elle fit de la charité, de la très grande charité et beaucoup de bien, dans toutes les directions, comme en d’autres temps le firent de grands saints, eux aussi séparés du monde . »

 

   Nous devons garder toute discrétion,sur cette part d’activités fécondes, débordant les sphères du Carmel. Ses réussites lui attirèrent maintes demandes d’interventions pour des situations embrouillées ou épineuses.Notre chère Mère eut toujours la prudence de n’agir qu’à bon escient et après s’être abritée sous des conseils autorisés ; et elle refusait son concours si l’avis était défavorable. Cette sage réserve lui assurait d’autant plus la confiance en haut lieu, si bien que son nom au Vatican, jouissait du meilleur credit, et l’on ne pouvait avoir plus excellent billet d’introduction pour ouvrir toutes les portes, qu’un mot de recommandation donné par elle.

 

   Sa Sainteté Pie XII lui conserva la même bienveillance, puisqu’il daigna lui adresser une vingtaine de lettres autographes, et il encourageait son zèle si empressé au service de l’Eglise, faisant des vœux pour toutes les saintes causes dont elle et ses filles étaient les dévouées promotrices.

Dès qu’il voyait un pèlerin de Lisieux, Il s’enquérait aussitôt avec le plus vif intérêt des nouvelles de Mère Agnès de Jésus.

Est-il besoin de dire que les évêques qui se succédèrent sur le siège de Bayeux tels, pour ne nommer que les derniers, le Cardinal Suhard et S.E.Mgr Picaud, lui témoignèrent une confiance illimitée. 

   Vous n’ignorez pas, ma R.M, combien notre Mère s’employa à favoriser l’union fraternelle dans notre Saint Ordre. Là encore, elle tenait de source si directe les véritables désirs du St Père, qu’elle eut cru manquer à son devoir en ne travaillant pas à les faire connaître et à en faciliter la réalisations, par tous les moyens à sa portée.

   Nos R.P.Carmes, nos supérieurs majeurs, lui ont manifesté toujours la plus profonde gratitude de l’appui qu’ils trouvèrent près d’elle en toutes occasions. Elle était en cela l’interprète de sa sainte petite sœur qui fut donnée comme patronne à la Province renaissante de Paris, actuellement en pleine essor. L’un de ses anciens supérieurs nous en exprimait sa reconnaissance en ajoutant : « Je n’ai pas de titre à étendre ce merci au delà des marches de notre pays, mais rien ne me défend dans le secret du cœur, de mesurer et d’apprecier la fécondité rayonnante dont le grand instrument ici-bas fut,  depuis l’envol au Ciel de la petite Thérèse, le Carmel de Lisieux, confié par le St Siège à Mère Agnès de Jésus. »

   N.T.R.P.Préposé genéral se plaisait à sa dernière visite à Lisieux, à proclamer aimablement notre humble Mère « Prieure générale de l’Ordre »...

   Eh bien, tant d’hommages de vénération et de louanges n’éblouissaient aucunement notre petite Mère qui passait au milieu de ces grandeurs, comme en les ignorant ou avec la simplicité d’un enfant, insouciant des égards dont on entoure sa notoriété. Seulement, se sentant impuissante à répondre à tant d’appels confiants montant chaque jour vers elle, comme à l’avocate la plus accréditée près de sa « petite Thérèse », le soir avant de prendre son repos, elle regardait avec amour la gravure de la Ste Face placée devant elle, en formulant cette prière qui lui était si chère, « acquittez toutes dettes » Et elle disait : « j’ai la ferme espérance que cette seule invocation acquitte toutes les dettes que j’ai contractées par mes promesses de prières aux uns et aux autres. »

Quelques semaines avant sa mort, comme on lui rappelait toutes les gloires de sa petite Thérèse qui avaient rejailli sur elle, spontanément elle répondit : « Oh ! je n'en ai jamais eu de vanité ! » C'était tellement vrai !

Au fur et à mesure de l'expansion prise par le pèlerinage, elle limitait ses parloirs aux cas indispensables, car c'était un véritable assaut, au Tour, pour entretenir les soeurs survivantes de la Sainte. Qu'il nous soit permis de remarquer, ici, ma Révérende Mère, que plus grandissait la gloire de Thérèse, plus celles qui la prolongeaient ici‑bas se retiraient à l'ombre et fuyaient cette célébrité, qui aurait voulu braver les grilles du cloître.

Elles expérimentaient ce que dit l'apôtre saint Paul : « qu'il faut une grande patience dans les tribulations, dans les détresses, dans les angoisses, mais aussi dans les honneurs, dans la bonne réputation, dans la gloire (2° Cor., VI, 8, 9).

Pour Mère Agnès de Jésus, disons‑le, il fut bien lourd le poids de la gloire dont elle fut chargée, ainsi qu'elle l'a chanté :
« ... toute gloire est un fardeau
Excepté la gloire éternelle. »
et c'est en toute patience et détachement qu'elle le porta toujours.

  Ce fut, surtout, par la correspondance que notre bien‑aimée Mère fit tant de bien et sema la confiance. En quelques lignes, elle excellait à dire beaucoup, dans un style spontané, imprégné de surnaturel et d'une délicatesse qui charmait et réconfortait à la fois. Elle avait une telle facilité épistolaire qu'elle abordait aussi aisément les grands personnages que les petites gens et plaisait à tous. Glanons quelques bribes, en ce courrier dispersé dans toutes les parties de l'univers et dont nous ne possédons que de trop rares vestiges :

« Je puis vous affirmer que ma sainte petite Soeur vous aime, écrit‑elle à une correspondante d'élite. Seulement, elle a confiance en vous comme en moi, sa pauvre petite Mère, et elle ne se gêne pas « pour faire la petite sourde » ! Ah ! pourtant, comme elle entend bien nos moindres soupirs. Laissons‑la faire l'indifférente et croyons à son aide de chaque instant ; ce sera le moyen de nous attirer plus de grâces cachées. » Ou encore :

« Je voudrais répondre à chaque ligne de vos chères lettres, je ne le puis, mais je les fais lire à ma sainte petite Soeur, la chargeant d'y répondre longuement. Elle a tout son temps au Ciel, qu'elle passe d'ailleurs sur la terre. »

Survient la guerre, avec ses angoisses et ses deuils :« Tout ce qui passe fait regarder au Ciel et détache d'ici‑bas. On ne trouve la paix, pendant ces heures de tristesse et toujours, qu'en disant et redisant la prière du Pater : « Que votre règne arrive. » En dehors du règne de Dieu, en effet, tout est vain. Si ce règne divin arrive, c'est le nôtre en même temps ; seulement, il sera toujours vrai pour nous, comme il l'a été pour Jésus, que « notre royaume n'est pas de ce monde ».

Elle se penche sur les grandes douleurs : « Votre coeur maternel a été, il est encore brisé ? Oui, mais par cette ouverture, le bon Dieu introduit un baume céleste, ses lumières et même ses flammes d'amour. »

A une époque où elle‑même souffrait : « Vos peines de coeur et les nôtres sont bien précieuses, je le sens ; elles pressurent nos coeurs, mais c'est pour leur faire exprimer un baume de confiance en Dieu, qui est de l'amour vrai et que nous retrouverons en pures délices au Ciel. »

Les élus du Seigneur étaient pour elle, comme pour Thérèse, la portion choisie de son apostolat. Le respect qu'elle leur portait ne gênait pas sa manière directe de les éclairer et encourager : A un moine qui lui avouait ses tentations, elle répond :

« Ne vous affligez pas des malices du diable, il ne vous peut rien du tout, malgré la puissance que vous lui reconnaissez. J'aime mieux ignorer la théologie pour pouvoir dire avec sainte Thérèse que je ne le crains pas plus qu'une mouche. Vous ne savez pas ce que je le trouve sot ! » (C'est toujours à ce qualificatif de mépris qu'elle revient pour le démon.) Elle ajoute, à son correspondant « Mais j'aime mieux ne pas parler de lui. »

Au même encore, aux abois, après sa Profession

« Laissez crier ce vieux diable, il n'a rien à voir avec vous. Tant mieux si vous avez à lutter, à combattre, à souffrir ; ce serait bien dommage que notre Profession religieuse nous dispensât de recueillir ces trésors. »

Elle trace ce programme à un jeune religieux, qui lui ouvrait son âme :

« Se sanctifier, c'est si simple ! Il n'y a qu'à s'immoler au bon Dieu de moment en moment, ne penser qu'à Lui, ne point s'occuper de ce qui ne nous regarde pas, par conséquent, et aussitôt, le Ciel descend dans l'âme parce que le vide qui s'est produit a tenté la plénitude de Dieu. » 

L'un des mérites encore de sa correspondance était une surprenante ponctualité ; elle n'admettait guère de faire attendre ses réponses. Et nous constations cette même ponctualité remarquable aux exercices conventuels, malgré les très lourdes obligations de sa charge, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, avec tous les imprévus et surcroîts inhérents. C'eût été inconciliable pour beaucoup d'autres, mais elle n'en paraissait nullement accablée, et constatait seulement avec résignation : « Que ma pauvre vie est donc émiettée ! A chaque instant on frappe à notre porte; je ne puis rien faire de suivi. Enfin, c'est pour le bon Dieu, cela lui plaît ainsi. Il faut aimer tout ce qu'il veut. »

Elle assumait des tâches dont elle aurait pu se décharger sur des secrétaires, en sorte que nous nous demandions comment son petit tempérament résistait à un tel surmenage. L'une de ses filles devait‑elle faire un séjour en clinique, elle trouvait le temps de lui écrire, tous les jours, un mot maternel, où passait toute sa tendresse compatissante et une foule de petits détails qui faisaient vivre l'exilée dans son cloître ; voici quelques‑uns de ces billets :

« Je prends de vos nouvelles chaque jour, avec avidité au tour, et puis, je cours à Soeur Marie du Sacré‑Coeur (dont la malade était l’infirmière) et à Soeur Geneviève qui m'écoutent avec quelle attention et affection ! Si vous voyiez cela. Et puis, je recommence avec la Communauté.

« Et voici l'Avent ! Et bientôt, ce sera Noël, et, un peu après le Ciel ! car notre vie est si courte, même quand on la prolonge par une opération ! « Oh ! quelles belles opérations de grâces le bon Dieu fait sur votre âme, ma petite fille. Remerciez‑Le et priez‑Le de continuer. »

Ailleurs, elle félicite son enfant de l'édification qu'elle a donnée à la clinique et ajoute, avec une finesse toute familière :

« Je vous en sais gré pour le bon renom du Monastère. A présent, la petite Thérèse va décrocher votre auréole et vous la remettra le jour de la vie éternelle, quand vous l'aurez vraiment gagnée par l'humilité, la douceur, toutes les vertus pratiquées dans l'ombre... Et même si vous avez « chuté » plusieurs fois, ça ne fera rien, au contraire. Et plus vous aurez « chuté » humblement, plus les perles de la couronne brilleront. »

Nous venons de clore sur une lettre de mère à fille, où la leçon s'enveloppe de charmante simplicité. Mais il convient de donner l'impression profonde que laissait la correspondance de Mère Agnès de Jésus. Un Supérieur général nous la livre ainsi, à la nouvelle de son départ pour le Ciel :

« C'est une sainte authentique qui nous a quittés, pleine d'une sagesse surnaturelle, d'une richesse d'esprit et de coeur, sur lesquels on était si heureux de s'appuyer. Quelle perte !

« ... Nous avons d'elle des lettres merveilleuses, pleines d'une délicatesse de sentiments, d'une intelligence, d'une bonté, puisées au fond du Coeur de Jésus.

« Nous la pleurons comme une vraie « petite Mère », aussi je réalise votre immense peine. Immense peine, dans la douceur, pourtant, de l'abandon. Qui trouvera les mots pour dire le rôle primordial joué par Mère Agnès de Jésus, dans cette nouvelle « Pentecôte » ‑ la Pentecôte de la révélation de la « petite voie » ‑ dont Thérèse fut la flamme rayonnanle.

« Qui pourra dire la part prise par « Pauline » dans la formation de sainte Thérèse, dans le développement de sa sainteté au Carmel, dans la défense si sûre, si juste, de sa vraie doctrine, qui lui a demandé tant de claire‑vue et de courage. L'Esprit‑Saint était avec elle, et ses dons d'intelligence et de force. »

Combien de nos Carmels et, en particulier, de Mères Prieures, trouvèrent auprès de Mère Agnès de Jjésus, dans des échanges pleins de confiance filiale ou fraternelle, le même appui lumineux.

 

                                                  XI

 

Tout cet aperçu chronologique vous a déjà permis de respirer, ma Révérende Mère, le parfum des vertus de notre si aimée Mère. Cependant, nous croyons satisfaire votre attente, en vous présentant de façon plus intime les belles fleurs de ce jardin, cultivé avec tant de vigilance et d'amour, pour le rendre pleinement agréable au Seigneur. Ah ! c'était une bonne terre, toute disponible à l'action divine et où la semence germait et fructifiait sans entrave. Mère Agnès de Jésus pratiquait, en cela, le conseil de saint François de Sales à sainte Jeanne de Chantal : « Suivez la conduite des mouvements divins, rendez‑vous souple à la grâce ; Dieu veut que nous soyons comme de petits enfants. »

Elle ne connaissait pas les demi‑mesures dans le don d'elle‑même, vis‑à‑vis de Dieu comme de son prochain. Ainsi de son amour, qui ne voulait pas de limites, et laissait transpirer, parfois, une sainte véhémence. Un jour, où elle venait d'apprendre quelque fait attristant contre la religion, nous la vîmes, frémissante, répéter avec indignation et douleur : « Oh ! le bon Dieu n'est pas aimé, non il n'est pas aimé ! » Au terme de son existence, nous l'entendrons dire : « je voudrais aimer le bon Dieu comme Il s'aime ! »

Elle pouvait donc entraîner les autres à pleines voiles dans cette voie de l'amour généreux, comme elle le fit d'abord pour Thérèse et ses soeurs.

« Nos dispositions changent bien souvent, écrivait‑elle à Céline encore dans le monde, mais que notre amour ne change pas et que l'aiguille de notre boussole soit invariablement tournée vers le midi de l'amour divin. Que notre âme soit triste ou gaie, agitée ou calme, peu importe si nous tournons nos regards vers le Ciel, si nous avons confiance toujours, si toutes les choses de la terre nous paraissent méprisables. »

Ou bien :« Ah ! que sont tous nos sentiments et nos belles pensées ? Rien, absolument rien... tenons‑nous seulement dans la paix, « les yeux fixés sur la sainte Montagne d'où nous viendra le secours. » Regarder Jésus et l'aimer, voilà tout. C'est le Ciel de la terre, avant d'être le Ciel des Cieux. »

Pour elle, son grand esprit de foi maintenait toujours sa boussole orientée vers ce pôle. Revoyons‑la pendant les années de la maladie de son père, consolant sa chère Céline :

« Je trouve le bon Dieu admirable envers nous... Ses voies nous sont cachées, mais sa bonté pénètre tous les voiles. Il y a, dans notre vie, de grands orages et qui durent longtemps ! Mais, les éclairs, au lieu de consumer rafraîchissent nos âmes. Bienheureux éclairs qui nous montrent le néant de tout ce qui finit.

« O ma Céline, devenons des saintes, ce n'est pas si difficile, rien ne pèse à l'amour. »

Après la mort de ce père tant aimé, elle revient vers celle qui avait été l'ange si dévoué de sa vieillesse éprouvée : «  Oui, Papa est au Ciel ! quelle parole, quel réveil pour ce pauvre petit Père, et quelle consolation pour nous !

« Nous sommes comme lui, nous sommes bienheureuses, et c'est la réalisation de ces belles paroles de l'Ecriture sainte : « Le juste qui marche dans la simplicité laissera après lui des enfants bienheureux ! » A présent, nous pleurons, parce que nous n'avons pas autre chose que des larmes pour exprimer la douleur et la joie, mais le bon Dieu voit bien que les sentiments de nos coeurs se traduisent plutôt en un chant d'allégresse qu'en gémissement de deuil. Et ce chant lui plaît, ce chant le glorifie, cette mélodie augmente les joies célestes de notre Père chéri. Il nous regarde d'en‑haut, et le Seigneur lui dit sans doute la même parole que l'Ange Raphaël au vieux Tobie : «Pour toi, tu te réjouiras en tes enfants, parce que tous seront bénis et qu'ils seront un jour, comme toi, réunis au Seigneur. »

« Céline, remercie bien le bon Dieu du don de la foi qu'il a mis en nous dans une si large mesure Nous regardons un cercueil et nous voyons un trône de gloire. Nous sommes en présence de la mort et c'est la vie éternelle qui nous environne de toutes parts.

« Adieu, ma Chérie, je suis seule à t'écrire, mais tu comprends nos coeurs, si unis au tien en ces moments douloureux. Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus me disait ce matin : « Non, je ne pourrais pas écrire à Céline ! » Et son regard éthéré et profond faisait assez voir que les sentiments de son âme, trop élevés, ne pouvaient pas, en effet, se traduire. Céline, ah ! comprends‑nous ! »

Il faudrait, ma Révérende Mère, tout au cours de la vie de Mère Agnès de Jésus, et des événements tristes ou gais dont elle fut tissée, recueillir les jaillissements de son âme. Nous en noterons seulement quelques‑uns.

On parlait d’une jeune religieuse, d’une autre communauté, à la vocation de laquelle Sr Marie du Sacré-Cœur s’était beaucoup intéressée, et contrainte de quitter son couvent pour raison de santé : « Comment se fait-il, disait-on, que du haut du Ciel, « Marraine » semble abandonner sa petite protégée ?- Ce sont là des mystères de là-haut, répartit notre Mère, moi, cela ne me scandalise pas . »

Elle ne s’étonnait pas davantage d’être privée de la présence invisible de sa chère ainée, après sa mort. Comme on lui en manifestait quelque surprise, elle expliquait : "Je ne le désire pas du tout. Pourquoi ferait-elle plus que la Petite Thérèse ? Serait-elle plus puissante ? C’est comme cela que ce doit être. Pourquoi désirer autre chose ? Je sais qu’elle est heureuse, cela me suffit. » Et elle voulait pour nous les mêmes dispositions.

« Sentez-vous la « petite Thérèse » près de vous ? questionnait-elle

L’interrogée répondit qu’elle était sûre de son assistance mais ne la goûtait pas sensiblement. « -Si vous m’aviez dit le contraire, j’aurais dit que « c’était pas du vrai »

Moi non plus je ne la sens pas. Comme c’est mystérieux le Ciel. » La conversation roula alors sur ceux qui nous ont quittés et qui semblent apparament avoir changé d’attitude à notre égard. La Sœur lui citait l’exemple de Mr Martin, qui aimait tant sa Marie et qui ne semblait pas avoir soulagé sa détresse, pendant les onze années où elle fut immobilisée dans un fauteuil. « –Comme c’est vrai, reprit notre Mère, mais il nous a épargné un grand mal, le péché…. »

En ses dernières années, elle semblait lasse un soir et on lui fit cette remarque : « Il faut vraiment que le bon Dieu vous aide ma Mère, pour que vous arriviez à faire tant de choses dans la journée ? – Oh oui, Il m’aide, je le sens ; j’en suis touchée, Parfois, c’est comme si je le voyais. » L’une de nous se prit à dire alors un peu malicieusement : « Notre Mère a des extases à présent ! » Elle reprit doucement : « Non, c’est dans la foi pure, mais tout de même comme si je le voyais. »

On lui rapportait d’odieuses calomnies contre le Pape et l’on ajoutait : « Comment peut-on dire des choses pareilles d’un saint comme lui, si doux, si bon ? - Et Jésus, interrompit notre Mère, n’a-t-il pas été calomnié Lui aussi, puisqu’on disait qu’Il était possédé du démon…..

On se lamentait, sous la menace d’une grave opération pour l’une de nous ; elle arrêta aussitôt nos plaintes : « Il ne faut pas faire de procès au Bon Dieu ; tout ce qu’il permet cache des grâces. » Ou encore : « Il ne faut jamais faire grise-mine au Bon Dieu. »

Nous étions au lendemain de la guerre, en période de pleines perturbations

« Dans quelle mêlée la pauvre France s'est jetée ! », s'exclama‑t‑elle.

On objecta : « Mais pourquoi le bon Dieu, au lieu de montrer sa justice en châtiant les hommes, ne fait‑il pas « déborder sa miséricorde », comme dit saint Paul ?

« ‑ Le bon Dieu s'y prend très bien, allez ! répliqua‑t‑elle. Il va jusqu'au fond des coeurs et il s'y passe des merveilles, sous ses apparentes rigueurs, croyez‑le bien. »

On s'entretenait des oppositions qui avaient surgi, au début, contre le projet de la Basilique. Mère Agnès de Jésus conclut : « Ce sera comme cela pour toutes nos peines. Le bon Dieu arrange merveilleusement toutes choses. Il voulait la Basilique là‑haut, et quel site incomparable ! Il dispose toujours tout pour notre plus grand bonheur. »

Dans ses exercices de piété, c'est le même esprit de foi qui l'anime. « A quoi pensez‑vous pendant la Messe, lui demande‑t‑on ?

‑ Pas à grand'chose. je suis loin de la terre, près du bon Dieu, dans la paix; je m'unis au saint Sacrifice dans la simplicité. De même pour la Communion; je pense que c'est un mystère de foi. » Elle s'y préparait, à la fin de sa vie, par cette invocation, conseillée par sainte Marguerite‑Marie :« Mon Dieu, mon unique et mon Tout, vous êtes tout pour moi et je suis toute pour vous. »

Quelquefois, durant l'action de grâces après la sainte Communion, bergère vigilante, elle pensait à son petit troupeau et se demandait : « Que se passe‑t‑il dans toutes ces âmes ? »

Elle vivait, en constante union avec Dieu, sans aucune tension extérieure ni intérieure. Une de ses filles lui confiait : « On dirait, parfois, que vous avez vécu avec Notre‑Seigneur, tellement l'Evangile est vivant et lumineux pour vous ? » Et elle de répondre :

« Mais, je vis avec Lui tous les jours, c'est bien vrai »

« Souvent, avouait‑elle, je dis « O mon Dieu, retirez‑moi de cet exil... » Ce n'est pas pour ne plus souffrir, mais j'ai soif du bon Dieu. »

Cette fusion de son être avec le divin la dégageait de l'humain et elle pouvait dire sans crainte :« Mon coeur est tout au bon Dieu, alors, vous pouvez bien m'aimer. »

Et cependant. il fallait que cette affection n'empiétât pas. Après une procession, une novice passant devant elle avec la corbeille des fleurs qu'elle avait jetées devant la statue de l'Enfant‑Jésus, y voyant encore quelques pétales, dans un sentiment naïf de dévotion pour sa Prieure, en lança quelques‑uns sur elle. Alors, vivement, notre Mère arrêta son geste :

« Il ne faut pas jeter de fleurs aux créatures. »

Sous une forme originale, elle nous invitait, un jour, à l'intimité constante avec le Bien‑aimé :« Il y a un tout petit coquillage qui nous a donné, dernièrement, la leçon du recueillement intérieur.« En l'ouvrant avec difficulté, car il résistait beaucoup, je me disais : C'est un petit coquillage bien vigoureux ; on ne dirait pas qu'il est si loin de la mer. Il me donne la grande leçon de me remplir assez de l'eau du recueillement, pour résister aussi fortement que lui dans les occupations et divers événements de la journée, à tout ce qui pourrait me faire perdre cette goutte d'eau suffisante à mon union au bon Dieu, en attendant de m'ouvrir avec bonheur aux nouvelles vagues de grâces qui m'attendent aux heures de prières. »

Un religieux, peu familiarisé avec l'esprit carmélitain, au terme d'une retraite qu'il nous avait prêchée, lui avait signalé, comme une lacune pour plusieurs d'entre nous, le défaut de méthode dans l'oraison. Au Chapitre conventuel suivant, notre Mère nous communiqua cette remarque :

« Le Père prédicateur m'a parlé des méthodes d'oraison, il m'a dit que c'était très difficile de faire oraison et, qu'ici, plusieurs étaient trop dans le vague par rapport à ce saint exercice. Cela se peut, et je vous engage, mes chères Soeurs, tout en suivant votre attrait, à vous aider, au besoin, de bons auteurs. Mais, je vous avoue que je ne puis pas vous enseigner des méthodes que je ne connais pas moi‑même.

             « Pour moi, malgré les distractions et sécheresses, on n'est jamais dans le vague à l'oraison et on y a toujours conscience que le bon Dieu y embellit notre âme, si on a pris pour méthode et pour prélude de pratiquer, en dehors des heures d'oraison, les vertus religieuses, particulièrement l'humilité, la charité fraternelle et la régularité. Oui, mes chères Soeurs, si nous avons cette robe nuptiale, nous serons bien accueillies  du Maître de la maison, à l'heure de son festin d'amour. Et d'ailleurs, cette heure‑là peut s'entendre de toute notre vie, car nous ne sommes pas entrées au Carmel pour faire seulement deux heures d'oraison par jour, nous y sommes entrées pour trouver, loin du monde, une solitude qui nous facilite l'oraison perpétuelle.

« ... Etre fidèle aux lumières de Jésus, qu'il nous communique quand il veut, voilà la véritable oraison, l'oraison perpétuelle et indispensable. L'autre est comme de surcroît ; c'est un repos près du bon Dieu, mais aussi une pratique de régularité. A ces heures‑là, nous allons où Jésus est pour nous ; il ne serait pas ailleurs, parce que Lui aussi se soumet à la Règle, mais il reste bien libre de nous faire plus de grâces à tout autre moment.

« Voilà ce que je comprends de l'oraison et qui, au lieu de me paraître très difficile, me semble aussi facile que de respirer en plein air. Cela, c'est « le pain de chez nous », c'est notre grâce particulière, et j'ose penser que c'était aussi la grâce particulière de la sainte Famille à Nazareth, et de Jésus dans sa vie publique. « Mon Père ne me laisse jamais seul, disait‑il, parce que je fais toujours ce qui Lui plaît. « Oh! quel parfait modèle de l'oraison dont je parle. Essayons donc, nous aussi, de plaire toujours à notre Père des Cieux, afin de jouir toujours de sa présence ineffable. »

Ce qu'elle nous enseignait ainsi, elle le vivait, ma Révérende Mère, et elle était des plus fidèles à se tenir présente aux heures régulières de l'oraison en commun. Plus qu'octogénaire, elle se faisait une joie d'arriver la première au Choeur, le matin, pour réciter le Veni sancte Spiritus, et malgré son labeur épuisant, elle savait se libérer pour l'oraison du soir. Et elle veillait à ce que ses filles en aient le même souci. L'une d'elles sollicitait la permission de copier, sur cette heure, des textes qui lui étaient très bienfaisants à l'âme :

« Non, je ne vous le permets pas, répondit fermement notre Mère, il vaut mieux rester à faire la « momie » devant le bon Dieu à l'oraison que de copier de belles pensées. Ce n'est pas ainsi que l'entendait notre Mère sainte Thérèse, quand elle nous l'a imposée. »

Elle n'y cherchait point de douceur spirituelle pour elle‑même. On l'interrogeait à ce propos : « Etes‑vous consolée, ma Mère, pendant l'oraison ?

‑ Pas toujours, mais je suis à mon devoir, voilà ! je ne prends pas d'autre livre que l'Evangile. Il y a des scènes que je crois avoir vues et vécues, tellement je les ai méditées. Quelquefois, je récite le Credo, enfin, je suis très heureuse à l'oraison, près du bon Dieu. »

Dans les heures pénibles, elle y puisait aussi réconfort et paix. C'était pendant la dernière guerre, et nous avions entendu des bombardements.« Avez‑vous eu peur de constater que nous ne sommes en sécurité nulle part ? lui demanda‑t‑on.

‑ Non, pas du tout, répliqua‑t‑elle. Pourquoi craindrions‑nous ? Ne sommes-nous pas dans le Coeur du bon Dieu ? Cependant, j'ai été angoissée ce soir, en pensant à la guerre, car je crois que nous n'avons pas tout vu. Mais, pendant l'oraison, j'ai distrait ma pensée de toutes ces tristesses en récitant lentement et en méditant le Pater. Souvent, je nourris ainsi mes oraisons ; tantôt, c'est le Credo, tantôt, c'est le Salve Regina. Si vous saviez comme cela m'apaise l'âme ! La méditation assidue de l'Evangile lui révélait lumineusement les trésors infinis de l'amour paternel et miséricordieux. Elle s'en épanchait spontanément, dans une lettre au cardinal Vico :

« C'est mercredi matin que je sors de retraite. je n'ai guère de consolations spirituelles, mais il est vrai que je n'en désire pas. Le temps de cette vie, c'est pour le combat et la souffrance ; il viendra un autre temps, où nous nous reposerons dans les délices. Ce matin, pourtant, j'ai éprouvé un véritable sentiment d'amour pour le bon Dieu. C'est en entendant l'histoire de la chaste Suzanne, puis l'Evangile de la femme adultère. je me suis dit : « Oh ! quelle bonté de Dieu ! Il ne peut faire autrement que de venir au secours de l'innocence calomniée, mais ce n'est pas tout, le voilà qui vient de même au secours d'une pécheresse justement opprimée ! Alors, de quelque côté qu'on vous regarde, ô mon Dieu, ce n'est donc qu'amour et miséricorde ; comment n'aurions-nous pas toute confiance en vous ? » je suis encore émue de cette impression en écrivant ces lignes. »

C'est toujours cette condescendante miséricorde qu'elle nous aidait à mieux comprendre, un Vendredi‑Saint, dans cette exhortation :

« J'ai ouvert le saint Evangile, et je suis tombée sur ces paroles : « Ils étaient en route, montant à Jérusalem, et Jésus marchait devant eux, et ses disciples étonnés le suivaient en tremblant. »

« N'est‑ce point quelquefois notre cas de suivre Jésus en tremblant, quand nous savons qu'Il nous conduit au Calvaire ? Mais, rassurons‑nous, ce tremblement ne l'offense pas ; ce qui l'offenserait, ce serait notre refus de le suivre.

« Et d'ailleurs, si les disciples tremblaient, c'était ‑ à l'exception de Judas ‑ autant par amour que par crainte. Ils aimaient leur Maître et tremblaient de le savoir en danger. Si, quelques jours après, tous l'abandonnèrent, excepté saint Jean, qui revint au pied de sa Croix, il semble presque que, dans sa bonté infinie, c'était sur son conseil qu'ils avaient fui. Ne lisons‑nous pas dans le récit de la Passion, cette parole de Notre‑Seigneur à ses ennemis, au Jardin de l'Agonie : « Si c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux‑ci.. » Enfin, Il savait bien qu'au fond de leur coeur restait pour Lui un attachement invincible. Il les excusait et les aimait toujours.

« Quels reproches a‑t‑il faits à saint Pierre, après son péché ? Un simple regard qui provoque ses regrets et ses larmes d'amour ! Plus tard, comme réparation de son triple reniement, Il lui demande seulement, par trois fois, s'il l'aimait. Aux Apôtres, il dit :« La paix soit avec vous ! »

« O mes chères Soeurs, demandons à Jésus, non pas de ne point trembler devant la souffrance, devant certains événements ‑ car cette humiliation nous est peut‑être utile ‑ mais de toujours le suivre pas à pas ; et si notre faiblesse est si grande que, pour un moment, nous fuyons, qu'il fasse que notre coeur lui reste uni, que la prière confiante demeure sur nos lèvres, et que nous revenions à Lui sans tarder. Ne doutons jamais de son amour et de sa miséricorde. C"est cela qui blesserait son Coeur, disait notre sainte petite Thérèse.

« Je crois que saint Thomas tout seul a fait une vraie peine à Notre‑Seigneur en doutant de sa Résurrection. Aussi, lui seul, a‑t‑il reçu un vrai reproche, et encore, comme on y sent l'affection du bon Maître. »

Elle faisait, un jour, cette réflexion sur le Pater:

« Quelle bonté de la part de Notre‑Seigneur ! Il aurait bien pu ne pas parler de péché ; mais il savait bien que nous l'offenserions toujours, alors, il nous fait dire « Pardonnez‑nous nos offenses » et il nous presse de pardonner nous‑mêmes aux autres « Pardonnez‑nous comme nous pardonnons.»

Encore un souvenir, ma Révérende Mère, qui remonte aux jours de notre exode à la Crypte de la Basilique. Les menaces se faisaient si angoissantes que les prêtres, réfugiés avec nous, organisèrent une neuvaine d'adoration, devant le saint Ciboire, à peine éclairé, dans cette pénombre forcée où nous étions jour et nuit. Notre Mère nous écrivit ce petit mot d'ordre : « Mes chères Soeurs, je vous le répète, allez le plus possible près du Saint‑Sacrement qui est exposé, mais humblement on pourrait dire. Ce matin, je me rappelais, en voyant ce petit ciboire sur l'autel, une petite localité près de Lisieux, qui s'appelle : « le petit bon Dieu ». Et je me disais : « C'est vraiment ici, «le petit bon Dieu». Ce n'est pas le Dieu des vengeances, c'est un Dieu dont l'apparence même nous invite à nous jeter confiants à ses pieds, sur son Coeur plein de miséricorde et qui a grand'pitié de nous en ce moment. Allons donc « au petit bon Dieu », qui ne prend cette faible apparence que pour nous attirer davantage à Lui.     Votre petite Mère.

Dans les derniers mois de sa vie, elle exprimait toujours la même pensée de confiance absolue :

« Le bon Dieu ne demande qu'à nous combler de grâces... On lui fait de la peine en n'y croyant pas assez. »

Nous avons déjà parlé de sa grande dévotion pour la Sainte‑Face de Notre‑Seigneur. Plus elle avançait dans la vie, et plus elle s'attachait aux mystères douloureux du Sauveur. Entendant lire la Passion, l'année qui précéda sa mort, elle interrompit son infirmière :

« Je comprends mieux, dans ma vieillesse, les souffrances de Notre‑Seigneur... »

En se plongeant dans leur méditation, elle en retirait un suc d'amour, dont elle nous faisait parfois profiter. Ainsi, pendant la guerre, le Vendredi‑Saint de l'année 1915 :

« Nous nous occupons beaucoup, depuis quelques mois, des tristes événements de la guerre. Notre compassion va surtout aux pauvres blessés; notre coeur se serre à la pensée de leurs souffrances ; nous nous disons, avec vérité, qu'ils sont nos défenseurs, nos sauveurs, puisqu'ils meurent pour nous.

« Nous pensons encore que la guerre et ses horreurs sont un châtiment du péché, et nous déplorons le péché, nous voudrions le détruire en nous et sur toute la terre.

« Aujourd'hui, que nos regards s'arrêtent sur la seule Victime qui puisse détruire le péché et ses conséquences, sur Jésus, Sauveur du monde entier, qui a fait autre chose que de défendre notre Patrie terrestre, nous délivrer d'un joug humain, mais qui s'est laissé blesser et mettre cruellement à mort pour nous empêcher de tomber en enfer, sous le joug de Satan, pour nous rendre notre Patrie des Cieux, perdue à jamais.

« Ceux qui défendent le sol des patries de la terre ne prennent pas sur eux ses crimes, ils sont regardés avec admiration de Dieu, s'ils sont fidèles dans leur coeur, et des hommes toujours. Le terme est consacré : vainqueurs ou vaincus, quand ils meurent, on les dit « tombés glorieusement au champ d'honneur ».

« Lui, Jésus, pendant son immolation entendait, au lieu de louanges, des blasphèmes et des moqueries.« ... Son âme divinement innocente a supporté, pour ainsi dire, la malédiction qui nous était due et, pour nous faire redevenir enfants de Dieu, il a subi l'épreuve d'en être abandonné.

« Approchons‑nous de ce doux jésus victime des pécheurs dont nous sommes du nombre, compatissons à son incomparable tristesse, à ses amères souffrances, surtout à l'agonie terrible de son Coeur car, au jardin des Oliviers, quelle angoisse pour Lui de voir que, malgré sa mort, beaucoup d'âmes se livreraient quand même au démon, à ses oeuvres, à son Enfer.

« Voyez ce que nous éprouvons quand on nous parle de défaites pour la France « Tant de sang versé inutilement », soupirons‑nous. « ... Comment donc a fait Notre‑Seigneur pour soutenir la pensée horrible de l'inutilité de son sacrifice pour tant d'âmes infidèles ? Quel mystère que ces insuccès d'un Dieu ! Peut‑on comprendre comment il n'est pas arrivé à grouper autour de Lui, dans un sentiment d'inexprimable reconnaissance, les hommes de tous les siècles ? Mais non, il était écrit et Jésus l'a rappelé avant sa Passion : « Je frapperai le Pasteur et les brebis seront dispersées. »

«Comme il est incompris notre divin Pasteur! Comme on l'aime peu ! Comme on le fuit, quand on ne le persécute pas. Mais, quel bonheur pour nous quand l'Ecriture ajoute : « J'étendrai la main sur les petits. » Les petits, c'est‑à‑dire les humbles sans doute. »

L'âme de notre vénérée Mère souffrait du rejet, par les hommes, des grâces rédemptrices. Dans une conversation abandonnée avec l'une de ses enfants, elle laissait échapper ce mot

« Que c'est triste, tous ces pécheurs qui se perdent, et comme le bon Dieu me fait pitié ! J'allais dire... « Prions pour Lui... »

Un jour, déjà malade, elle regardait le Calvaire, dans notre préau, et nous dit :« La Croix... Le bon Dieu a fait de belles choses. On ne peut rien dire de la vie de Notre‑Seigneur, c'est trop beau... »

 

Ce ne sera pas, en vérité, sortir de ce sujet, ma Révérende Mère, que de vous livrer cette lettre émouvante, écrite par notre bien‑aimée Mère, le 30 mars 1941, et trouvée dans son écritoire, après sa mort. Elle était ainsi adressée : « Soeur MARIE DU SACRÉ‑CCEUR

parmi les séraphins, au Ciel.

« Tu es au Ciel, ma bien‑aimée Marie, et tu pénètres maintenant jusqu'au plus intime de mon âme ; oh ! non, je ne t'ai pas perdue, au contraire. Mais, quand même, je veux t'écrire une petite lettre à la fin de ma retraite, la seconde depuis ton départ pour la vraie Patrie. (Fais lire cette lettre à Thérèse.)

... « Je t'entends toujours me dire et me redire, avec un accent que je ne puis rendre :« Oh comme nos coeurs sont détachés de la terre ! » Pour le tien, c'est fait complètement ; pour le mien, il reste un fil à couper, mais rien qu'un fil, et un fil léger, il me semble. je ne vais pas t'expliquer pourquoi, tu le vois et le sais mieux que moi.

« Oui, tu le vois et tu me vois prendre plusieurs fois par jour, quand je le puis, le chemin du jardin, et me rendre à Gethsémani. »

(Nous nommons ainsi une petite île dans le bras de rivière qui traverse notre jardin, où nous avons placé divers modèles de statues des Anges figurant au Chemin de Croix extérieur de la Basilique, et un groupe de Notre‑Seigneur à l'agonie, consolé lui‑même par un Ange.)

Notre Mère poursuit sa narration :

« Là, je m'agenouille aux pieds de Notre‑Seigneur et j'appuie un moment ma main sur son Coeur, en lui disant : « Que votre règne arrive ! Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel. » Et j'ai l'intention de faire cela au nom de ce pauvre univers, aujourd'hui bouleversé parce qu'il s'est éloigné, hélas ! « de Celui qui pouvait lui donner la paix »

« Et il y a quelques jours, en faisant ce geste et en regardant le visage de Notre‑Seigneur, je lui dis, comme si je l'avais vu vraiment : « Est‑ce que je vous ennuie en vous répétant toujours la même chose ?» Je désirais bien avoir une réponse et, le soir, à l'oraison, ouvrant l'Evangile au hasard, je suis tombée sur ces mots : « Quelqu'un m'a touché, car j'ai senti qu'une vertu est sortie de moi. » Oh ! que j'ai été émue et encouragée à le « toucher » souvent, afin que souvent une vertu sorte de Lui pour la Sainte Eglise, pour les pauvres pécheurs, pour la Communauté, pour tout.

« je reviens à mon pèlerinage. Avant de quitter Gethsémani, je ne manque jamais d'aller vers l'ange qui présente le voile de Véronique. Alors, je caresse trois fois la Sainte‑Face : une fois au nom de Thérèse, une fois en ton nom, ma Marie, et une fois au mien.

« Quand je quitte l'Ermitage, je me dirige vers le Chemin de Croix, que je fais en quelques instants.« Et je pense que les heures de la Passion de Jésus sont comme des heures éternelles qui sont fixées là‑haut, pour être le grand sujet d'amour et de reconnaissance de tous les élus, de gloire aussi pour Notre‑Seigneur. Ce sentiment profond que j'éprouve est difficile à exprimer.

« Jamais je ne me lasse de faire ce Chemin de la Croix. Depuis mon jubilé, c'est la consolation et la force de ma vie. Il y a, en effet, sept ans ‑ en 1934, le 9 mai, lendemain de mes « Noces d'Or » ‑ que les belles stations ont été installées au jardin. C'est certainement le plus précieux cadeau que j'ai reçu alors. »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous comprenions si bien son attrait, ma Révérende Mère, que nous n'avions pas le courage de la retenir quand, dès avant la Messe et par tous les temps, elle partait, rapide comme Madeleine se rendant au Tombeau, vers son Chemin de Croix. Elle le fit ainsi jusqu'à sa descente à l'Infirmerie.

Ailleurs, pour la consolation d'une de ses filles, très éprouvée physiquement, elle précisait, en 1943, la façon dont elle faisait ses Chemins de Croix si fréquents :« A chaque station, je dis, dans un regard d'amour : « Doux et humble Jésus ! » Devant les stations où figure la Sainte Vierge, j'ajoute « Douce et humble Marie » puis, elle détaille ses pensées devant toutes les scènes par exemple, à la douzième :« Doux et humble Jésus ! Douce et humble Marie qui acceptez ces trois heures de martyre avec tant de douceur et d'humilité, rendez mon coeur semblable aux vôtres. » A la fin de la via crucis elle terminait ainsi :

« Doux et humble Joseph, douce et humble Thérèse, tous les doux et humbles du Paradis, rendez mon coeur semblable aux vôtres, » et, le plus souvent, pensant à sa Communauté, elle mettait au pluriel : « Rendez nos coeurs, semblables aux vôtres. »

Si elle suivait Jésus au Calvaire, nous avons vu qu'elle le suivait aussi amoureusement dans le saint Evangile :« Quand je serai au Ciel, disait‑elle, je demanderai à Jésus de se montrer à moi, comme il était sur la terre. »

En attendant, elle l'adorait sous les voiles eucharistiques, et se réjouissait particulièrement de voir le Saint Sacrement exposé dans la chapelle, plutôt qu'à l'oratoire, parce qu'alors, il pouvait recevoir aussi les hommages des fidèles.

Dès ici‑bas, enfin, elle aimait à contempler le Christ victorieux de la mort, dans le mystère de sa Résurrection. Elle achève son cahier de confidences à ses deux soeurs, en leur révélant ses sentiments quand revient, chaque année, la belle fête de Pâques :

« Depuis que je suis au Carmel, cette «fête des fêtes », cette « solennité des solennités » a toujours fait vibrer mon âme. Les grandes fatigues de la Semaine Sainte, de l'office chanté, ce dimanche, à deux heures du matin (à cette époque le lever était à cette heure‑là) ne diminuent pas mon bonheur surnaturel, au contraire. Cette austérité est comme un arrière‑goût d'exil, qui en augmente la force et le charme divin.

« La lecture de l'Année Liturgique, expliquant avec une onction si pénétrante les splendeurs du mystère, est pour beaucoup, j'en suis sûre, dans cette disposition.

« Tous les ans, au chant de l'Exultet, mon coeur exulte. C'est une grâce, je le reconnais, mais d'ailleurs « tout est grâce », même quand on ne sent rien ni à Pâques, ni à aucune fête. Le bon Dieu a ses desseins, il faut le louer de tout dans la foi, en attendant la Fête des Cieux, dans l'extase éternelle. »

La petite Mère de Thérèse était fidèle à renouveler, chaque soir avant de s'endormir, l'Acte d'Offrande en victime à l'Amour miséricordieux. Elle complétait par de petites « rubriques », disait‑elle ‑ aimables comme toutes ses manières ‑ et par la prière à laquelle nous avons déjà fait allusion et elle ajoutait : « Créez en moi un coeur pur. Gardez‑nous, Seigneur, comme la prunelle de votre oeil », et son habituel soupir : « Jésus, doux et humble de Coeur. »

Dans sa lettre touchante à Soeur Marie du Sacré‑Coeur au paradis, à laquelle nous empruntons ce passage, elle note encore :

« De ton temps, ma Marie, du temps de tes grandes infirmités, je disais : « Celle que vous aimez est malade... » Et j'ajoutais, pour le toucher et lui montrer que je lui faisais confiance : « Merci, mon Jésus ! » Aujourd'hui encore, je fais la même prière pour la France. »

Ce message fraternel se terminait ainsi : « Ma petite soeur chérie, je reviens de ma retraite demain soir. Ce matin, dimanche, au moment de la Communion, j'ai eu une petite grâce que je vais te confier. je sentais mon coeur... tellement vide de tout le créé, que je me disais : Ce doit être cela un coeur pur. C'était comme un vide lumineux. Alors, j'ai pensé que ma demande de tous les soirs était exaucée, que Jésus avait vraiment créé en moi un coeur pur.

« Ma Marie bien‑aimée, ma Thérèse chérie, veillez sur moi et soyez‑moi présentes, comme vous l'êtes tant aujourd'hui, jusqu'à ma mort.« Je demande au bon Dieu d'augmenter votre bonheur céleste en lisant ma petite lettre. »             Votre Pauline, Sr Agnès de Jésus.

 

Nous ne nous attarderons pas sur sa dévotion pour la Très Sainte Vierge, qui était venue « sourire » à elle aussi, au matin de sa vie, et qui l'avait attirée sur sa Montagne bénie du Carmel. Depuis sa retraite de 1942, elle récitait tous les jours le rosaire :

« Comment pouvez‑vous en trouver le temps, lui demandait‑on, surmenée et dérangée continuellement comme vous l'êtes ?

‑ Le bon Dieu m'a donné de la ténacité, répondit‑elle. Je sens que la Sainte Vierge est contente. Elle me le rend : elle m'aide d'une manière incroyable dans une foule de choses, surtout à me mettre au‑dessus de bien des petites peines. je suis dans une paix ! »

Parmi ses dévotions, nous mentionnerons seulement encore celle qu'elle professait pour le grand Docteur des Nations. Elle avait sous la main, pour les relire fréquemment, des extraits de ses Epîtres :

« Quel grand saint que saint Paul ! s'exclamait‑elle, si ardent, si zélé et si humble ! Il n'oublie pas qu'il a péché, il le rappelle : « J'ai persécuté les fidèles du Christ ! » je l'aime bien mon saint Patron. »

Il est aisé de supposer, ma Révérende Mère, que si Mère Agnès de Jésus ouvrait aussi pleinement son coeur à la charité divine, elle ne laissait pas de pratiquer le second commandement, que le Seigneur assimile au premier : la charité fraternelle. Elle nous exhortait constamment en ce sens et, au terme de son existence, nous aurions pu lui dire, comme les disciples de saint Jean : « Ma Mère, vous ne nous prêchez plus que cela... » C'était la conclusion de ses homélies maternelles et comme son point de repère d'un bon état d'âme. Nous ne saurions donc choisir dans une matière aussi abondante et nous prenons, au hasard, quelques‑unes de ses pensées :

« Oh ! que le bon Dieu est bon de nous donner des occasions de pratiquer la douceur, l'humilité, la patience ; cela nous donne une nouvelle expérience que tout doit nous détacher de la terre, que nous ne serons heureuses, en attendant le Ciel, qu'en pratiquant la charité qui suffit à tout.

« Il faut que ce Carmel de bénédiction soit pour Notre‑Seigneur une nouvelle maison de Béthanie, plus agréable encore que la première, puisque les Marthe ne jalousent pas les Marie, toutes se faisant à la fois Marthe et Marie, pour servir et aimer Celui qui nous dispense à toutes, dans le secret, ses plus inestimables dons.

... « Nous profiterons de plus en plus, j'en suis sûre, des bénéfices inappréciables que nous procure la vie commune. Si on l'appelle un martyre, c'est qu'il y a une palme à cueillir.

« Soyez sûres que les plus heureuses en Communauté, ce ne sont pas celles qui semblent avoir toute la confiance des Supérieurs, ni celles qui brillent par leur talents, ni celles qui ont la consolation de suivre la Règle, ni celles encore qui ont l'attrait de la pauvreté, du silence, de l'austérité. Non, et pourtant les plus heureuses sont les plus vraiment mortifiées, c'est‑à‑dire les plus charitables dans leurs moindres actions, et même dans leurs pensées vis‑à‑vis du prochain, car il faut de l'héroïsme pour atteindre cet idéal de charité, récompensé par le plus pur bonheur. »

Elle nous rappelait l'exemple de notre Thérèse :« Quand notre petite Sainte allait à la récréation, ce n'était pas, disait‑elle, pour se récréer, c'était pour récréer son Bien‑Aimé, par sa charité fraternelle, accomplir ainsi son Commandement nouveau et mériter de l'aimer toujours davantage, jusqu'à l'infini. Alors, un bonheur divin, d'autant plus profond que son abnégation était plus grande et plus cachée, entrait dans son âme, ou pour mieux dire, c'est elle qui entrait, dès cette vie, dans la joie de son Seigneur. »

On n'arrive pas à cette charité intégrale envers le prochain sans s'être dépouillé soi‑même :

« Si vous saviez, confiait Mère Agnès de Jésus, comme mon coeur est détaché de la terre et en pleine vérité, il me semble, essayant de laisser tomber beaucoup de choses, presque tout, pour ne pas alourdir son essor vers le bon Dieu.

« Tout ce qui passe n'est rien, rien... oh ! que cette parole me fait de bien. »

Mais à ces heures de lumière succédaient aussi des heures de ténèbres et « de tenta­tion, même contre la confiance en Dieu, au point d'éprouver des angoisses inexprimables », dira‑t‑elle. Alors, elle gémissait :

« Parfois j'en suis réduite à « soupirer » cette parole de l'Imitation : « Voyez, Seigneur, mon impuissance et ma fragilité, que tout manifeste à vos yeux. » Et alors, ô merveille de miséricorde, je me sens aussi heureuse et paisible que dans le premier cas, quelquefois même davantage encore. »

Pour nous encourager dans ce dénuement qu'est la détresse de l'âme, elle nous invitait à considérer Jésus, dans sa Passion, en proie à l'accablement, à l'angoisse la plus extrême :

« Pauvre Jésus, concluait‑elle, il est pourtant aidé sans le sentir, on n'en peut douter, mais c'est comme en secret, comme à la dérobée, juste assez pour lui donner la force d'aller jusqu'au bout sans défaillir.

« Au pied de la Croix, disons à notre Epoux bien‑aimé, le coeur rempli de la plus grande reconnaissance : « je vous remercie, ô bon Jésus, de n'avoir point voulu demander à votre Père, ces douze légions d'anges qui, vous le saviez bien, seraient accourues aussitôt, soit pour vous délivrer, soit pour adoucir votre Passion. je vous remercie de n'avoir point dit, en subissant toutes vos douleurs et humiliations, que votre Coeur surabondait de joie. Non, vous n'avez pas voulu opérer le salut du monde dans des transports d'allégresse ; il eût manqué alors quelque chose à votre douloureuse Passion. Quel encouragement pour nous. Nous‑mêmes, quand la grâce de consolation nous soulève, nous avons des élans, nous irions au martyre avec enthousiasme ; mais souvent, pour ne pas dire toujours... ce que nous pouvons faire de mieux et de plus méritoire, c'est encore de répéter avec l'aide d'une autre grâce, non moins précieuse, ce verset du Magnificat: « Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur », de me sentir faible, inconstante, incapable d'accepter joyeusement la moindre souffrance, la moindre humiliation. »

Elle nous livrait, une autre fois, cette comparaison, à propos de la pauvreté spirituelle. Si l'âme, dans la sécheresse absolue garde une volonté droite et soutenue de faire de son mieux, surtout par la pratique de la charité fraternelle, « elle ressemble, expliquait-elle, à cette veuve de l'Ecriture qui reçut Elie dans sa maison, et dont la charité fût si merveilleusement récompensée. Toutefois, le Prophète n'apporte pas chez elle l'abondance de tous les biens, mais ce qui suffit. Et comment penser que ce n'est pas le meilleur pour la terre, quand nous l'entendons dire à cette femme, avec tant de solennité : Ainsi parle le Dieu d'Israël : ce peu de farine qui vous reste ne vous manquera pas, et ce peu d'huile ne diminuera pas jusqu'au jour où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre. » Aussi, attendait‑elle du Seigneur, le soutien d'heure en heure.

« Si le bon Dieu ne vous met pas dans la main, écrivait‑elle, la petite pièce de la vertu au moment du besoin, on ne peut payer, on ne peut pas passer sans mettre le nez à terre. »

Au soir d'une journée pénible, où elle craignait d'avoir manqué de vertu, la Sainte Vierge lui obtint une grâce de lumière si apaisante qu'elle écrivit ensuite :

« Il m'est resté de cette grâce une assurance intérieure que toutes les délices du Ciel nous seront données un jour, pour rien, à la condition d'être humbles de coeur, de ne nous appuyer jamais sur aucune de nos oeuvres, et de pratiquer la charité fraternelle. »

Et nous voici amenée tout naturellement, ma Révérende Mère, à vous entretenir encore de cette vertu d'humilité ‑ que nous avons vu tant implorée par notre regrettée Mère ‑ comme la grâce des grâces, et dont elle répandait, sans le savoir, le pénétrant parfum. Sur ce thème favori, ses pensées avaient une saveur inexprimable. Littéralement, elle en vivait.

Elle convie sa soeur Léonie à se rencontrer avec elle et leurs autres soeurs, à la Crèche, chargées de toutes sortes de cadeaux. Puis, elle corrige aussitôt :

« Mais, après tout, si nous cheminons ensemble, avant d'entrer dans l'étable, la plus riche donnera à la plus pauvre et le petit Jésus nous voyant également chargées, nous donnera le même sourire. Ah ! je dis des bêtises, arrivons tout simplement avec nos coeurs chargés d'humilité, d'amour et de confiance, c'est‑à‑dire de ce que Jésus est venu chercher sur la terre, le reste lui est égal ou presque égal, il n'a pas besoin de nos dons, mais uniquement de notre amour. »

On lui témoignait de l'admiration pour sa puissance de travail, au delà de ses quatre-vingts ans :« Il n'y a rien en moi à admirer. C'est Jésus qu'il faut admirer. S'il y a quelque chose de bien en moi, c'est Lui qui l'a mis. »

Elle revenait sur cette conviction en racontant

« Tantôt, je suis allée au jardin et vous connaissez le creux que forment les mains jointes de Jésus à l'agonie ; j'ai mis la main dans ce creux et j'en ai retiré plusieurs feuilles mortes qui ne se voyaient pas. Alors, je me suis dit : C'est cela ma vie ! des feuilles mortes ! Mais, dans les mains de Jésus, elles se transformeront en fruits mûrs pour la vie éternelle. Et c'est en tenant ces fruits mûrs que je me présenterai, ou plutôt que Jésus me présentera à son Père céleste le jour de ma mort.« Cette histoire vraie est aussi votre histoire merveilleuse. Faites‑en l'objet d'une petite méditation d'un éclair, vous en sortirez encore plus humble de coeur. »

Elle savait ainsi, à chaque pas, puiser une lumière dans les moindres incidents ou dans la nature qui, pour elle, chantait vraiment l'amour du Créateur. Goûtons encore les enseignements qu'elle tire d'une vitre brisée et des mauvaises herbes :

« Jje regardais dernièrement une vitre brisée ; la cassure exposée au soleil, ce n'était que rayonnements à éblouir et je pensais que c'était l'image de l'humilité que nous donne souvent le manque de forces physiques. » « Nos misères ressemblent aux mauvaises herbes qui, toutes mauvaises qu'elles sont, produisent de jolies fleurs. Est‑ce que dans la pelouse du préau, les petites pâquerettes nous déplaisent ? Elles naissent pourtant de mauvaises herbes et voyez comme nous les regardons avec bonheur. Le bon Dieu est comme nous, et de peur qu'en arrachant tout à fait nos mauvaises herbes, nous ayons moins d'humilité, moins de défiance de nous‑mêmes et de recours à Lui, à tout instant, il dit à ses anges, comme dans la parabole de l'ivraie et du bon grain : « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'au temps de la moisson », c'est‑à‑dire laissez croître l'humilité qui ne peut germer sans l'humiliation produite par la faiblesse et l'infirmité reconnue de mes pauvres petites créatures. »

C'est une figure du même genre qu'elle empruntait une autre fois, au lendemain de sa fête, où la table priorale avait été fleurie au réfectoire :« Une chose, toute petite, est venue me rappeler le caractère si doux du bon Dieu. C'est une branche de gui, placée tout près de moi sur la table au réfectoire. Je me suis dit : Voici une petite plante qui se trouve à la place d'honneur aujourd'hui ; ce n'est pourtant qu'un parasite, une mauvaise herbe, mais tout de même, comme elle se le fait bien pardonner, car elle est très gracieuse et très originale, avec ses angles et ses fleurs qui sont comme des perles fines. « Alors, j'ai pensé aux défauts que nous avons toutes, plus ou moins et qui se font aussi très bien pardonner, quand l'âme est profondément humble. »

Malgré cela, notre Mère avait quelque difficulté à supporter les détériorations des choses, et s'en affectait presque exagérément, oserions‑nous dire. Nos constructions reposant sur un sol très humide sont souvent, malgré toutes les précautions prises, attaquées par le salpêtre. Après les grandes réfections qui précédèrent la Béatification, Mère Agnès de Jésus tenta de garder dans leur aspect neuf les bases moulurées des piliers en stuc‑pierre, contreforts de notre chapelle et, armée de balayette, de brosse ou de chiffon, on la vit, pendant des années, les épousseter délicatement. Sa sollicitude fut impuissante, mais de l'échec elle en retira cette leçon, qu'elle partagea avec nous, aux approches d'une fête de Pentecôte : « Depuis sept ans, j'essaie de maintenir propres les piliers du cloître du Choeur, sans pouvoir y arriver. je brosse, j'essuie sans me lasser et, peu à peu, comme résultat de tous mes soins, je vois quand même les moulures se patiner, la poussière se coller, enfin le salpêtre ronger le stuc.

« J'ai réfléchi, et j'ai vu que c'était une image de mon impuissance à tout bien. Alors, l'humble prière du Veni Soncte m'est revenue à la mémoire : « Sans votre secours, ô mon Dieu, il n'est rien dans l'homme, rien qui soit innocent. Lavez donc vous‑même ce qui est souillé. » La correction de nos défauts, la sanctification de notre âme sont vraiment l'oeuvre unique de l'Esprit‑Saint, qui s'y emploie d'autant plus que cette âme est convaincue à fond de son impuissance totale et qu'elle fait néanmoins, avec persévérance, ses pauvres petits efforts, dont il tient compte avec tant de miséricorde et d'amour. »

Et elle ne laissait pas échapper cette occasion d'ajouter cet autre avis :

« Reportons à présent ces lumières sur notre prochain, et quand nous ne pouvons faire autrement que de voir ses défauts, ne nous en étonnons pas plus que des nôtres. Pensons que ce cher prochain fait au mieux, lui aussi, le petit ménage des piliers de son cloître intérieur, que, souvent, il soupire en le voyant s'encrasser malgré tous ses efforts et que, recourant au bon Dieu, s'humiliant, implorant son secours, reconnaissant que tout en lui est souillé, il est très agréable à l'Esprit sanctificateur et suprême Consolateur, qui habite en lui avec délices. »

Elle précisait au sujet de ces invocations bénies que nous avons déjà recueillies sur ses lèvres :

« Quand nous disons, quand nous soupirons : « Doux et humble Jésus », cette aspiration attire en nous son Coeur doux et humble et c'est Lui qui se manifeste au dehors, autour de nous, par nous, sans que nous y prenions garde. Oh ! que l'amour du bon Dieu est simple ! ce n'est pas ce que beaucoup d'âmes s'imaginent. »

Quelle belle définition encore que celle‑ci :

« La douceur et l'humilité du coeur, c'est le secret de l'amour parfait. »

Le rayonnement de l'humilité, « est comme une ombre lumineuse » disait notre Mère. Et c'est pourquoi sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus pouvait, dans toute la sincérité de son coeur, écrire à Mère Agnès de Jésus :

« Si (petite Mère) ne sait pas ce qu'elle est, moi, je le sais bien et je l'aime ! oh oui ! mais que mon affection est pure ! c’est celle d’une enfant qui admire l’humilité de sa mère, vous me faites plus de bien que tous les livres du monde. »

   Celui qui se reconnaît pauvre et misérable,se repose aisément sur la puissance d’autrui.

Et combien mieux encore sur la toute puissance d’un Dieu infiniment bon. Notre Mère avec son grand esprit de foi, ne s’écarta jamais de cette voie d’abandon. Elle écrivait à sa sœur Céline, en leur commune épreuve filiale : Ne trouves-tu pas comme moi, qu’il est plus doux de se rappeler les jours de deuil et de larmes que les jours de joie ? Nos cœurs ne sont pas faits pour la joie, même la plus pure ! ils sont faits seulement pour la joie du ciel, et la souffrance toute seule les rassasie sur la terre.Céline chérie, qu’il est doux aussi de ne pas savoir ce que Jésus nous réserve pour l’avenir…Oui, c’est une douceur et une grande douceur de vivre abandonnée au jour le jour, dans l’inutilité, s’il le veut ! Et qu’est-ce qu’il y a donc d’utile en ce monde sinon le seul amour de Dieu. »

A la même encore, toujours au sujet de leur cher père : 

« Nous sommes à la veille de quelque événement.Oh ! n’est-ce pas comme on voudrait savoir ? Il me semble que le Bon Jésus est très content qu’on lui fasse le sacrifice de ce désir, parce qu’alors c’est s’abandonner et abandonner tout ce qu’on aime à son amour sur lequel on peut tant compter ! »

En 1948, au moment de la mort subite d’une de nos Mères, sa Sous-prieure qui était son grand appui, elle nous dit : « J’ai remarqué spécialement à l’office, ces paroles du grand-prêtre Héli : « C’est le Seigneur! qu’il fasse ce qui est bon à ses yeux. »

Dans un moment de délaissement intérieur, très peu de temps avant sa mort, elle ne savait que dire : « Je suis éprouvée….Je ne sens pas le bon Dieu autant que je le voudrais, mais je crois et je m’abandonne, il est tout à moi, et je suis toute à Lui ! »

Elle écrivait au lendemain du dimanche Gaudete, en 1939 :

« Il faudrait sans doute nous réjouir toujours dans le Seigneur, comme la Ste Eglise nous le redisait hier à la messe. Au fond de nos cœurs qui sont entièrement au Bon Dieu,c’est bien cela. Mais la vilaine sirène terrestre vient mugir de temps en temps à nos oreilles, et alors on tremble, on a peur, on est angoissé. Cela est arrivé à Jésus au jardin de l’Agonie ; alors il ne faut pas s’étonner de ces tristesses, elles sont bien méritoires . »

   On sait combien son âme rêvait d’éternité. Et cependant, à une sœur qui lui manifestait son désir intense du Ciel, elle ne sut que répondre : « Pour moi, c’est l’abandon ! »

 

   Une de ses filles était gravement malade et sous le coup d’une intervention chirurgicale ; notre Mère s’efforce de la réconforter : « Je n’ai pas cessé de penser à vous aujourd’hui et cette pensée était une vraie prière pour vous obtenir la force dans votre épreuve, car c’est déjà long et dur .Oh ! je n’aime pas écrire ce mot dur, car le bon Dieu n’est que douceur et nous devons penser que tout ce qu’il nous envoie et qui semble dur, ne sera que douceur pour nous toute l’éternité. C’est égal, la pensée du Ciel nous est bien nécessaire ; notre heure viendra de goûter la félicité. »

Elle reprend le jour suivant :

« L’abandon parfait n'est pas si facile que çà ! D'ailleurs, nous ne pouvons pas nous le donner, mais le bon Dieu est obligé de nous le donner, quand nous l'en prions humblement. »

Une autre fois, elle distrait sa petite malade, sur un ton plus familier ; c'était un 13 mai, anniversaire de la guérison de la petite Thérèse par la Vierge du Sourire :

« Ma première pensée, ce matin, a été de prier la Sainte Vierge de vous faire un beau sourire, comme à notre Thérèse autrefois et que ce sourire vous guérisse, mais j'ai demandé encore plus le sourire que la guérison, parce que « Méfie‑té de tout ! » de tout ce qui n'entrerait pas dans la volonté du bon Dieu ; et comme elle nous est cachée « faut mieux l'abandon pour tout. Vive Jjésus, vive sa Croix ! »

Elle fait quelques jeux de mots, dans une lettre à sa soeur Léonie, qui venait de lui apprendre qu'elle portait des lunettes, mais la leçon surnaturelle n'en est pas moins profonde sur la valeur du moment présent :

« Ce n'est pas trop de quatre yeux pour regarder en avant et en arrière de notre vie. En avant, le beau Ciel qui nous attend ; en arrière, toutes les grâces que le bon Dieu nous a faites pendant ces années que nous avons passées sous son regard, sous sa divine protection. Pas trop de quatre yeux non plus pour regarder de tout près le beau présent qui nous est fait ; ce présent du moment présent qui est destiné à faire notre présent éternel ; car tel que nous l'aurons pris avec toutes ses richesses, tel nous prendrons notre Ciel. Si nous en laissons tomber de ces richesses sur la terre, sans en profiter, ça ne remontera pas au Ciel ; tant pis pour nous ! Tu vois, ma petite soeur bien‑aimée, le sermon que t'a valu ta paire de lunettes. Et pourtant, ta petite soeur‑maman n'est pas sermonneuse, ce n'est pas dans son caractère. Tu te plains que ta bonne Mère n'est pas guérie par Thérèse. Moi, j'aime mieux qu'elle fasse des miracles ailleurs que chez nous. Que chez nous, elle nous donne de marcher pleinement dans sa voie de confiance et d'amour ; je ne lui en demande pas davantage et je trouve que j'ai tout »

Et ce tout, ma Révérende Mère, faut‑il démontrer quelle le possédait pleinement, selon son désir ? Cela ressort si clairement de ce que nous avons déjà cité. En voici seulement quelques nouveaux témoignages qui, sous formes variées, cachent le même esprit d'enfance spirituelle. Dans une exhortation, elle remarquait :

« Les assujettissements de la vie religieuse et le travail intime de notre perfection pourront nous sembler difficiles, parfois. Pensons alors que notre doux Sauveur nous promet le Saint‑Esprit sous le titre de « Consolateur ». Il sait donc bien que nous sommes faibles, que notre exil est bien douloureux, que la vertu, même la mieux affermie, a ses défaillances, que souvent tout semble contribuer autour de nous à nous faire verser des larmes... Il sait tout cela et alors, « voyant que nous n'avons plus la force de ramer, parce que le vent nous est contraire, Il vient à nous dans la nuit de l'épreuve, Il nous ranime par de bonnes inspirations, Il fait renaître la paix et la joie dans notre âme par ce rayon de grâce et d'amour, qui n'est autre que le Consolateur promis, l'Esprit‑Saint. »

C'est bien ainsi qu'elle comprend la mansuétude divine :« Je pense que le bon Dieu est digne de tout ; que c'est bien peu ce qu'on lui donne, mais qu'il est heureux tout de même, comme si on lui donnait l'univers. »

Et elle compte, pour elle‑même sur cette magnanimité divine :

« Que je voudrais aller au Ciel tout droit, lui disait une Soeur.

‑ Pour moi, cela m'est égal, répondit‑elle. Je trouverai bien tout ce que le bon Dieu fera.

‑ Ce n'est pas étonnant que vous pensiez cela, reprit son enfant, vous, ma petite Mère, vous irez au Ciel sans détours.

‑ Je l'espère, répliqua‑t‑elle simplement. Ce devrait être ainsi. Avez‑vous remarqué que nous demandons tous les jours cette grâce dans l'hymne de None

« Donne‑nous cette lumière du soir

Qui garde notre vie sans déclin,

Et que le prix d'une sainte mort,

L'éternelle gloire la suive sans délai... »

Cette espérance personnelle devenait une certitude formelle quand il s'agissait de sa sainte petite Soeur, et elle le soulignait en ces termes :

« Je mettrais ma main au feu, pour affirmer que la petite Thérèse est allée droit au Ciel ; je ne veux même pas qu'on dise qu'elle a fait une seconde de Purgatoire. Sans cette croyance, la « petite Voie » est détruite de fond en comble ; il faut qu'elle repose là‑dessus. »

Mais revenons à sa confiance pour la vie présente   Encore à sa malade éloignée du Carmel, elle jette ce mot plein d'humour :

« Que je suis contente que vous alliez vraiment mieux et ayez mangé du poulet

Mangez surtout de la confiance à pleine assiette, ma petite fille, jamais vous ne pourrez en avoir une indigestion ; elle vous servira, au contraire, à digérer « tous les morceaux de cette vie », comme disait sainte Jeanne de Chantal. »

Le jour suivant, pour souligner la même idée, elle ne craint pas d'user d'un calembour. Elle écrit à nouveau à la chère opérée :

« On va vous retirer les fils ! Seulement, si on vous retire vos fils, on ne peut pas vous retirer vos fils... Vous n'y comprenez rien ? Ça s'écrit pareil ; c'est une devinette. Y êtes‑vous ? Non, ma petite fille, on ne peut pas vous retirer « vos fils », les pauvres pécheurs, les âmes que vous avez sauvées dans votre épreuve, par votre abandon, votre confiance.»

On le constate encore, tout lui était matière à puiser dans le surnaturel, comme l'abeille butine le suc dans toutes fleurs. Mais, avec quelle prédilection Mère Agnès de Jésus puisait‑elle à la source thérésienne, en sorte que son miel en prit toute la suavité !

Au début de sa vie religieuse, elle s'était sentie portée très fortement vers les pénitences extraordinaires, ou du moins de surérogation, et elle y entraîna Soeur Thérèse de l'Enfant‑Jésus, qui s'en montra heureuse. Mais elle fut amenée à modifier sa manière de voir.

Nous avons à ce propos, ma Révérende Mère, des précisions indiscutables sur la pensée de notre vénérée Mère, car, à diverses reprises, et pour éviter toute équivoque, elle a tenu à la mettre au point personnellement. Voici donc ce que nous en avons relevé sous sa dictée :

«Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus vers la fin de sa vie, me parla d’elle-même sans que je l’ai interrogée, sur ce sujet des instruments de pénitence. Elle savait que j’avais de l’attrait pour ce genre de mortification. Elle me mit en garde, m’assura que ce n’était pas fait pour les âmes qui suivraient « sa voie »,et ajouta, Prenez sur vous mon joug et recevez mes leçons car je suis doux et humble de Cœur et vous trouverez le repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger . Vous voyez, il faut que nous prenions son joug, il ne dit pas de nous en imposer un autre…. »

Par le joug du Seigneur, elle entendait non seulement les épreuves intérieures et extérieures, mais la règle, toute la règle, à laquelle elle recommandait d’être si fidèle, y compris, bien entendu les disciplines prescrites par les Constitutions.

   «Ce conseil ne contenait aucune critique à l’égard de ceux qui, dans une voie différente de la sienne se portent par choix aux instruments de pénitence. N’a-t-elle pas dit : « Il y a beaucoup de demeures dans le Royaume de mon Père…. » Elle me parlait ainsi pour m’éclairer parce que j’avais été prieure, que je pouvais l’être encore et qu’elle avait peur que j’engage les âmes dans cette voie. Ce n’était pas par cr          ainte de décourager la faiblesse des petites âmes qui craindraient de se faire souffrir, c’est parce qu’elle pensait que l’on prend appui sur ces moyens de perfection, en s’imaginant que l’on fait quelque chose, et c’était pour toutes les âmes en général qu’elle n’appréciait pas ce moyen. »

Nous voulûmes encore dans une autre conversation, interroger notre Mère qui nous donna ces détails :

« Après l’aventure de sa petite croix de fer, Ste Thérèse de l’E-J était tout à fait opposée à l’emploi des instruments de pénitence. Elle avait compris qu’elle s’était trompée que le bon Dieu ne lui demandait pas cela. En m’en parlant, elle me regardait avec une sorte d’inquiètude, se demandant ce que j’allais dire. Quand elle vit que je le prenais bien, elle fut soulagée. »

Nous montrâmes alors à Mère Agnès de Jésus les tableaux de la « Petite Voie » qui représentent la Sainte découragée avec tous les instruments de pénitence et elle nous assura qu’elle avait exprimé là sa pensée personnelle. Puis examinant les tableaux suivants : Bethléem …..etc, elle nous dit :  « c’est une autre orientation. »

   Depuis l’avertissement de Ste Thérèse, N.M. demeura scrupuleusement fidèle aux austérités imposées par la Règle, et il était même bien difficile de lui faire accepter les soulagements nécessaires à sa santé, mais elle s’abstint des pénitences surrérogatoires.

 

   Dans le domaine spirituel, elle s’inspirait du véritable esprit d’enfance, et s’efforçait de l’inculquer autour d’elle.

   Une jeune Sœur après une grande tempête intérieure, dont la prière maternelle lui avait obtenu l’apaisement, demanda dans un moment de ferveur la permission de faire le vœu du plus parfait. Elle reçut en réponse, ce billet écrit au crayon : « Non, ma petite fille il ne faut pas faire ce vœu ; vous êtes une petite victime d’amour, cela suffit. Quand on aime, on se porte au plus parfait naturellement, parce que l’amour est une force divine. Et il me semble que le bon Dieu en est plus touché, plus glorifié que d'un voeu spécial qui oblige. Ça ressemble un peu aux serviteurs et nous sommes des enfants. »

A sa chère Visitandine, elle trace ce programme de vie :

« Faisons de notre mieux en simplicité et humilité... Oh ! que c'est beau, que c'est tout, la petitesse, l'esprit d'enfance, l'humilité. Demandons ces uniques vertus, dans quelques jours, au berceau de Jésus ; il nous les donnera et nous serons aussi heureuses que possible sur cette terre d'exil, et nous irons droit au Ciel. » Elle termine aimablement :

« J'ai fini ma «  prêche » et je t'embrasse, ma petite soeur aimée, en descendant de chaire.

Une de ses filles lui exprimait le sentiment de regret qu'elle éprouvait à se sentir si imparfaite à côté des exemples héroïques de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Spontanément, elle reprit :

« Il ne faut pas se faire de peine. Puisque le bon Dieu est notre contentement, nous sommes son contentement à Lui aussi. »

Une autre lui demandait comment faire pour devenir une sainte ?

« Oh ! c'est la simplicité, comme ma petite Thérèse. Soyez bien pure pour le bon Dieu. Il n'y a qu'à reconnaître, au fond de son coeur, qu'on est indigne de tant de bienfaits, et aussitôt, on est pure et belle. »

Elle met cette prière sur les lèvres d'une âme tentée

« O mon Dieu faites que je prenne de plus en plus conscience de ma faiblesse, mais en même temps de votre force divine afin que « Vous soyez toujours auprès de moi, Seigneur, comme un guerrier invincible » et que la vue de ma misère me devienne une grâce pleine de douceur. »

C'est encore la simplicité qu'elle inculque à une novice

«  Voyez tout en simplicité, comme le bon Dieu le voit. Ne compliquez rien, rien. Allez devant vous comme un petit enfant qui veut s'installer pour toujours dans les bras de son père, puis fermer les yeux pendant le passage du tunnel qu'est la vie et ne les ouvrir qu'au bout, quand il entendra ces douces paroles : « L'hiver est passé. » Alors, ma petite fille, vous ouvrirez les yeux et verrez le printemps éternel, où les épouses de l'Agneau le suivent, dans la joie et le repos, partout où il va. »

« Croyez‑moi, disait‑elle à une autre, que c'est simple la sainteté ! »

Mais nous nous empressons d'ajouter, ma Révérende Mère, que sa conception de la sainteté ne minimisait en rien le principe de la fidélité soutenue au devoir d'état, et sa vie personnelle en présente un magnifique exemple. Elle ne cessait de nous inciter à l'amour de nos saintes observances et y revenait fréquemment dans ses conseils au Chapitre. En novembre 1906 à la veille de nos fêtes pour la Béatification de nos Bienheureuses martyres de Compiègne, elle faisait ce rapprochement entre leur mort, sans éclat, de malheureuses victimes de la Révolution, qui n'avait pas la gloire apparente de celle des chrétiens des premiers siècles, et notre vie d'immolation cachée :

« Imitons nos bienheureuses Mères ; clles n'ont pas voulu fuir l'occasion du martyre et, à cause de ce courage, elles ont cueilli la palme. Ne fuyons pas non plus l'occasion du petit martyre quotidien qui nous est présenté ! Nous fuyons cette occasion, lorsque nous ne faisons pas tout ce que le bon Dieu nous demande, lorsque nous résistons à sa grâce, à ses inspirations et que nous fermons les yeux pour ne pas voir sa lumière qui nous montre clairement tel sacrifice à faire, tel devoir à accomplir. Nous voulons le bonheur, la paix, et nous oublions la parole de Notre‑Seigneur : « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » Prenons courageusement ce glaive, ne nous donnons ni repos, ni trêve dans les combats de la vie. C'est ainsi que nous obtiendrons la paix véritable et que notre martyre caché, sans auréole de gloire humaine, sans honneur apparent, comme le fut celui de nos Mères, deviendra, comme le leur aussi, tout à coup glorieux aux yeux des Anges et de toute la Cour céleste. »

Nous recommandant, une autre fois, un point de régularité, elle précisait

« Croyez que la vie religieuse n'est belle et grande au fond qu'à l'aide de cette forme, c'est‑à‑dire de ces pratiques extérieures ; il lui faut cet habit pour être agréée du Roi ;c’est

pour la terre, l'étiquette de sa cour à Lui. Gardons‑la scrupuleusement...

C'est la même pensée qui lui faisait établir cette originale et jolie comparaison, à la fin de la guerre de 1918 :

« Nous disions très justement en récréation, l'autre jour, que l'habit militaire est quelque chose de noble. Ne pensez‑vous pas avec moi que la principale raison de cette noblesse, c'est l'idée du sacrifice que cet habit rappelle, l'idée d'une vie dépensée, souvent donnée pour une grande cause, et non pas parce que le costume est beau en lui-même car, serait‑il boueux et tout fané, il évoquerait toujours la même idée de grandeur morale.

« Mes chères Soeurs, nous avons toutes revêtu un bel uniforme de guerre et nous aurons l'avantage de le garder jusqu'à la mort. Portons‑le dignement et souvenons‑nous qu'il fait la terreur des démons, parce qu'il est un signe, pour eux, de notre enrôlement dans une milice spirituelle qui doit les vaincre sûrement .

« En temps de guerre, l'ennemi ne poursuit que ceux qui sont revêtus du costume militaire et non les populations civiles ; il nous faut donc porter notre habit comme les soldats portent le leur, c'est‑à‑dire avec la conscience qu'il est le point de mire de nos adversaires ; nous devons nous attendre à être attaquées, pour défendre « le monde de l'arrière » que nous avons, en effet, mission de protéger contre l'envahissement de la mort.

« Ce n'est pas « que la vie de l'homme sur la terre ne soit pour tous une tentation », mais si la vie, dans le monde, est aussi un combat, on y est distrait à chaque instant par des occupations telles, que c'est comme une sorte de guerre de mouvement, tandis que la nôtre, c'est la guerre des tranchées avec ses heures d'isolement, de détresse particulière, sans distraction et sans espoir de voir finir la lutte qu'à notre dernier soupir.

« C'est pourtant cette guerre‑là que nous sommes venues chercher au Carmel. Pourquoi donc, alors, serions‑nous surprises et déconcertées de la subir et de la faire ? Oh ! j'en conviens, elle ne prête guère à l'enthousiasme, mais elle prête beaucoup aux désirs d'un coeur qui veut se dépenser entièrement au service du Dieu des armées, et remporter pour lui de grandes victoires, souvent cachées, mais inscrites fidèlement dans l'Histoire des Cieux.

« Acceptons donc ce que représente notre Habit, acceptons la pénitence, la solitude, la dépendance, le support mutuel, les longs offices….A ce propos, étant le bataillon du bon Dieu, il faut bien faire l'exercice devant Lui de temps en temps, Lui présenter les armes dans un bel ordre, lui chanter les hymnes spéciales à notre corps d'armée !

« Enfin, croyons que mourir dans notre tranchée, après des années de service fidèle, c'est véritablement tomber glorieusement, mais croyons bien, en même temps, que la vie éternelle de notre âme et de toutes celles que nous défendons, est digne de ces combats et de plus grands encore. »

Les consignes qu'elle donnait, elle les exécutait la première, et nous ne pouvions rêver un chef plus entraînant. Elle était présente à tout, redisons‑le : aux travaux communs tant que cela lui fut possible et sans y mesurer son concours ; fidèle aux jeûnes au delà même de la prudence, ponctuelle jusqu'à l'office de nuit, qui, pourtant, lui imposait un tel effort qu'elle avoua, un jour :« Depuis que je suis ici, je ne suis jamais descendue à Matines sans contrainte et ennui ; toujours cela m'a coûté et m'a semblé long et pénible. »

Cet aveu nous fait admirer encore plus sa réaction, lorsqu'en 1947 ‑ elle allait atteindre ses quatre‑vingt‑six ans ‑ un soir de grosse chaleur où elle était accablée, Soeur Geneviève insistait pour qu'elle se dispensât, de cette fatigue. Notre Mère lui répondit avec fermeté :

« Si, j'irai, laissez‑moi !... Un jour, ce sera l'impuissance totale : Alors, ce sera fini d'aller à Matines... »

Comme sa petite Thérèse, ce n'était donc pas par défaut de virilité, qu'elle voyait la sainteté sous un prisme de simplicité.

Quelque événement venait‑il couper notre vie régulière, Mère Agnès de Jésus nous mettait dans l'ambiance opportune pour ne point en souffrir de dommage. Ainsi, à propos des sorties qu'exige le devoir électoral :

« Nous allons encore recommencer à voter, à sortir du Monastère, comme si nous n'avions pas de clôture ! Mais, ne nous troublons de rien : « On n'a de distractions et d'obstacles qu'autant qu'on s'en crée soi‑même », dit l'auteur de l'Imitation. Et comme nous ne sommes pas responsables de cette distraction forcée, elle ne peut nous être que profitable.

« Pour moi, je l'avoue, quand je rentre de ma promenade forcée, et que je vois le jardin, le Monastère, je suis comme sans paroles, la reconnaissance déborde de mon coeur et j'ai besoin d'aller faire un Chemin de Croix dans le fond du jardin.

« Le bon Dieu nous a fait une si grande grâce en nous attirant à Lui dans la solitude !

Remercions‑le de nous le faire sentir par ces sorties trop fréquentes, mais qui ne peuvent distraire notre âme. Sortons donc, et le long du chemin, ne cessons de bénir le bon Dieu de nous avoir retirées du monde pour l'aimer, le servir et obtenir le salut des pauvres pécheurs. »

L'énergie de notre Mère se décuplait aux heures d'épreuves. Et pourtant, il nous faut souligner combien son extrême sensibilité ‑ celle d'une âme d'une délicatesse raffinée ‑ rendait aiguës ces souffrances. Mais l'armature solide de son âme l'aidait à se ressaisir et elle disait :

« Le bon Dieu donne toujours la force proportionnée aux épreuves que nous subissons. Oh ! que cela me touche! je l'ai toujours constaté dans ma vie. Ainsi moi, qui n'ai aucun courage pour rien, quand le bon Dieu m'a laissé les souffrances, je me sentais une force extraordinaire pour les supporter. Nous avons un Dieu si bon ! » et elle reprit :

« Que notre Dieu est bon ! Il met sa gloire à être bon et à faire éclater sa miséricorde ! »

Elle relisait souvent cette pensée de notre Père saint Jean de la Croix :

« Ne vous laissez pas attrister soudain par les accidents fâcheux de ce monde, car vous ignorez les biens qu'ils apportent et par quel secret jugement de Dieu, ils sont disposés pour la joie éternelle de ses élus. »

Pendant une longue période de sa vie, elle ressentit une grande frayeur des tempêtes de vent, la nuit, au point d'en être malade. Malgré ses prières, elle n'arrivait pas à dominer cette terreur et elle en était profondément humiliée. Elle se disait alors comme écrasée par le sentiment de la justice divine s'exerçant sur les pécheurs impénitents, en sorte que cette peur se muait en offrande méritoire au profit des âmes. Il y avait d'ailleurs, chez elle, ce contraste frappant : son impressionnabilité lui rendait très vives les petites peines, alors qu'elle se montrait remarquablement forte dans les grandes épreuves.

Au début de l'année 1944, le développement de la guerre aérienne semait la crainte de bombardements sur nos régions :

« Ça pourrait bien arriver, déclarait notre Mère. Par moment, je suis angoissée. Alors, je pense à l'agonie de Notre‑Seigneur : « Il fut saisi de tristesse, d'ennui, d'effroi. Mon âme est triste jusqu'à en mourir ! » Si vous saviez combien ces passages me font de bien. Je les ai fait copier tout exprès pour pouvoir les relire ».

« Avez‑vous peur, l'interrogeait‑on, tandis que mugissait la sirène d'alarme ?

‑ Oui, mais je m'abandonne au bon Dieu ; il n'arrivera que ce qu'il permettra. Il faut lui faire confiance. Il a ses raisons ; s'il veut que tout soit anéanti, on le supportera... »

Et elle concluait :

« Jésus a dit : « Le Ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. » Oui, il faut que tout passe ici‑bas, mais le bon Dieu nous restera toujours. »

« Connaissez‑vous, demandait‑elle, l'expression : « le diable porte pierres ? » Cela veut dire que les tribulations, si nous le voulons, sont des pierres pour l'édifice de notre sanctification. Ainsi en fut‑il pour toutes nos grandes épreuves. » On se mit à en rappeler plusieurs, et comme la conversation se déroulait au jardin, d'où elle voyait émerger la Basilique sur la colline, elle dit en souriant :

« C'est bien le cas ou jamais, de dire que le diable porte pierres. »

Elle remontait une malade sur ce ton plaisant qui dilatait :

« Faut pas croire qu'on peut se reposer sur la terre en disant : je viens d'avoir de la misère, maintenant, je vais avoir du repos et de la joie. Non, non ! c'est pour le Ciel ; sur la terre, misère succède à misère, mais avec la grâce du bon Dieu, tout nous découvre un beau ciel bleu. »

Elle ne s'appesantissait pas elle‑même sur ses souffrances, et savait si bien s'en évader, la tourmente passée, qu'elle mettait en chansons amusantes ces tribulations successives pour en distraire nos récréations des saints Innocents...

Sans se raidir devant les maux physiques, elle s'appliquait à les accepter simplement, avec abandon. A l'âge de 84 ans, elle fit une grave chute au jardin, et elle nous racontait :

« J'ai prié le bon Dieu de me donner la force, car je me sentais défaillir. En revenant du Chemin de Croix, je pensais justement à la rapidité de la vie et je me disais : Comme ce sera vite fait de nous. Enfin, j'avais toutes sortes de pensées profondes. »

~ A la suite de cet accident, elle eut une névrite fort douloureuse, surtout la nuit ; un matin, elle confiait : « Cette nuit, quand je souffrais tellement, j'étais angoissée. Mais, je me suis de suite, abandonnée au bon Dieu, disant que je voulais bien tout ce qu'il voulait. »

Et, en proie aux mêmes souffrances violentes, elle répétait : « Mon Dieu, je me conforme à votre volonté. je souffre, sans rien dire autre chose. Le tout n'est pas d'aimer la souffrance, c'est de la bien supporter. »

Et quelle pensée réconfortante que celle‑ci, où se reflète toujours sa confiance amoureuse :

« Jésus n'a pas dit : « Venez à moi et, pour augmenter vos mérites j'augmenterai vos souffrances, mais « je vous soulagerai ».

Les nombreuses citations que nous avons déjà faites, ma Révérende Mère, vous ont certainement révélé l'attitude d'âme de notre bien‑aimée Mère, non seulement dans sa marche personnelle vers Dieu, mais encore dans son influence sur ceux qui bénéficiaient de son contact. Néanmoins, ses longues années de priorat demandent que nous nous arrêtions plus directement sur sa conduite dans la formation des âmes que sa charge lui confiait.

Elle laissait surtout agir l'Esprit‑Saint et savait elle‑même s'adapter aux divers tempéraments, comme un habile jardinier traite les fleurs suivant leur nature.

Elle nous livrait ce trait :

« Je voulais, un soir, arroser certaines plantes qui me paraissaient souffrir de la sécheresse et l'on vint me dire : « Oh non, cela leur nuirait beaucoup, car elles se développent mieux dans ces conditions , leurs racines trouvent bien assez d'humidité dans la terre. » D'autre part, on me fit cette réflexion, en me montrant un arbre tout en fleurs :« Ces arbres‑là ont besoin de beaucoup d'eau, c'est parce qu'il a plu abondamment il y a quinze jours, qu'ils sont aussi beaux cette année. »

« Cette différence dans la nature des plantes m'a frappée et je me suis dit que nos âmes, ayant aussi des tempéraments divers doivent, nécessairement, être traitées par le bon Dieu très différemment. Aux unes, en effet, il ne faut, pour ainsi dire, aucune consolation sensible en cette vie, c'est comme cela qu'elles s'épanouissent, ayant seulement pour se rafraîchir les gouttes de rosée qui tombent pendant la nuit, c'est‑à‑dire tout juste ce qui les empêche de mourir de soif. Aux autres au contraire, il faut beaucoup de fraîcheur, des pluies abondantes, c'est‑à‑dire des encouragements de toutes sortes et, si elles souffrent de la chaleur brûlante d'un soleil de feu, c'est peu, tout juste ce qu'il faut pour se rappeler qu'elles sont en exil. Si elles n'étaient pas traitées avec cette douceur, elles s'étioleraient et ne produiraient rien. »

C'est encore cette souplesse d'âme aux motions divines qu'elle nous insinuait sous cette autre figure :

« Ces jours derniers, pour une fête, l'autel du Choeur était paré de fleurs naturelles, particulièrement de boules de neige, dont plusieurs s'inclinaient gracieusement de mon côté et m'ont servi de bouquet spirituel. J'ai d'abord examiné à fond l'une de ces boules de neige, et j'ai constaté que les nombreuses petites fleurettes qui la composaient étaient aussi fraîches, aussi belles, à n'importe quel endroit, tout à fait en dessous, près de la tige comme sur le dessus. J'ai ouvert ensuite avec précaution cette couche moëlleuse de fleurs, et j'en ai vu encore d'autres aussi belles, bien qu'entièrement cachées, et qui ne semblaient n'être là que pour renforcer la boule et lui donner sa forme. .Je n'ai pas besoin de vous faire l'application à la charité fraternelle de ma petite parabole, la boule de neige, vous le devinez, c'est l'image de la Communauté. Là où le bon Dieu, qui a ses desseins particuliers sur chaque âme, nous a placées dans cette Communauté, restons avec paix et confiance, car nous y sommes sûrement utiles et bénies de son Coeur. Si nous nous entrepoussions, pour prendre une autre place ‑ ne serait‑ce que par des désirs imparfaits ‑ nous briserions l'harmonie.

Cependant, il est impossible à la nature, je le sais par expérience, de ne pas souhaiter, parfois, sous l'empire de la fatigue et de la tentation, un peu de repos, une place moins exposée aux rayons trop ardents du soleil, comme aux ondées du surmenage ; ou bien, au contraire, en certaines circonstances délicates, de ne pas envier une place apparemment moins inutile, moins effacée que celle où l'obéissance nous maintient. Répétons alors avec humilité la demande du Pater : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation » et restons toutes bien fidèlement attachées, le temps que le bon Dieu voudra, à notre tige providentielle, la seule chargée de grâces pour nous. »

Dans la vie courante, ma Révérende Mère, notre judicieuse Mère s'appliquait à mettre ces principes en pratique.

Dans un cas où deux Soeurs voyaient différemment, elle confiait :« J'excuse les deux. J'ai essayé de penser ce que chacune pouvait éprouver et j'ai tâché de tout concilier. C'est comme cela qu'on garde la paix. »

Elle avait rencontré quelque difficulté avec une Soeur et on s'étonnait de son indulgence ; elle répliqua avec son habituelle psychologie :

« Ne me faites pas faire de la soupe « mitonnée » là‑dessus. Dans ces cas‑là, avec ce genre de caractère, c'est ma faiblesse qui fait ma force... »

« Pour être agréable au bon Dieu, disait‑elle encore, il faut être charitable et sans passion.

A sa soeur artiste, qui venait de réussir un portrait, elle jetait cette belle pensée, toujours sur la docilité à se laisser travailler par le bon Dieu :

« Oh ! que c'est facile d'être sainte, puisqu'il n'y a qu'à être toile sans rien dire, sans rien faire... seulement se laisser peindre. »

A la suite d'une séance de projections, concernant notre petite Sainte, elle nous développait d'autres idées, en partant du même objet :

« Nous nous amusions, l'autre jour, en face d'une toile tendue où passaient successivement, sans l'endommager, le moins du monde, les images les plus diverses. N'est‑ce pas une leçon que nous donne cette toile impassible ? Toutes les choses de la terre, tous les événements tristes ou joyeux devraient ainsi passer sur nous, comme des images, des ombres sans consistance, qui ne laissent aucune trace de leur passage rapide.

Mais voici les projections des choses divines dont la trace, au contraire, est profonde :

« Notre âme n'est vraiment faite que pour réfléchir l'image du bon Dieu, son image vivante, ses perfections, son amour infini. Il faut aussi que nous soyons dans les ténèbres pour voir passer cette divine lumière ; les ténèbres de la foi, où l'âme fidèle, toujours aux écoutes, toujours tendue vers Dieu, réfléchit, à l'heure où il passe, toutes les merveilles de sa grâce et de son amour, et les traces de ce passage sont si profondes que le péché seul pourrait les effacer. »

Les lys des champs lui apparaissaient encore comme nos modèles pour nous laisser façonner au gré divin :

« Les saints, tout en souffrant plus que les autres, ont aussi plus de bonheur. Ce sont les lys des champs, exposés à tous les orages et que cependant Salomon, dans toute sa gloire n'égalait pas. S'ils souffrent du vent et de la pluie, qui sont les tribulations et les croix, ils ne cessent point d'être exposés aussi aux moindres rayons du Ciel qui sont les caresses divines, les plaisirs purs. Et ces faveurs leur donnent un reflet d'autant plus brillant que leurs corolles, c'est‑à‑dire leurs coeurs, sont plus remplis de ces larmes que le Saint‑Esprit appelle dans le Cantique « les gouttes qui tombent pendant la nuit ».

Mère Agnès de Jésus savait manier l'autorité avec force et douceur ; rien ne saurait mieux résumer sa forme de gouvernement. Sa force était parfois sévère, de l'avis même de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus et, autant l'humilité la désarmait, autant elle se montrait intransigeante pour un écart dû à l'orgueil. Mais, il y avait tant de bonté en elle, que sa fermeté demeurait tempérée de douceur.

Un jour de lessive, après une réprimande qu'elle venait de faire à la buanderie, elle avouait :

« Oh ! je n'aime pas gronder ! je ne voudrais jamais faire de peine... Il le faut bien pourtant quelquefois, aussi, je crois que, lorsque nous me voyez arriver à la lessive, vous ne souriez que d'un oeil et... vous pleurez de l'autre ! Moi aussi, j'aurais bien besoin qu'on me reprenne, mais personne ne le fait pour moi ! Croyez que, lorsqu'on vous gronde, c'est pour votre plus grand bien. C'est une des grandes grâces de la vie religieuse de pouvoir ainsi être reprise, et il ne faut pas croire, au contraire, que c'est une grâce d'être bien tranquille et de n'être jamais humiliée. Puis après, il faut s'en aller joyeuse quand même ; c'est la pire chose de bouder. Non, il faut être contente : n'avoir rien sur le coeur, et mener une vie toujours gaie et heureuse. Que voulez‑vous, on reste imparfait jusqu'à sa mort, mais il ne faut pas s'en faire de peine, car ça ne nous empêchera pas d'aller tout droit dans le Coeur du bon Dieu. Ce qu'il nous demande c'est l'humilité du coeur; alors, on peut mourir encore très imparfait et le bon Dieu sourira quand même des deux yeux. Oh ! je suis très sûre de cela ! »

A une Mère Prieure d'un autre Carmel qui recourait à son expérience, elle répondait :

« Que ma sainte petite Soeur vous inspire elle‑même pour la formation des sujets. Il me semble qu'on réussit mieux par la persuasion que par la rigueur. Mais, il faut toujours s'attendre à souffrir quand on veut faire le bien. »

Et comme on admirait, en une circonstance, l'humble patience dont elle venait de faire preuve, elle se contenta de remarquer :

« Une Prieure qui se cabrerait et voudrait tout reprendre pour obtenir la perfection, ne ferait rien de bien et blesserait les âmes. J'aime mieux prier, me réservant de parler seule à seule avec la Soeur, en direction, par exemple. »

Nous avions été obligées de refaire complètement la couverture du petit dôme d'un ermitage, dont la charpente s'était trouvée attaquée par les fourmis. Notre Mère en prit prétexte pour nous recommander de supprimer en notre âme les petites attaches qui entravent l'union parfaite au bon Dieu : » Ne laissons pas les « fourmis » pénétrer et se multiplier dans nos vies mais, par amour pour le bon Dieu appliquons‑nous à les écraser à mesure qu'elles se présentent pour nous envahir. Cependant soyons sûres qu'elles nous taquineront jusqu'à l'heure de notre mort. Alors, si nous avons bien combattu, Jésus nous donnera la grâce d'écraser notre dernière fourmi par un acte d'amour parfait, de sorte que nous serons dispensées miséricordieusement d'aller la secouer en purgatoire... »

Elle encourage une postulante dans la pratique du renoncement

« Oh ! vous faites bien de ne pas vous rechercher ; c'est comme cela que vous trouverez le seul vrai bonheur D'abord, c'est dur, et peu à peu, c'est doux, doux, doux... »

Par la voix de Jésus, elle soutient une de ses enfants dans la lutte :

« ... Le temps presse... aime‑moi de plus en plus dans la souffrance, parce que bientôt tu m'aimeras dans la joie sans jamais souffrir pour moi. Les courtes années que je t'accorderai encore seront pleines de grâces, si tu sais t'oublier et ne rechercher que moi seul. Montre toujours un visage souriant et, si parfois, les créatures semblent te délaisser et ne plus te comprendre, pense que je le permets pour donner à ton coeur une céleste liberté. »

Elle exigeait la fidélité à la trame des devoirs quotidiens et de la vie commune. Parlant à une Soeur des petites choses elle lui expliquait combien elles étaient, à la fois, néant en elles‑mêmes et très grandes, puisque la plus petite aura son retentissement dans l'éternité.

Malade, voyant une de ses infirmières réciter près d'elle son Office, elle lui dit soudain :

« Vous dites l'Office, c'est bien, mais il ne faut pas faire que cela ; le bon Dieu vous attend toute la journée.

‑ Pour me parler au fond de l'âme ? ‑ Oui, c'est cela. » Et à la même encore :

« Faites la volonté des autres, c'est cela qui sera la volonté de Dieu ; puis, soyez souriante et gentille avec tout le monde. »

A l'approche du vingt‑cinquième anniversaire de la mort de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, en 1922 sa vénérée petite Mère nous faisait ces réflexions :

             «Pour ramener les âmes à la vérité, le bon Dieu a résolu de leur prouver, par notre petite Thérèse que, si la sainteté reconnue par l'Eglise est, le plus souvent, auréolée du martyre et des extases, le temps est venu de faire comprendre à tous que ce n'est pas en cela qu'elle consiste essentiellement, que la sainteté, c'est tout simplement d'accomplir parfaitement, d'heure en heure, la volonté divine. Et quelle est‑elle pour nous ? Oh ! c'est bien simple. Le bon Dieu nous veut dans l'instant présent, douces et humbles, patientes, charitables, courageuses, d'un courage plein de défiance de soi­- même à supporter le poids de la vie et de nos misères, confiantes jusqu'à l'audace en sa miséricorde, parce qu’il est notre Père et que nous vivons comme des enfants chéris à l'ombre de ses ailes, l'ombre, c'est‑à‑dire dans la foi, sans rien voir, mais réchauffés pourtant par son amour. »

Cette volonté de Dieu dans le moment présent, elle tenait à ce qu'on l'acceptât avec amour. Un soir, un mois avant sa mort, elle devina chez une de ses filles une tentation de découragement devant une série d’imprévus pénibles. Elle l’appela près de son lit et lui dit maternellement : « Il faut tout prendre de la main du Bon Dieu. » La Sœur qui ne lui avait rien confié de ses ennuis, vit dans ce conseil une inspiration surnaturelle, et en fut immédiatement apaisée. Mais elle ne voulait pas que par un faux zèle,on négligeât son devoir sous prétexte de rechercher un bien supérieur. Une sœur qui lui demandait de prolonger sa retraite privée de deux jours : elle répondit « Si vous voulez, mais la grâce n’y sera plus ! »

Son désir du Ciel n’était pas pour être délivré des épreuves terrestres, ainsi qu’elle le soulignait à une jeune Sœur dans les derniers mois de sa vie : « Je veux voir le bon Dieu.

Vous aussi vous irez dans le Ciel, ma petite fille, vous aurez une belle place ! Mais il faut le vouloir uniquement pour connaître le bon Dieu et l’aimer, "

Mère Agnès de Jésus avait résumé ses pensées sur la sainteté dans une poésie qui fut éditée en 1925, sous le titre « Rien d’impossible pour être un Saint » C’est une pénétrante analyse de la doctrine thérésienne :
                                 L’oraison des petits est simple et délectable
                                 C’est un élan du cœur que toujours Dieu comprend ;
                                Dans la plus sombre nuit, c’est la grâce ineffable ,
                                 De l’appeler mon Père et d’être son enfant.

 

   Notre Mère nous avait aussi fixé tout un petit code de vie spirituelle, dans une série de « Noëls » pour les récréations qui suivaient cette fête. Un incident, un détail de la nature provoquait cette expression poétique de ses sentiments profonds : un bel arbre voisin tombant sous la hache, une ruche découverte dans le clocher,…..Elle chante ainsi sans prétentions littéraires, par mode de jeu monacal avec l’unique souci d’inculquer toujours plus sous le voile de l’allégorie, la voie d’humilité, de confiance et d’abandon.

Une Mère Prieure, amie très intime à qui N.M. les avait communiqués lui écrivait : Votre grande largeur de vue me ravit toujours plus, c’est si loin de l’étroitesse qui ne donne pas le bon Dieu et resserre le cœur. »

Son Excellence Mgr Picaud lui rendait ce témoignage autorisé : « Le bon Dieu a visiblement béni, et Ste Thérèse a soutenu votre gouvernement. La dernière visite canonique m’a permis une fois de plus, de constater que vous êtes le lien puissant et vivant de la charité et de l’union dans votre monastère. »

A ce portrait de notre si regrettée Mère, il manquerait une touche vraiment essentielle si nous

n'ajoutions pas que cet harmonieux ensemble de qualités se parait d'un charme unique, auquel on ne pouvait résister. Dès sa petite enfance, il avait été mentionné dans les lettres de Mme Martin et de Soeur Marie‑Dosithée. Mère Agnès de Jésus conserva toute sa vie et jusqu'en l'extrême vieillesse, ces manières aimables, ces gestes pleins de grâce, qui n'offraient rien de composé parce qu'ils lui étaient naturels et qui parachevaient le cachet de la petite Mère « idéale » de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Sa petite taille et son agilité y prêtaient encore ; elle semblait « voler » d'un lieu à un autre, posant à peine, mais observant tout et apportant par son sourire, partout où elle passait, un rayon de soleil. Elle était l'âme de la maison, si bien que nous baptisions « éclipses » le temps de ses retraites.

Le R. P. Martin, fondateur des Missionnaires et des Oblates de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, après l'un de ses fréquents voyages à Lisieux, ayant eu l'occasion de la voir, écrivait à l'une de nous :

« Il y a huit jours que je vous quittais et, depuis, je garde toujours aussi pénétrante une impression que j'ai emportée et qui est celle, plus vive que jamais, d'une immense bonté rencontrée. ... Cette chère Mère Agnès, quelle impression elle me laisse. Elle a une grâce toute particulière que le bon Dieu lui donne, et qui attire si fort que je ne sais pas, en ce qui me concerne, ce que je ne ferais pas pour elle. »      Tous ceux qui ont eu des relations un peu suivies avec notre vénérée Mère sous­criraient, croyons‑nous, à ce jugement.       

Notre Sainte, plus que nul autre, avait goûté cette attirance et en avait hérité pour elle‑même, en quelque sorte. On connaît de quelle façon charmante elle se pliait aux caractères de ses novices, entrant dans le jeu de toupie, proposant la coquille, pour celle qu'il fallait prendre par ces moyens enfantins. Sa petite Mère n'agissait pas autrement avec l'ancienne « joueuse de quilles sur la Montagne du Carmel », minée par un mal terrible, un lupus qui lui dévorait la face, et qu'elle supportait d'ailleurs, avec une admirable et patiente résignation.

Découvrant, par exemple, dans une revue, une jolie tête d'enfant coiffée d'un petit capuchon, elle la découpait et la donnait à l'éprouvée avec ce billet :

« X... est le petit bébé du bon Dieu. Voici l'image de sa petite âme confiante. Son lupus est bien caché sous la capeline de l'abandon. »

Une autre fois, c'était un négrillon qui se présentait avec cette devise manuscrite :

« Je vais au Ciel.. Thérèse m'entraîne. « je suis noire, mais je suis belle » par la souffrance. C'est Jésus qui le dit. »

Ou bien une ancre portant cette enseigne : « Malgré mon lupus, je vis dans la sainte Espérance qui ne sera pas confondue. »

La pauvre Soeur s'était fait un petit album de ces messages maternels, qui semaient des fleurs de joie sur sa croix.

A une autre, malade, qu'elle soutenait au loin, nous l'avons déjà signalé, par une lettre journalière, notre Mère écrivait gentiment :« je suis absolument noyée... Mais, j'ai encore la tête hors de l'eau pour vous crier "Bon courage ! dans quelques jours, quel bonheur ! retour à la patrie du Carmel, en attendant la patrie du Ciel. »

Un jour, elle nous revenait du jardin, tenant à la main une haute graminée. Nous la présentant, à son côté, elle nous dit d'un air délicieux :

«Voyez ! je suis grande comme une herbe des champs ! Pas plus haute qu'une herbe ! »

Elle réalisait ce qu'elle avait écrit autrefois :

« L'âme n'a point d'âge, comme la petite colombe ne peut avoir de ride. »

Elle avait instinctivement horreur de tout ce qui sentait la prétention, soit dans les paroles, soit dans les écrits et les lectures, et la combattait chez ses filles. Ayant entendu parler d'une Supérieure que l'on nommait « une religieuse de grand style » elle nous dit :

« Ce n'est toujours pas de moi qu'on pourra jamais dire cela ! et je n'y tiens pas, du reste. » Et elle ne put s'empêcher d'ajouter : « c'est si laid ! »

Mais sa simplicité même, loin de masquer ses qualités, lui prêtait un tout autre ascendant, que nous trouvons fort bien tracé sous la plume d'un religieux :

« Dans les rares moments ‑ comme ceux d'une Transfiguration ‑ où il m'a été donné de l'approcher, j'ai surtout senti, goûté, expérimenté son exquise bonté, sa délicatesse inouïe. Tout ce que j'entends d'elle est d'une grâce ineffable. De tout, c'est la suavité, la douceur, le charme et toujours avec sérieux, profondeur et sagesse. » 

Nous avons interrompu notre récit historique, ma Révérende Mère, alors que Mère Agnès de Jésus exerçait un rayonnement intense, tant à l'intérieur du cloître qu'à l'extérieur.

Nous le reprendrons par un écho de ses « Noces d'Or », le 8 mai 1934, où elle était encore en totale activité et d'une étonnante jeunesse.

En dépit des honneurs dont on l'entourait de tous côtés, elle ne s'était jamais habituée à la perspective d'une manifestation qui serait, non pour sa petite Thérèse, mais pour elle. Aussi, ce jubilé la jeta dans une angoisse morale qui devint un martyre, pendant sa retraite préparatoire. Nous en souffrions nous‑mêmes, mais personne n'aurait compris que ce cinquantenaire ne fût pas officiellement célébré. Le bon Dieu permit que ce trouble douloureux disparût au matin de la fête et notre si aimée jubilaire en goûta, dans la paix du coeur, les grâces surnaturelles et reçut avec simplicité les si nombreux témoignages de vénération et d'affection qui affluèrent vers elle, du monde entier. Plusieurs évêques, dont le premier évêque indien, escortaient S. Exc. Mgr Picaud, qui loua éloquemment la mission délicate et bienfaisante confiée par la Providence à la petite Mère de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus.

Du Carmel, les Prélats se rendirent à l'Abbaye des Bénédictines, où l'on commémorait le cinquantième anniversaire de la première Communion de l'angélique Sainte. Cette deuxième partie du programme réjouit grandement notre Mère, qui n'avait pas de félicité complète sans y voir associée sa « petite Thérèse ».

A la réunion du Chapitre qui suivit, elle nous remercia avec effusion et nous livra quelques pensées de son coeur, dont nous ne pouvons malheureusement pas tout citer.

« Et d'abord, je redis ce que ma sainte petite Thérèse m'écrivit au début de l'Histoire de son âme, il y a trente‑neuf ans « Je suis à une époque de mon existence où je puis jeter un regard sur le passé, mon âme s'est mûrie dans le creuset des épreuves. » Et l'expérience que j'ai faite est bien la sienne que « le Seigneur est rempli de douceur, lent à punir et abondant en miséricorde. »

« J'ai encore expérimenté que « Dieu est fidèle, qu'il ne tente jamais au‑dessus des forces », que sa douce main panse toutes les blessures, même celles qui ne sont dues qu'à nos imprudences et à nos illusions. Enfin, j'ai comme touché du doigt qu'une seule chose est nécessaire pour marcher et se maintenir dans le chemin de la vérité, c'est de profiter de toutes les lumières données à notre chère petite Sainte par l'Esprit de Vérité.

« ... Je pense souvent à une certaine scène de l'Evangile que j'aimerais à voir rappeler dans les sermons sur l'Enfance Spirituelle : C'est la visite nocturne de Nicodème à Jésus. Ce docteur en Israël ne comprit qu'alors le divin oracle sur la petitesse évangélique. Si j'avais vécu au temps de Notre Seigneur, j'aurais fait comme lui, je serais allée trouver Jésus, la nuit, pour n'avoir personne autour de moi qui m'aurait empêchée de lui dire ce que je voulais et d'entendre une parole spéciale de sa bouche divine. Mais, c'est cela que nous faisons au Carmel ; nous y sommes venues l'écouter, la nuit, je veux dire loin du monde. Et, dans cette solitude, il nous enseigne tout ce que nous devons savoir. Il nous demande comme à moi, aujourd'hui, de renaître, même au temps de la vieillesse, pour nous simplifier toujours davantage, de sorte qu'il ne reste plus en notre âme que conscience de sa faiblesse et confiance proportionnée en Dieu notre Père. C'est cette grâce, unique, source de paix, que je désire pour vous et pour moi, et je la sollicite avec ardeur comme divin souvenir de mon jubilé.

« ... Et répétons ensemble avec une reconnaissance infinie :« Le cordeau a mesuré pour nous une part délicieuse, un splendide héritage nous est échu. »  

C'est ce texte que notre vénérée Mère avait choisi comme motif central de nos décors, car c'était bien le chant de gratitude qui s'élevait de son âme à cette étape d'un demi‑siècle de grâces. Et l'on revoyait aussi les deux colombes, les couronnes enlacées, du 8 mai 1884.

 

Mère Agnès de Jésus continuait à nous édifier par sa courageuse exactitude, d'autant plus qu'à cette époque elle ressentait une grande lassitude dans le cou, et nous la voyions avec pitié, à l'office des Matines, soutenir péniblement, d'une main, sa tête douloureuse et, de l'autre, porter son lourd bréviaire.

A 78 ans elle confiait à l'une de nous :« J'ai écrit aujourd'hui, des lettres de voeux pour Noël et le nouvel an, à six cardinaux, deux autres aux RR. PP. X. et Y. J'en ai l'esprit tout fatigué. » Et c'est à ce rythme que notre Mère menait de front le labeur de sa charge et sa correspondance, entremêlés de parloirs inévitables et de signatures sollicitées au Tour ou dans le courrier. Si elle condescendait à autographier ainsi des images, c'était dans l'unique souci de faire plaisir. Craignant que sa santé ne pût résister à tant de labeur, nous la pressions de couper son travail par une échappée au jardin, vers son cher ermitage de Gethsémani :

« J'ai peur que ce ne soit pas bien, interrogeait‑elle timidement ‑ Mais si, ma Mère, c'est un devoir absolument. ‑ Oh ! merci, répondait‑elle joyeuse, je n'osais pas... »

Et ce petit tour lui procurait une détente indispensable, lui permettant de reprendre ensuite son travail accablant.

 

Nous ne nous étendrons pas, ma Révérende Mère, sur les divers événements qui marquèrent ces dix années de 1934 à 1944, comme le Congrès Eucharistique National de 1937 que couronna la Bénédiction de la Basilique, par le Légat de Pie XI, le Cardinal Pacelli, devenu si peu de temps après son successeur sur le Trône Pontifical ; puis la pose de la croix au faîte du Dôme, par S. Em. le Cardinal Piazza, notre éminent et si dévoué Protecteur.

Cette croix, en plein Ciel annonçait, pour nous, une ère crucifiante : déclaration de la guerre, deux mois plus tard, le départ pour le Ciel, en janvier 1940, de notre très aimée Soeur Marie du Sacré‑Coeur. L'intimité d'âme qui existait depuis leur petite enfance, entre elle et notre Mère, fit de cette séparation une épreuve particulièrement sentie. Mais il nous a été donné de voir précédemment avec quel abandon fut accepté ce deuil fraternel. Le 16 juin 1941, mourait aussi la chère Visitandine, Soeur Françoise‑Thérèse.

Le 8 mai 1944, les circonstances menaçantes ne permettaient qu'une célébration limitée des « Noces de Diamant » de Mère Agnès de Jésus. Monseigneur notre Evêque vint offrir le Saint Sacrifice à l'infirmerie de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus. Ce fut une journée de joie paisible, malgré les accents sinistres de la sirène. Notre Mère avait avoué, quelques jours auparavant :« J'ai un travail fou, des lettres à écrire, mille choses à prévoir ; et cela mélancolise l'âme comme les événements. Pourtant, j'ai déjà dit au bon Dieu, en regardant la belle Basilique, toute dorée le soir, au coucher du soleil : « je vous la donne ; faites‑en ce que vous voudrez... J'ai dit la même chose devant la Chapelle de la Châsse. »

Un tel holocauste consenti, lui méritait bien « la paix qui domine tout sentiment ». Il achetait encore un magnifique fleuron de gloire thérésienne, sans qu'elle s'en doutât, puisque le même jour, où elle formulait ces offrandes ‑‑‑ 3 mai 1944 ‑‑ S.S Pie XII signait à Rome, le Décret proclamant sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, patronne secondaire de la France, au même titre que sainte Jeanne d'Arc. Nous ne devions l'apprendre qu'un mois plus tard.

Patronne des Missions, Patronne de la France ! En évoquant ce dernier triomphe, notre Mère expliquait :

« Le saint Evangile nous dit de saint Jean‑Baptiste « Il fut grand devant le Seigneur. » C'est ce que je pense de notre Thérèse. Elle fut grande devant le Seigneur, et c'est la seule grandeur véritable. Etre grande devant les hommes, c'est une vanité. Certains événements actuels nous le prouvent éloquemment, une fois de plus.

« Ce ne sont pas les génies, fussent‑ils conquérants, ce sont les doux, ce sont les saints qui possèdent la terre », écrit un pieux auteur. « Notre Thérèse a été grande devant le Seigneur, parce qu'elle a imité Jésus doux et humble de Coeur et parce qu'elle s'est faite toute petite pour son amour, parce qu'elle aussi, comme le saint Précurseur fut « une lampe ardente » jusqu'à oser dire : « Dans le coeur de l'Eglise, ma Mère, je serai l'amour. »

JUIN 1944. ‑ La guerre plane sur notre Normandie. Les raids d'avions s'intensifient. Une grande angoisse étreint les coeurs, devant un inconnu que l'on pressent terrible.

Le 6 au soir, un premier bombardement s'abat sur la ville, secouant les murs du Monastère et laissant présager une suite. Toute la nuit, notre bien‑aimée Mère est réfugiée, avec une partie de la Communauté dans l'infirmerie où était morte Soeur Marie du Sacré‑Coeur ; les bombes pleuvent autour de nous, car notre abri improvisé était juste à proximité du chapelet d'engins lancés sur la rue du Carmel. Groupées auprès de notre vaillante Mère, terrifiées, nous prions avec elle, qui demeure calme ; la voir, nous sentir avec elle fait notre force. Mais dès qu'une accalmie se dessine, elle se précipite au Tour pour demander des nouvelles de l'affreux drame.

Le lendemain matin, Mgr Germain, Directeur du Pèlerinage, se présente à la sacristie et s'offre à nous communier, car l'insécurité est trop grande pour qu'on puisse célébrer la sainte Messe. La Maison des Chapelains n'est plus habitable, celle de nos Soeurs du Carmel Saint‑Joseph, mitoyenne avec nous, s'est en partie effondrée.

La ville est un immense brasier, les victimes dépassent le millier ; tous les échos qui nous parviennent sont navrants. La population s'enfuit vers les campagnes environnantes, car un autre bombardement, nous dit‑on, est annoncé au début de l'après‑midi. Cette fois, nous voulons nous réfugier dans l'autre aile du couvent, à l'Infirmerie de notre petite Sainte. Mais, insouciante du danger, et fidèle à son devoir, notre Mère s'attarde et l'une de nous a juste le temps de la saisir dans ses bras pour se blottir avec elle dans un appartement, quand le déluge d'airain nous circonscrit de nouveau. Notre préau disparaissait sous une fumée âcre et jaunâtre. Nous en sortons encore indemnes, mais quelles perspectives pour la nuit prochaine ? Ces jours derniers, Mère Agnès de Jésus confiait :

« J'ai fait au bon Dieu le sacrifice de notre petit. Carmel, s'il le veut ! »

Dans cette soirée lugubre du 7 juin, elle est prête même au sacrifice d'Abraham, puisqu'elle déclare à nos Soeurs du Tour :« J'ai dit au bon Dieu : « Mon Dieu, je vous fais même le sacrifice de mes filles, si vous le voulez... »

C'était trop ! Thérèse dut recueillir l'offrande héroïque et la présenter au Seigneur, obtenant de se faire l'ange tutélaire de toutes les oblations généreuses de sa petite Mère, pour qu'elles soient épargnées.

Peu à peu, nous voyions s'élever, au‑dessus de nos bâtiments, les incendies voisins, dont les flammèches s'abattaient même dans le préau. Nous étions cependant décidées à demeurer coûte que coûte dans notre clôture. Mais, à la nuit tombante, M. le Supérieur de la Mission de France fait demander notre Mère et l'invite fortement à se rendre avec nous à la Basilique où nos chapelains s'étaient déjà réfugiés ; l'incendie gagnait sans cesse, le feu allait certainement atteindre le Monastère et il serait extrêmement imprudent que nous y restions seules sans secours.

« Mais, c'est impossible, murmura notre Mère, Nous ne pouvons quitter notre Carmel.

‑ Ma Mère, c'est une grave responsabilité pour vous, reprit M. le Supérieur vous êtes en danger ainsi que vos filles.

« ‑ Si c'est un devoir, nous allons le faire, mais dans combien de temps ?

‑ Quelques minutes, ma Mère, le temps de prendre chacune une couverture. Nous vous attendons. Comment rendre le déchirement de cette heure ? Le Carmel de Thérèse, ce reliquaire insigne, va être la proie des flammes... A près de quatre‑vingt‑trois ans, notre Mère doit abandonner ces lieux bénis entre tous, où elle a vécu elle‑même soixante‑deux ans !

Sa douleur est poignante, mais elle la domine paisiblement, sans même l'exprimer et elle nous donne l'ordre de nous préparer rapidement au départ. On retire le Saint Sacrement du tabernacle ; il va gravir avec nous ce Calvaire.

Au seuil de la porte conventuelle, en silence, notre admirable Prieure jette un dernier regard sur son petit Carmel et le bénit de la main, puis elle franchit la clôture sans un mot de regret. Elle reste un chef à ce moment tragique, comme toujours. Et nous la suivons, portant sa souffrance, qui double la nôtre.

Nous ne pouvons, ma Révérende Mère, relater en détail cet exode, au milieu d'immeubles en feu s'écroulant sous nos yeux, cette ascension difficile de la chaotique avenue sillonnée de trous de bombes, de débris de toutes sortes, de cadavres même, lorsque nous apparut, au sommet, la blanche Basilique thérésienne, à peu près intacte, surplombant la cité détruite de sa masse imposante, telle une citadelle inexpugnable.

Quelle espérance s'alluma dans nos coeurs ! Nous pouvions affronter les rafales de fer et de flammes, Thérèse nous garderait chez elle.

Nous voici dans la Crypte, privée de lumière, sommairement campées dans la chapelle de la Vierge du Sourire, au milieu de beaucoup de réfugiés, et même de blessés relevés sous les décombres, par les courageux prêtres et séminaristes de la Mission de France, qui le lendemain, arrachèrent aux flammes notre monastère et nos précieuses Reliques.

Au début de cette première nuit d'exil, quelques larmes s'échappèrent des yeux de notre Mère bien‑aimée, et près d'elle, dans une prière confiante, nous présentions, à notre tour, ces larmes au bon Dieu, pensant qu'elles devaient peser bien lourd dans la balance de sa miséricorde.

Puis, la vie s'organisa dans notre cantonnement ; plusieurs messes chaque matin, un chapelet médité le soir avec Bénédiction du Saint‑Sacrement, la récitation de notre Office canonial lui donnaient un cachet de piété très envié des autres lexoviens dispersés dans des fermes ou des tranchées de fortune. Il s'avéra bientôt qu'il nous faudrait prolonger notre séjour là‑haut jusqu'à la libération de Lisieux, car les bombardements continuaient et la ville n'était plus qu'un désert.

Le 13 juin, un messager du cardinal Suhard put nous atteindre, pour remettre à Mère Agnès de Jésus le Bref Pontifical du Patronage de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus sur la France. Il était, nous l'avons dit, daté du 3 mai, car dans son extrême bienveillance, le Saint‑Père aurait voulu qu'il parvînt à notre Mère, comme Son Auguste présent, pour son jubilé de diamant. Ce nous fut un nouveau motif d'espoir que ravivait l'invocation chantée, chaque soir, d'une voix suppliante « Sancta Teresia, Galliae Patrona, ora pro nobis. »

Dans notre épreuve, le bon Dieu mettait un bien grand adoucissement en fixant notre refuge à la Basilique. Pour notre Mère, en particulier, en dépit des faits sinistres, ce fut comme une réponse divine à un secret désir de voir un jour de près ce temple dont la silhouette, contemplée du Carmel, faisait jaillir en elle un hymne perpétuel d'actions de grâces. Elle ne se lassait pas de l'admirer, méditant sur la magnanime récompense donnée par Dieu à l'humilité volontaire de sa petite Servante. Ce contraste, entre sa vie cachée et une telle apothéose produisait, en Mère Agnès de Jésus, comme en ses filles, un sentiment indicible de reconnaissance.

Et voici que pendant quatre‑vingts jours et quatre‑vingts nuits elle allait, avec nous, vivre à l’ombre de cette chère Basilique. La semi‑obscurité ne nous permettait pas de bien juger des coloris et des détails, mais nous pouvions toutefois apprécier la pureté des lignes et l'ampleur de l'ensemble.

Un dimanche, Mgr Germain invita notre Mère et Soeur Geneviève à monter jusqu'à la partie haute du dôme et, par prudence, on se munit d'un siège portatif. Quel ne fut pas notre étonnement de voir notre vénérée Mère gravir plus aisément que les autres, les escaliers étroits de la tourelle en refusant toute pause. Arrivée aux galeries supérieures, elle se plongea dans la beauté du splendide horizon s'étendant bien au delà de la vallée, ne prêtant même pas attention aux avions lâchant leurs bombes tout autour. Et comme on la conjurait de se garer derrière quelque pilier, elle répondait crânement « Non, laissez‑moi tout voir, pendant que j'y suis. »

Notre chère Mère éprouva le besoin de compléter son poème : « Ce que j'ai vu », par ses impressions sur cette vision inespérée de la Basilique.

Pour mes « Noces de Diamant », j'avais eu ce désir étrange: visiter le beau Monument, le Temple érigé pour notre Ange.

Elle est exaucée, mais à travers le fer et le feu. Sa foi n'en est pas désarmée. Comment ne pas admirer la jeunesse d'âme de cette octogénaire qui, voyant menacé tout ce qu'elle a de plus cher, lance ce cri de confiance éperdue :
Mais d'ailleurs, quand disparaîtrait
De notre Sainte tout vestige,
Notre coeur encor vous louerait,
O Dieu, que l'Amour seul dirige
Car, dans vos profonds jugements,
Nous dit la Parole inspirée :
« Un seul jour est comme mille ans,
Et mille ans, comme une journée... »

Notre vie de prière et de travail se poursuivait hors des grilles ; vie bien dangereuse, mais spécialement en certaines périodes, où nos prêtres jugeaient prudent de nous donner l'absolution générale avant la nuit Et alors, au cours de ces longues heures nocturnes, que de chapelets récités à haute voix, d'invocations criées vers le Ciel ! Notre trop brave petite Mère frôlait sans précautions le péril, et elle nous causa, de ce fait, à diverses reprises, de mortelles inquiétudes. Après un raid meurtrier, où elle était demeurée tout simplement à sa table de travail, près d'une verrière brisée, nous trouvâmes un fragment de bombe qui aurait pu la blesser, et nous remerciâmes le bon Dieu de nous avoir épargné ce malheur. Durant un autre bombardement qui faisait trembler la Basilique... et ses hôtes, nous voyant autour d'elle, dans l'épouvante, elle nous dit d'un air si doux :« Il n'y a qu'à bénir le bon Dieu de tout, quoiqu'il arrive ! »

Plusieurs fois, pendant notre séjour sur la Colline, notre Mère redescendit au Carmel, pour juger personnellement des dégâts, et surtout, de la protection extraordinaire dont il était l'objet, En voyant le préau ensoleillé, ses rosiers fleuris en abondance, la paix indéfinissable du cloître, comparé aux spectacles apocalyptiques de l’extérieur, elle baisait nos murs en disant : « Mon cœur est plein de reconnaissance au bon Dieu qui nous a préservé si visiblement. Je l’aime tant notre petit Carmel !

Sur l’avis favorable qui lui en fut donné, elle profita de cette exclaustration forcée et prolongée, pour se rendre avec Sr Geneviève et son conseil, au cimetière de la ville tout proche de la Basilique, revoir ce petit enclos privilégié, où tant de foules vinrent prier notre Sainte, et s’agenouiller sur la tombe de ses vénérés parents. Puis elle fit une visite aux chers Buissonnets remarquablement protégés eux aussi. Notre pauvre cité était bien morne, mais quelques voisins ayant appris que Mère Agnès de Jésus allait venir, une Maman lui fit présenter une rose magnifique par son gracieux bambin ; d’autres approchèrent leurs petits pour qu’elle les embrasse et ces mères en pleuraient de bonheur

La nouvelle du sinistre de Lisieux causa une grande émotion tant en France qu’à l’étranger et des lettres touchantes nous arrivaient de partout. Notre Mère répondait elle-même à beaucoup, remerciant des marques de sympathie et encourageant ceux que la guerre avait atteints comme nous.

Le 16 juillet dans ce cadre qui évoquait un peu celui des catacombes, elle reçut les premiers vœux d’une jeune professe.

Cependant on parlait sérieusement d’une évacuation de Lisieux, imposée par les forces occupantes. S.E.le Cardinal Suhard et plusieurs de nos amis parisiens, nous pressaient de devancer cet ordre, et nous offraient l’accueil de plusieurs maisons religieuses. De plus, ils faisaient mettre à notre disposition des camions du Secours National, pour nous transporter ainsi que nos principales reliques. Dilemme cruel : fallait-il négliger ces concours précieux et providentiels, qui ne pourraient plus nous être assurés, si la situation militaire empirait, pour risquer alors une fuite dangereuse sur les routes et sous la mitraille ?

D’autre part, quitter Lisieux, c’était pour nous le véritable exil et l’abandon du petit Carmel au pillage et à toutes les dévastations. L’angoisse était telle pour tous, qu’une neuvaine d’adoration fut organisée à la crypte, et l’on se souvient de l’invitation que nous fit, à cette occasion Notre Mère, d’aller prier assiduement devant « le petit bon Dieu ». Pour elle, son âme ne variait pas dans son abandon devant la mort possible et la destruction de tout. Et cependant, elle nous fit cette confidence dont la finale nous frappa beaucoup :

« Je prie et j’ai confiance. Je demande à Dieu qu’Il écarte de nous ce calice, mais c’est tout.

Je pense à Moïse disant : « Seigneur, pas ceci, pas cela. » Moi je ne suis pas portée à prier ainsi. Je craindrais de lui faire de la peine en disant par exemple : Mon Dieu, je sais que vous nous aimez trop pour permettre cette épreuve. Je suis certaine qu’il nous aime particulièrement, mais je ne sais pas comment Il veut nous le montrer. Je préfère m’en remettre à lui, il nous a tant protégées déjà ! N’est-ce pas miraculeux qu’au milieu d’une telle tourmente, notre pauvre petit monastère soit encore debout ? Pourtant au soir de la clôture de notre grande neuvaine, j’ai dit au bon Dieu à propos de l’évacuation qui semble inévitable : «Faites tout ce que vous voudrez, mais ne nous imposez pas l’évacuation. » Je sentais bien que je pouvais lui dire cela, parce que d’habitude, j’accepte tout ce qu’il veut. »

Toutefois elle laissa toute latitude de partir à celles d’entre nous qui l’auraient désiré mais il ne s’en trouva pas

   Cette disposition si positive de notre Mère nous avait éclairées sur le parti à prendre et nous refusâmes jusqu'à l'extrême limite possible, les offres dévouées et instantes des délégués du Secours National. Après, il n'y avait plus qu'à affronter la bataille.

Les duels d'artillerie se déroulèrent sur nos têtes, durant plusieurs jours et plusieurs nuits, mais la confiance de notre Mère ne fut pas trompée, et la main de sa petite Thérèse nous protégea jusqu'à la fin.

Pendant notre exode à la Crypte, bien des personnes de la ville ou des environs vinrent saluer Mère Agnès de Jésus, trop heureuses de la voir sans voile. Elle aurait préféré éviter ces visites, mais très simplement, elle s'y prêtait par bonté, et nous sûmes après que son aménité et celle qu'elle nous conseillait dans ces mêmes cas, fit beaucoup de bien. A l'arrivée des troupes alliées, nous fûmes témoins de scènes charmantes. Des officiers réclamaient la signature de « Pauline », la soeur de la « Petite Fleur » ; à une Messe solennelle célébrée au lendemain de notre libération et où communièrent un millier de soldats, une quête fut faite. Notre Mère s'était modestement cachée, derrière une balustrade de notre petite chapelle de la Sainte Vierge. Mais, tout à coup, deux soldats, se détachant de leurs camarades, viennent s'agenouiller devant elle et déposent à ses pieds le produit de leur collecte : « L'offrande des pauvres », s'excusent‑ils, et ils baisent ses mains avec vénération.

Enfin, le 26 août, fête de la Transverbération de notre Mère sainte Thérèse, sonna l'heure du retour. En procession, escortant le coffret de vermeil contenant les Reliques de notre petite Sainte, et accompagnées d'une foule émue, nous descendîmes de la Colline vers notre chère clôture qui, jamais, ne nous parut plus douce et plus belle.

Voici la petite homélie que nous offrit notre Mère :

« Que pourrais‑je vous dire à cette heure de notre rentrée dans notre béni Monastère ? Mon coeur, comme les vôtres, est plein d'une reconnaissance inexprimable. Sans doute, nous avons souffert, mais combien notre souffrance a été adoucie ! Les Israélites, captifs à Babylone, pleuraient sur les rives du fleuve en se souvenant de Sion et refusaient de chanter leurs cantiques sur une terre étrangère.« Nous, nous avons pu continuer à chanter nos cantiques, nous n'étions pas sur une terre étrangère et ceux qui nous entouraient n'étaient pas nos ennemis. Et puis, notre exil a été adouci, sanctifié par plusieurs messes journalières, la présence de Jésus au Très Saint‑Sacrement, le voisinage et l'appui de saints prêtres, dans cette Crypte merveilleuse édifiée à la gloire de notre grande petite Thérèse. Nous avons pu contempler de près sa splendide Basilique, nous promener, rêvant du Ciel, sur le Parvis, sous les cloîtres, dont la vue s'étend au loin sur les belles campagnes.

« Nous avons pu aussi nous rendre compte de tout près, de la protection merveilleuse accordée à cette Basilique, par les nombreuses traces de bombardements qui l'entourent. Et, de cette hauteur, nous apercevions, dans la vallée, au milieu des ruines de Lisieux, notre petit clocher, notre dôme intacts.

« Un jour, où des pensées de reconnaissance remplissaient particulièrement mon coeur, j'ai ouvert le saint Evangile et suis tombée sur ces mots... « Cependant, le Centurion et ceux qui étaient là avec lui à garder Jésus, voyant le tremblement de terre et les choses qui se passaient disaient : « Cet homme était vraiment Fils de Dieu.» J'ai fait alors ce rapprochement : Il faut reconnaître l'amour particulier du bon Dieu pour notre petite Thérèse, puisqu'il a fait de si grandes choses, afin de prouver qu'elle a été vraiment « Fille de Dieu ».

« Oh ! qu'elle nous aide à reprendre avec ferveur notre vie religieuse ! Et n'oublions pas que nous aurions pu, nous aussi, perdre la vie, dans ce cataclysme, comme tant d’autres religieuses. Alors, cette vie qui nous a été conservée, il faut pleinement l’employer à la gloire du Seigneur, c'est‑à‑dire à la pratique de toutes les vertus, surtout celle de la charité fraternelle.

Si cela et tant d’autres choses nous coûtent, pensons que l'encouragement donné à Ste Jeanne d’Arc par ses voix, est aussi pour nous : « N’aie souci de ton martyre, prends tout en gré, tu t’en iras par grande victoire au Royaume du Paradis. »

Oui, prenons tout en gré, et plus nous aurons à souffrir, plus nous nous laisserons brûler à petit feu par les sacrifices journaliers, plus grande et plus puissante sera la flamme d’amour qui purifiera nos âmes et leur méritera d'aller droit au Ciel. »

           

   Il ne nous reste plus, ma Révérende Mère, qu'à vous dépeindre le soir de la longue et si fructueuse vie de notre regrettée Mère. Comme après une journée de beau soleil, nous voyons le firmament s’irradier de tons chauds, ainsi nous pûmes admirer chez Mère Agnès de Jésus un magnifique couchant...Cependant, s’il fallait établir une gradation quelconque entre ses vertus parvenues à leur apogée, nous pourrions dire qu'elle montra alors la plus parfaite réalisation de « l’Enfance spirituelle dans l’âge le plus avancé. » Il semblait que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus voulait témoigner par sa petite Mère, de ce qu'elle aurait été, elle‑même, si elle eût atteint la vieillesse.

Jusqu’en 1945, où la chute que nous avons déjà mentionnée commença d'ébranler sérieusement sa santé, Notre Mère continua sa vie normale et surmenée. Au terme de sa retraite privée de 1948, elle nous rapporta du désert ce bouquet spirituel :

"N.S. m’a rejointe dès le premier jour de mon voyage, comme les disciples d’Emmaüs, et il m’a accompagnée jusqu'au dernier jour, et je ne l'ai pas laissé partir. Alors, j’espère qu’il est resté avec moi, car « il se fait tard et le jour de ma vie est sur son déclin". La vôtre aussi, mes chères Soeurs, car la vie la plus longue est toujours bien courte.

Qu’avons-nous donc à faire, vous et moi ?

-Rien qu’à écouter constamment Notre‑Seigneur, à suivre ses inspirations, chaque jour et à toute heure, à souffrir tout ce qu'il permet, à nous confier en lui pour tout, disant avec notre petite sainte Thérèse: « C'est toujours ce qu'il fait que j'aime. »

Un jour viendra, le dernier, où il nous fera entrer avec lui dans l'Hôtellerie du Ciel, et là, il nous sera donné de le connaître pleinement « à la fraction du pain », à la Communion éternelle. »

   Une soeur lui demandant, dans l'intimité, comment Jésus s'était montré à elle en sa solitude, elle répondit : « Pas avec des consolations ; avec des grâces de force et de vérité. »

Vers cette même époque, notre Mère nous raconta ceci : « J’ai vu la petite Thérèse en rêve, cette nuit. Elle était comme je l'ai connue autrefois. Elle m’a dit en souriant : Vous vieillissez, ma petite Mère. Et je lui ai répondu : Rien ne saurait me faire plus de plaisir que ce que vous me dites‑là. »

Elle ne cherchait donc point à s'illusionner et, souvent, nous entretenait de sa mort prochaine.

En janvier 1943 déjà, à l'arrivée de notre si bon Aumônier, ne lui avait‑elle pas déclaré à sa première visite : « C’est vous, mon Père, qui me donnerez l'Extrême‑ Onction. »

   A la veille de la Ste Agnès, de l’année 1949, elle fut atteinte de congestion pulmonaire, et l’on jugea indispensable de la transporter, de sa froide cellule, au nord, dans une infirmerie chauffée, ayant vue sur la jardin et même sur la Basilique. Il lui en coûta quelque peu, mais elle acquiesça.; ce mot résume son attitude devant tous les sacrifices qui s’imposèrent à elle dans la suite.

   Le 8 mai, tout à fait dans l’intimité, nous fêtâmes ses « Noces de Rubis » : la petite goutte de sang se mêlait à l’éclat de l'or et du diamant...

Bientôt elle vit la plume lui tomber subitement des mains. Nous seules, ma Révérende

Mère, avons pu mesurer ce que cette impuissance fut pour elle. Que de bien, quelle somme de travail elle avait accompli par sa plume ? Comment à ce propos, ne pas parler de sa belle

écriture remarquée par le Saint‑Père lui‑même, qui disait à Mgr Picaud devant une lettre de

notre Mère : « Voyez quelle écriture ferme, Monseigneur, et à cet âge ! »

Un moine bénédictin notait de son côté, en parlant d'elle : « Je voulais vous dire combien j'ai admiré sa belle écriture, si ferme, si large, toute ouverte. Je ne suis point graphologue, mais quelle belle âme on devine... »

   La plume cette fois défaillait, mais l'âme restait forte. Mère Agnès de Jésus ne murmura pas une plainte : « Je l’offre au Bon Dieu » dit‑elle simplement à Soeur Geneviève, en confidence.

Pour lui donner l’illusion qu’elle pouvait encore écrire, nous essayions, parfois, de lui faire tracer sa signature, et nous avions le coeur brisé en constatant ce qu'il lui fallait d’effort pour former des caractères minuscules et tremblés. Ses traits à elle‑même se contractaient douloureusement devant le pauvre résultat d'une telle fatigue, et nous nous gardions bien d’insister.

   Elle marchait encore avec l'aide d'une canne et appuyée au bras de l'une de ses filles. Une Sœur la rencontrant ainsi, voulut la consoler : « Le Bon Dieu vous gardera vos jambes, ma petite Mère. » Elle se retourna vivement : « Le Bon Dieu fera ce qu’il voudra ! »

Une novice lui rappelait le troisième anniversaire de son entrée au Carmel : « Alors, je vous ai reçue en pleine vie ! »

Car au fur et à mesure que ses forces déclinaient et qu'elle devait renoncer à tel ou tel exercice

commun, elle en souffrait profondément. Ce lui fut même une véritable épreuve d'âme de continuer à porter la charge de Prieure, sans pouvoir être présente au milieu de nous, avec cette fidélité parfaite qu'elle avait toujours observée. Elle exposa son scrupule à nos Supérieurs qui, évidemment, la rassurèrent, lui laissant entendre qu’elle devrait rester jusqu'à sa mort, au poste où l'avait placée le Saint Siège

Quelquefois, nous la surprenions pensive et si on la questionnait :

« Tout me fuit », répondait-elle avec résignation.   Ou encore : « Je ne pense qu’à une seule chose, être bien au Bon Dieu

Je m’abandonne, je voudrais ne jamais lui résister Je me demande ce qu’il y aura de nouveau aujourd’hui…..Elle sous-entendait : comme renoncement.

Nous lui disions : « La petite Thérèse vient demander ses plus belles roses à sa petite Mère

-c’est vrai reconnaissait -elle.

   Le 1er novembre 1950, elle alla encore à l’Oratoire recevoir une Profession, mais quelques jours après, son état de dépression totale inspira les plus vives inquiétudes : « C’est une lampe qui s’éteint faute d’huile, vous la verrez s’endormir pour ne plus se réveiller » nous disaient les docteurs et on jugea prudent de lui faire donner l’Extrême Onction, le 12 novembre. Malgré sa faiblesse si grande, elle s’unit en pleine connaissance à la sérémonie, et comme on lui demandait après si elle désirait quelque chose, « Rien que le Ciel » murmura-t-elle.

   Cette pensée du Ciel ne la quittait plus. Les médecins la soignaient avec un dévouement que nous devons qualifier de «filial», et nous-mêmes faisions l’impossible pour prolonger cette existence si précieuse. S.S.Pie XII, informé indirectement de nos craintes, lui envoya sa bénédiction et manifesta le désir d’être tenu au courant. Malgré toute la discrétion que nous avions gardée, la presse et la radio publièrent des communiqués alarmants, qui nous valurent bien des lettres, mais aussi beaucoup de prières.

   Le Seigneur daigna les exaucer et nous conserva quelques mois encore cette mère si aimée. Elle revint progressivement à la vie, mais cependant, de façon si inespérée que les docteurs y virent une nette intervention de sa Sainte petite Soeur.

Elle avait toutefois traversé les affres de l’agonie. Très agitée une nuit, l’infirmière l’entendit gémir : « C’est triste la mort ! –Mais non , lui dit-elle pour l’encourager, c’est l’entrée dans la vie « Il faut y être……seule, poursuivit-elle avec angoisse. Je n’en puis plus ! Mon Dieu, je vous en prie, ayez pitié de moi ! Je m’abandonne à la grâce ! »

Et encore, « O mon Dieu, venez me chercher ! » Mais elle ajoutait aussitôt : « Il faut ne vouloir que sa volonté… Je voudrais que le Bon Dieu soit glorifié plus que tout !.. »

Le Bon Dieu voulait ajouter un fleuron à son cinquantenaire de Priorat et nous réserver à nous-mêmes une immense consolation.

 

     Dans le courant de décembre, noue eûmes les premiers échos de la Constitution apostolique Sponsa Christi du 21 novembre, et de l’invitation qu’y faisait le St Père aux moniales de revenir aux vœux solennels. Puisque le Ciel nous gardait Notre Mère, notre plus cher désir fut aussitôt de faire ce don total entre ses mains. Les démarches furent activées dans ce but, et le 19 Mars 1951, Mère Agnès de Jésus prononça elle-même ses vœux solennels, et reçut les nôtres. Cérémonie extrêmement touchante qui eut lieu dans son infirmerie où elle était alitée, mais qu’elle supporta sans fatigue excessive.

Le 27 février, dans des conditions analogues, elle avait reçu la profession d’une novice.

     Avec le retour du printemps, nous pûmes sortir notre Mère de son infirmerie et la conduire même au jardin, refaire ses chers pèlerinages d'antan. Le soleil lui redonnait vigueur et appétit ; elle lisait, montrait de plus en plus d'intérêt à toutes choses ; c'était une véritable reprise de vie, qui nous comblait de joie et d'espoir, malgré sa conviction à elle, qui lui faisait dire :

« Je suis comme quelqu'un qui est près du Ciel. Jésus me laisse encore un peu sur la terre, mais c'est comme si je n'y étais plus. »

Et elle jouissait, par avance, de ce Ciel tant attendu : «  Qu'on est heureux d'être au bon Dieu ! Il nous en réserve de belles choses au Ciel. On ne peut pas savoir ce que c'est... Le connaitre ... J'ai soif des eaux de la vie éternelle ! »

La marche, cependant, lui étant trop fatigante, elle dut se résigner au fauteuil roulant, qu'elle avait tant appréhendé ! Mais là encore, elle n'émit aucune plainte. Au cours de ses promenades, on sonnait la Communauté, qui accourait joyeuse, faisait une petite récréation avec elle et recevait sa bénédiction. Le plus souvent, au terme de cette douce réunion, notre bien‑aimée Mère distribuait à chacune des pétales de roses, puis elle nous contemplait, ravie, les lancer avec amour vers le Christ du préau. Ce geste renouvelant celui de sa petite Thérèse n'était‑il pas tout un symbole ?

Elle se rendait aussi quelquefois au Tour pour voir ses chères enfants de l'extérieur, enfin, elle assistait au Salut du Très Saint‑Sacrement.

 

Le 2 juillet, anniversaire de sa première Communion, Mère Agnès de Jésus passa un bon moment dans l'Oratoire, où le Saint‑Sacrement était exposé. Ce fut sa dernière adoration. Il en advint d'elle comme de sa sainte petite Soeur, dont elle avait écrit dans ses Novissima Verba :

«2 juillet : Elle alla, pour la dernière fois devant le Saint‑Sacrement à l'Oratoire, dans l'après‑midi ; mais elle était à bout de forces. Je la vis regarder l'Hostie longtemps et je devinais que c'était sans aucune consolation, mais avec beaucoup de paix au fond du coeur. »

Nous pourrions reprendre cette finale textuellement pour la petite Mère de Thérèse.

 

   Le 13 juillet, Mgr Germain vint chercher au Carmel, pour l'installer définitivement à la Basilique, le grand Reliquaire du bras droit de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, que nous tenions en réserve, pour cette fin, depuis 1934. Le Ciel semblait attendre cet événement pour laisser le mérite de ce don à notre Mère, puisque, dès le lendemain, elle se trouva plus fatiguée.

   Le dimanche 15, M. notre Aumônier lui apporta la sainte Communion, comme tous les jours depuis le 11 novembre. Mais, en fin de matinée, elle nous parut prostrée et eut une crise d'étouffement. Notre bon docteur habituel étant absent, nous fîmes appel à son dévoué suppléant, qui diagnostiqua aussitôt des points de congestion pulmonaire. A midi, elle commença à haute voix la récitation de l'Angelus, mais elle s'arrêta sur ces mots : « Ecce ancilla Domini. » N'était‑ce pas le résumé de toute sa vie de fidélité aimante ?

La nuit suivante, elle entra dans une sorte de demi‑coma, d'origine urémique. Nous étions au 16 juillet 1951, soixante‑septième anniversaire de sa Prise de Voile. Notre Mère du Ciel la cachait sous son voile répondant à son attente, puisque notre Mère nous avait dit, le 8 mai précédent, en nous parlant de la Sainte Vierge :

« Il faut l'aimer, l'aimer toujours davantage, c'est la « Porte du Ciel ». Et elle acheva comme en un soupir profond :« Ne trouvez‑vous pas qu'il n 'y a que le silence qui parle ?... » Mesurait‑elle ce qui l'attendait ?

Au début de cette nuit, avant qu'elle tombât en plein assoupissement, son infirmière fut frappée de voir son regard, douloureux et anxieux, se porter sans cesse vers une aquarelle représentant la Vierge bénie, soutenant maternellement dans ses bras une Carmélite mourante. Puis il se dirigeait vers la Sainte‑Face, pour revenir avec insistance vers Celle qui allait être bientôt, pour elle, « Janua Coeli ».

Pourtant, au milieu de nos alarmes, nous nous raccrochions à un espoir : deux de nos Soeurs Tourières prenaient part au Triduum organisé à Lourdes, ces jours‑là même, pour le IV Centenaire du Saint Scapulaire et avaient fait célébrer une Messe pour elle, à la grotte miraculeuse.: « Vous allez m'empêcher d'aller au Ciel, j'en ai si grande envie », nous avait‑elle dit peu auparavant, et le bon Dieu prit en pitié ses désirs... Le 17, la grâce de l'ExtrêmeOnction lui fut renouvelée.

Le 23 juillet, le Saint‑Père lui fit adresser ce télégramme :« Sa Sainteté informée aggravation votre état de santé vous accorde très paternellement gage abondants réconforts célestes par intercession fraternelle sainte Thérèse, spéciale Bénédiction. »

Hélas ! nous dûmes nous contenter de déposer quelques instants l'Auguste message sur son front. : Ce sommeil paisible, sans souffrance apparente, se prolongea treize jours ! déconcertant les deux docteurs qui l'entouraient des soins les plus attentifs, autant inspirés par leur science que par leur vénération respectueuse. L'un d'eux, très attaché à notre Carmel, la considérant comme sa mère, grâce au concours non moins affectueux d'un autre ami, qui l'amenait lui‑même en auto, fit à plusieurs reprises le voyage de Paris-Lisieux, pour la visiter. Nous ne saurions traduire notre émotion reconnaissante devant pareils dévouements.

Nous ne nous lassions pas de contempler cette Mère si tendrement aimée qui, la tête légèrement inclinée sur la droite, rappelait l'attitude, gracieuse et abandonnée, de l'enfant endormi dans les bras de son Père : « la dormition dans le Seigneur », remarquait Mgr Germain, entré pour la bénir.

Le 7 avril 1897, à sa petite Mère qui lui avouait ses appréhensions du redoutable passage de la mort, sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus avait répondu :

« Le bon Dieu vous pompera comme une petite goutte de rosée. »

Mère Agnès de Jésus avait inscrit cette consolante promesse dans ses notes intimes en la commentant ainsi :

« Le Seigneur nous dit par un prophète, « qu'un soleil de justice se lèvera pour ceux qui l'aiment et que la guérison sera dans ses rayons. » « La petite goutte de rosée ne sera donc pas détruite, mais seulement pompée et attirée par le Soleil d'Amour, et la guérison sera dans ses rayons, c'est‑à‑dire qu'elle se trouvera en même temps, pompée et purifiée. »

Cette double prophétie sur laquelle se basait la suprême espérance de notre Mère se réalisait sous nos yeux ; comme la rosée du matin n'est aspirée que lentement par la chaleur des rayons solaires, ainsi son âme bénie était attirée suavement, dans un doux et long sommeil, vers le divin foyer de l'Amour.

Le samedi 28 juillet au matin, le médecin constata un affaiblissement général et nous prévint que le dénouement approchait. Au début de l'après‑midi, en effet, la respiration précipitée se fit intermittente, mais le coeur lutta quelques heures encore. La Communauté entourait notre Mère chérie et dut, à regret, s'éloigner pour le chant du Salve et du Salut. Elle revint en hâte, appelée par la cloche de l'infirmerie et un quart d'heure avant l'Angelus, tout à coup, les mains inertes et glacées de notre sainte mourante pressèrent nettement celles de ses infirmières, enlacées dans les siennes ; puis ses beaux yeux s'ouvrirent et nous fixèrent d'un regard clair et tout à fait lucide.

Comment exprimer notre saisissement devant ce réveil inespéré, en cet instant suprême... Nous nous empressâmes de réciter son invocation préférée : « Jésus, doux et humble de Coeur, rendez mon coeur semblable au vôtre. »

Aussitôt, une légère inclination de tête, un mouvement des lèvres, un sourire même, marquèrent son acquiescement ; elle nous revenait donc, en pleine connaissance, pour un ultime adieu. « Ma petite Mère, toutes vos enfants sont là, près de vous, avec Soeur Geneviève. »

Alors, le cher regard nous enveloppa toutes et se tourna dans la direction de la très aimée Céline. Nous poursuivîmes les invocations au Sacré‑Coeur qu'elle redisait jadis, avec tant de ferveur : « Jésus, doux et humble de Coeur, prenez mon coeur, qu'il soit bien vôtre ; changez mon coeur avec le vôtre ; placez mon coeur tout près du vôtre... » et une nouvelle inclination, nous prouva qu'elle s'unissait à notre prière.

Nous murmurâmes encore, l'acte d'amour de Thérèse :« Mon Dieu, je vous aime, « Vierge du Sourire, souriez‑moi. »

Et enfin :« Sainte petite Thérèse, aidez‑moi, venez me chercher... »

Et Thérèse « descendit » à cet appel. Au même instant, fermant à demi les yeux, sa petite Mère exhala son dernier soupir et s'envola pour l'ineffable rencontre...

La Sainte elle‑même avait, de son vivant, savouré à l'avance la douceur de ce revoir éternel: « Ma petite Mère, je ne puis vous dire ma reconnaissance ; je pleure parce que je suis trop touchée, de ce que vous avez fait pour moi depuis mon enfance. Oh ! tout ce que je vous dois ! Mais, quand je serai au Ciel, je dirai la vérité, je dirai aux saints : c'est ma « petite Mère » qui m'a donné tout ce qui vous plaît en moi. »

Et l'on entrevoit Thérèse, « le Benjamin du bon Dieu », comme disait justement Mère Agnès de Jésus, présenter elle‑même au Souverain juge et à toute l'assemblée des saints, cette « petite Mère » unique, à qui elle devait tant.

Au mois d'avril 1951 notre Mère avait confié très simplement : « J'ai vu dans le grand Livre des secrets du bon Dieu des choses ravissantes. ‑ Etait‑ce des choses vous concernant ou d'autres? lui demanda‑t‑on.‑ C'était pour moi » confirma‑t‑elle.

Elle devait les lire maintenant, en pleine lumière, et en goûter les fruits.

 

Et c'était bien un reflet de paix céleste, de beauté sereine et indéfinissable, qui se reflétait sur son visage. Maîtrisant son émotion, Soeur Geneviève de la Sainte‑Face lui ferma les yeux. Il revenait à Céline de rendre ce dernier devoir à sa « Petite Mère ».

Dès que la nouvelle du décès fut connue à l'extérieur, Mgr Germain donna l'ordre de sonner, d'abord en glas, la cloche de la Basilique, dont Mère Agnès de Jésus était la Marraine, puis tout le majestueux carillon s'ébranla en sonnerie de fête. C'était, aurait‑on dit, l'annonce d'un triomphe et d'une grande allégresse, ce qui remua vivement nos coeurs meurtris.

 Notre chère Soeur Geneviève de la Sainte‑Face, forte et courageuse dans cette dernière séparation, ouvrit peu après le saint Evangile, et son doigt, au hasard, lui indiqua ce texte :

« Père, je vous ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire. Notre humble Mère pouvait se rendre ce témoignage ou, du moins, nous ses filles, devions le lui rendre avec reconnaissance et fierté.

Pour cette première nuit, nous transportâmes sa dépouille mortelle dans l'infirmerie de notre petite Sainte, là où elle avait recueilli pour elle‑même tant de fraternelles et formelles assurances d'éternité.

 

Puis, le lendemain dimanche, nous la conduisîmes au Choeur, et, dès le début de l'après‑midi, s'organisa, sous la surveillance empressée de nos Chapelains, un défilé émouvant qui se poursuivit jusqu'à la fermeture du cercueil, le mardi à quinze heures. On ne saurait évaluer la foule qui se pressa durant ce temps devant notre grille, car les communiqués de la radio et des journaux avaient soulevé une émotion incroyable dans le monde entier, et des personnes vinrent expressément de Belgique, de Suisse et même, nous fut‑il dit, d'Amérique, en avion, pour voir Mère Agnès de Jésus et prier devant elle !

Et nous entendions de continuelles exclamations admiratives : «Quelle est belle ! quelle expression de paix ! jamais on n'aurait pu la croire presque nonagénaire. »

Une centaine de télégrammes ou câblogrammes nous arrivèrent de tous les pays, dont celui‑ci du Souverain Pontife, signé très exceptionnellement de Son nom:

Cité du Vatican, 31 juillet 1951.
« Ayant appris avec peine la nouvelle de la mort de Notre Très chère Fille Agnès de Jjésus, Nous recommandons à la miséricorde divine l'âme de votre vénérée Prieure, par l'intercession de la Sainte dont elle fut à la fois la soeur et la Mère et Nous vous accordons, ainsi qu'à Soeur Geneviève de la Sainte‑Face et à toutes les Religieuses, Notre Bénédiction Apostolique. »
Pius PP. XII.

Spontanément, tous les amis de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus et de Mère Agnès de Jjésus, orientèrent leur sympathie émue vers notre bien‑aimée Soeur Geneviève, qui reçut un flot de lettres. N'était‑elle pas la dernière survivante de cette famille exemplaire et privilégiée, la seule désormais à en prolonger, sur la terre, la tradition fidèle ?

Le 1er aout furent célébrés les obsèques solennelles avec Messe pontificale de REQUIEM par Mgr Fallaize evêque de Thmuis, sous la présidence de Mgr Picaud, qui depuis 15 jours retardait son départ en Bretagne, tenant à rendre à Notre Mère ce suprême hommage de sa profonde estime. Il était entouré de S.E.Mgr Pasquet, l’evêque du Berceau de Ste Thérèse et de Pauline, du Révérendissime Père Abbé de la Grande Trappe de Soligny, de Mgr Testa, auditeur de la Nonciature de Paris, délégué par S.E. le Nonce Apostolique, et de plusieurs autre prélats, certains représentant leurs évêques empêchés, et des Supérieurs généraux. N.T.R.P.Provincial de Paris, celui d’Avignon- Aquitaine, et de nombreux Prieurs et religieux des divers couvents, constituèrent une escorte carmélitaine à celle qui avait tant fait pour doter la famille de Ste Thérèse d’Avila et de St Jean de la Croix, d’un nouveau fleuron de sainteté.

Les chants de la Maîtrise de la Basilique alternaient avec un chœur admirablement fourni par nos Révérends Pères et les très nombreux prêtres assistants. L’orgue modulait des airs de cantiques si bien appropriés :
                                      Heureux qui dès son enfance
                                     Soumis aux lois du Seigneur, etc

Et surtout la mélodie du poème : « la Nielle des blés » composé par notre Mère :
                         O Dieu ton jugement qu’il est doux pour mon âme
                         J’avais bien deviné ce que je trouve en Toi
                         Ton cœur est tout amour, je n’y vois qu’une flamme
                         Je n’y vois que douceur et tendresse pour moi…

 

Après la messe Mgr Picaud monta en chaire, et tout en se défendant de faire l’éloge de la chère disparue, d’une voie coupée par l’émotion, il mit en relief avec son éloquence si persuasive, le rôle providentiel et si parfaitement rempli par Mère Agnès de Jésus dans la vie et la survie de sa glorieuse petite sœur.

Puis les évêques et prélats, une partie du clergé, environ 75 ecclésiastiques, entrèrent en clôture pour les trois absoutes, données par N.T.R.P.Provincial de Paris, et leurs Excellences Nos Sgrs Pasquet et Falaise. Elles furent chantées a capella par nos R.P.Carmes qui, revêtus de leur blanc manteau, prirent ensuite le cercueil pour le porter à l’entrée toute proche du caveau situé sous la Châsse, où reposait déjà notre chère sœur Marie du Sacré Cœur.

Thérèse n’avait-elle pas prédit cette heure, lorsqu’elle disait à Mère Agnès de Jésus, le 2 août 1897 : « Je serai bientôt dans les horreurs du tombeau ! Vous y serez un jour aussi ma petite Mère. Et en vous voyant arriver auprès de moi, « mes os humiliés tressailliront d’allégresse. »

C’est notre consolation de garder ainsi parmi nous notre si chère Mère. Nous ne pouvons qu’adhérer pleinement à ce souhait par lequel notre évêque vénéré avait terminé son discours :

« Notre confiance est, qu'aujourd'hui, vous avez près de sainte Thérèse, une Prieure qui continue de lui être associée, et qui veille sur la vie et la sainteté de son Carmel de Lisieux. »

N'avons‑nous pas aussi cette promesse que nous faisait, un jour, notre Mère si aimée. On lui demandait :« Quand vous serez au Ciel, est‑ce que vous ferez comme votre petite Thérèse, est‑ce que « vous descendrez » ? Avec élan, elle avait répondu « Oh ! je ne quitterai pas mon petit Carmel... »

Et nous sommes également sûres, ma Révérende Mère, que notre inoubliable Mère garde dans son éternité cet amour profond et cette sollicitude affectueuse qu'elle vouait ici‑bas, à notre Saint Ordre et à tous nos Monastères. Si près de sa petite Thérèse, comment ne serait‑elle pas une puissante et secourable avocate ?

Nous osons vous prier, ma Révérende Mère, de la réjouir en ajoutant aux suffrages déjà demandés pour elle, un Chemin de Croix, les invocations à Jésus doux et humble de Coeur, qui furent l'aspiration constante de son âme et un Magnificat en actions de grâces des faveurs privilégiées de sa longue existence. Elle vous en remerciera par la main de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, à qui nous confions nous‑mêmes notre dette de reconnaissance pour tous les témoignages de fraternelle sympathie, qui nous sont venus de nos Carmels, dans notre si grande épreuve.
Veuillez agréer, ma Révérende et Très Honorée Mère, l'expression de notre profond et religieux respect en Notre‑Seigneur.
De Votre Révérence, la très humble Soeur et Servante,
Sr FRANÇOISE‑THÉRÈSE DE L'ENFANT‑JÉSUS ET DE LA SAINTE‑FACE,
Prieure, O.C.D.
De notre Monastère du Sacré‑Coeur de Jésus, de l'Immaculée‑ Conception et de sainte Thérèse de l'Enfant‑Jésus, des Carmélites de Lisieux,
le 8 mai 1952,
soixante‑huitième anniversaire de la Profession religieuse de notre vénérée Mère Agnès de Jésus.

 

IMPRIMATUR :  +François‑Marie PICAUD, Evêque de Bayeux et Lisieux.
Traduction et reproduction interdites pour tout pays. Copyright by Carmel de Lisieux 1952.

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