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De Marie Guérin à sœur Geneviève. 17 mai 1895.

 

De Marie Guérin à sœur Geneviève. 17 mai 1895.

 

La Musse, 17 Mai 95

Ma chère petite Céline,

     Que tu me manques, si tu savais!... et que je souffre!... Que c'est triste d'être tout seul à la Musse... J'ai fait ce que je t'avais promis, j'ai fait mon petit pèlerinage dès en descendant de voiture. J'ai été dans la chambre de mon oncle et là tous les souvenirs ont abondé. J'ai tout revu... Je me plongeais dans l'idée que là dans cet appartement il s'était accompli une grande chose. Que là mon oncle avait vu le bon Dieu et qu'il en avait été si bien reçu. Il me semblait que j'allais voir aussi quelque chose du ciel, et mon oncle m'a donné cette pensée en songeant au jugement particulier qui avait eu lieu dans cette chambre si pleine de souvenirs : « Ne jugez point et vous ne serez point jugés. » Je suis partie et depuis cette pensée ne me quitte pas, elle est restée gravée en mon esprit.

     J'ai revu aussi les moindres incidents [lv°] de ces derniers jours, nos conversations ensemble pendant que nous restions toutes deux près de mon oncle et sa belle figure que je me représente là encore mieux que partout ailleurs. Il me semble le voir encore... Je me rappelle aussi des choses qui me brisent le cœur et si je te les dis, c'est parce que tu m'as permis de te les dire. Je revois les places où je ne pouvais plus consoler ma Céline, où le chagrin était amer, je revois la scène du dernier baiser (avant la mise en bière) et alors les larmes malgré moi s'échappent de mes yeux. Mon voyage est mélangé de tristesse et de joie, j'entends tous les soirs pendant le dîner le bruit de la petite voiture de mon oncle lorsqu'on allait le chercher, c'est un souvenir doux, quand je te dis que les moindres détails ne m'échappent pas, je dis la vérité, il y a des moments où je me crois transportée au temps passé et je suis toute étonnée lorsque je me penche par la fenêtre de la salle à manger de ne pas voir mon oncle assis à sa petite table. Malgré moi, après les repas je vais sous la fenêtre de la salle à manger où mon oncle était toujours, c'était une telle habitude pour toutes les deux d'aller voir mon oncle après les repas. En faisant le voyage en chemin de fer, j'ai revu tout comme je te le disais l'autre jour, l'attente à la gare, le petit square et tout le voyage a déroulé devant mes yeux. Que de souvenirs, si tu savais, ils sont doux malgré leur tristesse, parce que tout s'y est passé si doucement qu'ils laissent comme un baume après eux.

       Je n'aurais peut-être pas dû te dire cela, je ne l'aurais certainement pas fait pour une autre personne, mais pour toi je sais que cela va te plonger et te faire plaisir.

J'habite ta petite chambre, c'est une grande consolation pour moi, je mets toutes mes petites affaires où tu les mettais, et je me plais à t'imiter. J'essaie de faire comme toi et d'être une grande sainte. Je me dis souvent : dans cette petite chambre, que pensait Céline, que faisait-elle? Et alors je pense ce que tu pensais et j'essaie en tout d'acquérir les deux belles vertus dont je t'ai dit si souvent que tu me [les] représentais : la générosité et la simplicité. Rien que de te voir tu me portais à aimer le [2v°] bon Dieu et à être confiante. Te rap­pelles-tu combien de fois je te l'ai dit...

       Je n'ai pas pu emporter mes affaires à pâtisserie, c'est toi qui dois les avoir, on les a recherchées partout à la maison. Tu dois avoir le rouleau et le rond de moule. Voudrais-tu l'envoyer chez ma tante pour Mercredi, Hélène me l'apportera ce jour-là puisqu'elle doit venir.

         Jeanne reçoit des lettres de son mari tous les jours sans manque. J'envie son sort, non pas d'avoir un mari, le bon Dieu m'en préserve, mais de recevoir des lettres de mon Carmel qui sont bien plus saintes et bien plus efficaces que les autres.

       Il fait un froid comme en plein hiver, je n'ai apporté que mes robes d'été et je souffre beaucoup pour aller à la messe. La Musse n'est pas aussi gaie au mois de Mai qu'au mois de Juillet.

       Je t'écrirai bientôt, je n'ai pas le temps de te parler de tout ce que j'ai à te dire. Mlles de Fayet ne sont pas là. Sr Lebreton s'est informée de toi. Je crains bien de manquer la poste.

Je t'aime de tout mon cœur.
Marie

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