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De Marie Guérin à Céline. Fin septembre 1894.

 

De Marie Guérin à Céline. Fin septembre 1894.

 

Ma chérie, chérie,

     J'éprouve le besoin de t'écrire parce que, vois-tu, je viens d'être prise d'une crise de larmes... J'ai trop de chagrin... la vie me paraît si triste... Depuis le jour où tu m'as dit que tu entrevoyais le sérieux de la vie, j'ai fait comme toi, je n'ai vu que lui, mais il y a des moments si pénibles à passer!!... Cela me semble si long d'être privée de mon Carmel jusqu'à jeudi que je trouve cela une vraie mer à boire... Je ne sais si je pourrais rester si longtemps...

       Et puis, ce matin, Pauline t'a dit que je n'avais pas tant de chagrin que tu ne le pensais, de t'avoir quittée. Cette idée me poursuit... Tu sais, [lv°] dis, mon chéri, ce que j'éprouve de peine, mais cette peine est tempérée par la grâce du bon Dieu qui, en récompense de ce que je lui ai offert, du sacrifice que je lui ai fait, me donne la grâce d'être énergique et courageuse au milieu de ma grande épreuve. Oh! oui, je t'aime!! et c'est à cause de toi que je viens de verser des larmes bien amères et que j'en verse encore en t'écrivant ces lignes... J'ai le cœur bien gros... c'est tout ce que je puis te dire. Il y a des moments surtout où je sens davantage le vide que tu m'as fait... je cherche conseil, appui partout et je ne trouve personne... cela est bien dur... Puis j'entends souvent [2r°] parler de l'été prochain, de la Musse, de Vichy, on compte que j'irai, on n'ira pas sans moi, cela me brise le cœur... je désire tant être à cette époque-là de l'autre côté des grilles... J'envie tant ton sort... je te trouve si heureuse d'être là où le bon Dieu t'appelle... J'ai peur d'avoir plus d'épreuves que toi à mon entrée, parce que ce matin papa m'a dit : « Depuis 2 jours je suis tout soucieux et je me repens de n'avoir pas éprouvé Céline, je crains de n'avoir pas fait mon devoir. » Tu comprends que je t'ai défendue et ai été pour toi un véritable avocat : j'ai dit que tout le monde trouvait en toi une vraie vocation et qu'il n'y avait aucun doute de s'être trompé... J'en ai dit beaucoup [2v°] plus long mais cela se résume ainsi.

       Oh! ma chérie, sais-tu que je t'aime et que je t'aime toujours aussi profondément, la séparation n'a pas atténué notre affection, au contraire, elle l'a rendue plus solide, mais tu sais que mon grand attrait, c'est la conformité à la volonté de Dieu, aussi du moment qu'il prend ses délices dans cette grande épreuve je suis contente parce que je ne suis pas créée pour vivre pour moi mais pour Lui. Cette pensée me fait faire bien des choses. Et puis, je n'ai pas envers toi une affection égoïste : du moment que je te vois heureuse, qu'est-ce que cela me fait de souffrir?... Si je te voyais malheureuse, ma souffrance serait dou­ble... Te rappelles-tu dans le monde... que je souffrais quand je te voyais obligée d'aller dans un voyage où je te savais malheureuse (Par exemple au pèlerinage de Paray-le-Monial, en octobre 1890).

     Mon chéri, dis à ma mère chérie que je voudrais bien lui écrire, j'ai beaucoup besoin de me confier en elle et je n'ai pas une minute pour écrire. Je fais du mieux possible toutes tes commissions, je vais visiter une seconde fois les draps et les chemises. Je ne t'en veux nullement de m'avoir dit que je ne faisais pas bien les commissions, je te connais et je t'aime, cela explique et dit bien des choses.

Ta petite chérie,
Marie

[lr°tv] Ne dis pas à papa que je t'ai fait part de son souci depuis 2 jours. Maintenant que je t'ai écrit, mes larmes sont séchées, je suis toute gaie.

 

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