Imprimer

De Léonie à Céline - 18 novembre 1890. Fragment.

 

De Léonie à Céline. 18 novembre 1890. Fragment.

Lisieux, 18 novembre 1890
Ma très chère petite sœur,
Si tu savais combien je pense à toi pendant mes jours d'exil ; ils sont doux autant qu'il est possible
de l'être, car ma tante est si bonne pour moi. De mon côté, je fais tout ce que je peux pour lui rendre
l'absence de ses deux petites filles moins dure, pour cela je ne la quitte pas un instant, je m'efforce d'être
gaie, enfin je crois que tout va bien. La volonté du bon Dieu est que cette semaine je sois privée de la
solitude de ma chambre, chose qui me manque extrêmement ; je lui fais le sacrifice de cela et je me
contente de lui dire que je l'aime, bien des fois pendant la journée qui se passe heureusement assez vite.
Plus que deux jours et puis je te reverrai, petite sœur bien aimée, tu me manques bien, je ne puis retenir
mes larmes en t'écrivant. Si tu savais comme ta lettre m'a fait plaisir, je vois avec bonheur que nous
aurons bientôt notre papa chéri près de nous ; je suis de ton avis, nous aurons du mal, mais ce mal sera
bien doux et je suis toute prête avec toi à dépenser toutes mes forces et même ma vie, s'il le faut. Toi, ma
petite sœur, tu me donneras du courage et je ferai tout pour rendre heureux ses derniers jours. Nous avons
été si privées de lui que cela nous semblera bien doux de lui prodiguer nos soins. Mais je n'ose trop me
réjouir, combien de fois avons-nous eu cet espoir et puis le moment de Dieu n'était pas encore arrivé. Qui
sait ? Il veut peut-être encore prolonger notre épreuve, je suis portée à le croire, mais cependant j'espère,
car enfin cette croix de fer ne durera pas toujours. Notre mieux, vois-tu, ma sœur chérie, c'est de nous
remettre dans le Cœur de Jésus avec tout ce qui nous regarde ; là, uniquement, nous reprendrons courage
pour supporter les douleurs de la vie, qui certes ne nous font pas défaut. Mais ne nous plaignons pas, nous
sommes plus que les amies de Jésus, nous sommes ses épouses, voilà pourquoi il nous traite ainsi. Au ciel
nous verrons notre père chéri si humilié comblé de gloire pour l'éternité ! Soyons sa couronne, rendons-
nous dignes d'un tel père...
J'ai envoyé ton petit mot et ton portrait au Carmel, lundi [le tableau de Mgr Robin]. J'ai été voir Marie
le lendemain, je lui ai parlé de notre cher papa, elle était bien heureuse et mon parloir m'a fait du bien.
J'avais besoin de cela pour reprendre courage dans ma vie solitaire, par moments je souffre bien, mais
tu vas bientôt revenir ; tu sais que nous avons toujours été ensemble voilà pourquoi je trouve le temps si
long et pourtant je ne me suis point ennuyée, j'ai été trop dérangée pour cela.
Ma petite sœur chérie, tu sais si je t'aime, je te parle avec tout mon cœur, je suis ravie de te savoir
heureuse et je suis toute prête à te donner ce bonheur autant de fois que tu te le désireras, malgré que je
sois bien privée de toi.

Retour à la liste des correspondants