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De Marie Guérin à Céline. 14 septembre 1894.

 

De Marie Guérin à Céline. 14 septembre 1894.

 

Pauvre petite chérie,

       Je vais aller te voir, mais je crains bien de ne pouvoir être toute seule. J'aurais pourtant tant de choses à te dire... Oh! que la séparation a été pénible ! ! ! Je voulais tenir ma promesse et ne pas verser une larme, mais je n'ai pas pu. Lorsque j'ai entendu les sanglots autour de moi, je n'ai pu retenir les miens. Cependant j'ai fort résisté... tellement fort que si je n'avais pas eu un mur pour me soutenir, je n'aurais pu tenir debout bien longtemps, en rentrant dans la chapelle j'étais étourdie comme un lapin qu'on assomme et ne pouvais trop me conduire.

     Mon loup chéri, maintenant tout est [lv°] passé... Que ce pauvre petit père m'a fait de pitié... il t'aime, vois-tu, comme tu ne le croirais jamais. Il commence à se remettre un peu mais on ne peut lui parler ni de son Francis ni de sa Jeanne, c'est sa Céline qu'il voit partout. Plus d'une fois ce matin il a sanglotté et surtout pendant le déjeûner. Nous ne pouvions pas lui présenter un seul plat sans qu'il dise : « Elle n'en a pas, elle... » et les larmes repartaient.

       Mais maintenant tout est plus calme, il s'occupe comme moi à ranger toutes tes petites affaires. Le cœur aime à songer et à s'occuper de tout ce qui peut redonner le souvenir de ceux qui nous ont quittés. Dès mon arrivée à la maison j'ai commencé par accrocher ton portrait au-dessus de mon petit bureau. Te dire ce que je l'ai baisé de fois et [2r°] combien je le regarde avec affection, il me parle et me fait grand bien à l'âme parce que ton expression ne dit qu'une parole : Courage... combattons pour le ciel...

         Tu sais, toi seule, ce que je dois souffrir et le vide que tu vas faire dans la maison : aie bien pitié de moi, mais vois-tu, au fond, je suis très courageuse, beaucoup plus que je ne l'aurais cru. Si je pleure souvent, c'est parce que je me contrains trop devant tout le monde, je fais concurrence à la pauvre Léonie, j'ai déjà mouillé trois mouchoirs.

       Du moment que je vais te voir heureuse maintenant je ne vais plus avoir aucun chagrin. Surtout pense à moi ce soir en mettant tes petites babouches, tu me l'as promis.

       As-tu fait mes commissions à ma [2v°] mère chérie? (Marie de Gonzague). 

Embrasse-la bien pour moi, tout ce que tu vas pouvoir de plus fort et dis-lui surtout combien je l'aime. Embrasse bien aussi mes trois grandes sœurs. Je charge tout le monde de te manger de baisers.

Ta petite chérie

Marie

 

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