Imprimer

De sœur Marie de l'Eucharistie à M. Guérin. 22 juin 1896.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à M. Guérin. 22 juin 1896.

 

+ Jésus                               J.M.J.T.                                 22 Juin 96

 

Mon cher petit Père,

(Les Guérin sont à la Musse depuis le 10 juin. Était avec eux en vacances «Tante José», Mlle Joséphine Pigeon. Francis et Jeanne La Néele les y rejoignent du 20 juin au 21 juillet. Les Lexoviens rentrent chez eux le 26 juillet.)

              

       II paraît que tu es retombé malade, cela nous fait bien de la peine à toutes... J'espère bien que tu ne vas pas être obligé à garder le repos bien longtemps, je vais tâcher de faire comprendre cela à mon divin Fiancé, et il ne peut rien me refuser quand je Le prie pour celui qui Lui a donné tout ce qu'il a de plus cher au monde.

       Que tu es heureux, mon cher [lv°] petit Père, d'avoir donné un de tes enfants au bon Dieu!... Je comprends ta joie et ta fierté... et je reconnais que je suis de plus en plus indigne de devenir l'Epouse d'un Dieu...

         Je ne sais pourquoi le bon Dieu m'a choisie de préférence à tant d'autres qui auraient été bien plus fidèles... Cela me plonge (expression familière à Thérèse et à ses sœurs) !... et je ne vois qu'une raison : c'est qu'il a voulu marquer son amour et remercier dès cette vie mon cher petit Père qui a tant travaillé et combattu pour Lui et qui défend encore son Église et Celui qui est son représentant sur la terre (allusion aux combats de M. Guérin journaliste.).

       [2r°] Tous les deux, mon cher petit Père, nous travaillons au salut des âmes, toi par le travail, la fatigue, la lutte et tous les sacrifices qu'elle impose et moi simplement par le « sacrifice ». Car la vie religieuse est réellement une vie de sacrifices continuels où l'on goûte une joie et un bonheur sans pareils, aussi je ne donnerais ma place pour rien au monde. C'est te dire si je suis heureuse...

       Depuis que je suis entrée au Carmel, tu es toujours malade (on lit dans la chronique Guérin : « 26 Octobre (1895) - Début de la maladie d'I. G. » — « 11 Juillet   (1896) - Consultation à Paris des Drs Tillaux et Dauchez ». — A partir de 1897, M. Guérin fera des cures à Vichy), pour moi c'est une preuve de plus de l'amour du bon Dieu... Il n'a pas voulu d'une seule petite hostie, II s'en est choisi [2v°] trois, car ma chère petite Mère souffre bien de te voir ainsi, et les souffrances du cœur sont les plus pénibles. Quelle joie... Trois hosties pour Jésus... qui s'immolent pour les âmes... Je me fais une fête de voir au Ciel comme le bon Dieu recevra avec bonheur mes chers parents. Ceux qui se moquent de vous maintenant seront fort attrapés et regretteront bien de n'avoir pas eu le même honneur.    

Toutes les lettres ci-jointes avaient été écrites hier Dimanche et envoyées chez Mme Lahaye pour qu'elle les apporte à la Musse.

       Maintenant il s'agit de faire une commande à M. Francis, célèbre chasseur... Tu nous aurais bien envoyé un tombereau de lapins (Marie reprend l'expression de son père, les lapins étant plus nombreux à la Musse que les truites réclamées alors), eh bien, mon cher petit Père, nous acceptons, ce qui t'étonne sans doute. Mais à la place d'un tombereau 5 ou 6 suffiraient. Notre Mère serait très heureuse d'en avoir pour en offrir à notre Père (le chanoine Maupas, supérieur du Carmel depuis fin janvier), tu comprends cela, les petits cadeaux entretiennent l'amitié, puis cette semaine nous avons le P. Godefroy ( Godefroid Madeleine, prémontré de Mondaye, prêche un triduum ces 22-24 juin pour disposer les sœurs à la grâce du jubilé exceptionnel concédé aux catholiques de France, en l'honneur du 14e centenaire du baptême de Clovis à Reims) et cela nous ferait un dîner... puis, puisque tu veux faire goûter aux produits de la Musse, ta chère petite fille et toutes celles qui ont l'humiliation de faire gras (la Règle primitive du Carmel prévoit l'abstinence perpétuelle de viande. En sont dispensées les sœurs faibles ou malades, ce qui est considéré comme « une humiliation) mangeront très [lr°tv] bien quelques lapins sauvages. Ainsi tu vois que Francis va avoir de la besogne.

Si nous pouvions en avoir quelques-uns, un ou deux pour Mercredi ou Jeudi (les 24 ou 25 juin), car après le prédicateur sera parti et le lapin ne pourra être mangé par lui. Ce serait une économie s'il arrivait avant ce jour-là.

       Enfin, mon cher petit Père, je sais que tu vas être très content [lv°tv] de faire plaisir à notre Mère et que pour cela tu vas faire l'impossible pour attraper des [2r°tv] lapins... Oh! que les truites ont fait plaisir... et les siphons donc... On est désaltéré pour une année.

   Je t'embrasse de tout cœur mon cher petit Père avec ma petite Mère que j'aime ainsi que toi à la folie.

Ta petite fille

Marie de l'Eucharistie

r.c.i.

       J'espère avoir bientôt de meilleures nouvelles. Surtout que l'on me dise la vérité. De bons baisers à Jeanne, Léonie, Francis, tante José. Que Francis soigne bien papa et le guérisse bien vite. Je connais sa science et son dévouement, aussi je suis tranquille et j'espère.

Retour à la liste des correspondants