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De sœur Marie de l'Eucharistie à M. Guérin. 17 juillet 1896.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à M. Guérin. 17 juillet 1896.

 

+ Jésus                            J.M.J.T.                                 17 Juillet 96

 

Mon cher petit Père,

       Je vois que j'ai encore le temps de t'écrire, et j'en profite car je sais tout le plaisir que cela te fait de recevoir de l'écriture de ta petite fille. Elle va peut-être être bien laide, bien griffonnée et illisible, mais tu vas me pardonner, tu sais qu'au Carmel on n'est pas installé comme chez les princes, ni les rois, et que les genoux seuls servent de table (au début surtout de leur vie religieuse les carmélites n'ont pas de table mais une écritoire. Elles     écrivent assises sur un petit banc, avec l’écritoire sur les genoux.). La plume est quelquefois mauvaise, l'encre bourbeuse, mais on fait aller jusqu'à extinction, c'est ainsi qu'agit ta petite fille toujours [lv°] et je crois que tu vas la féliciter, car il faut qu'elle s'apprenne à aimer la pauvreté, puisqu'elle en fera bientôt le grand vœu.

Je suis bien contente que les médecins de Paris n'aient rien trouvé de grave dans ton état, il n'y a qu'un seul Médecin qui peut te guérir c’est mon divin Fiancé. Il est autrement plus fort et plus habile que mon grand beau-frère. Il sait envoyer les maladies pour aider à gagner le Ciel, mais II sait les guérir, et puisque la médecine humaine ne s'y connaît pas c'est une preuve de plus que ce contre-temps de la maladie ne vient [2r°] que de Lui et ne se guérira que par Lui, aussi je vais bien je prier. 1l saura bien prouver qu'il aime beaucoup le père de sa petite fiancée.

Je vais être obligée de serrer les lignes car j'ai une petite histoire à te raconter qui je crois va fort t'amuser. Je l'ai gardée pour toi, pour te la raconter. C'est une histoire de Carmélite.

     Tu sais et tu te rappelles, mon cher petit Père chéri, qu'autrefois au 14 Juillet et autres fêtes publiques, on lançait avant les grands ballons des petits ballons pour amuser le public, entre autres des petits bonshommes, polichinelles et autres de différentes couleurs, de la taille environ d'un enfant de 9 à 10 ans. Tu te rappelles, n'est-ce pas, ces petits bonshommes ballonnés?... Cela est absolument utile pour mon histoire... Un de ces petits bonshommes est venu un jour de 14 Juillet s'échouer au Carmel dans le préau. Mère Sous-Prieure (Sœur Marie des Anges, première lingère, au moins pendant le noviciat de Thérèse) et d'autres sœurs qui travaillaient dans un appartement voient ce petit bonhomme descendre dans le préau, la peur les prend, elles deviennent blêmes et n'osent pas bouger... Jamais elles n'avaient vu pareille chose... Enfin [2v°] elles se décident à sortir, prennent un balai et veulent abattre le petit bonhomme. Mais ce dernier plus on le touchait, plus il tentait de s'envoler et faisait comme un ballon, il ne restait pas en place et faisait constamment des salutations à Mère Sous-Prieure qui prise de peur criait : « C'est le diable!... c'est le diable!... faut le tuer!... faut le tuer!... » Enfin plus on le pourchassait, plus le petit bonhomme suivait Mère Sous-Prieure en faisant ses salutations, il monte même jusque sur la terrasse du 1er étage. Cela affole encore plus, il redescend... et toujours persuadée que c'est le diable une autre sœur va chercher le bénitier et le goupillon!!!... Pendant que Mère Sous-Prieure poursuivait le petit bonhomme, Mère Cœur de Jésus (Mlle Pichery) l'aspergeait en faisant des signes de croix. Tout le temps qu'a duré ce manège, le goupillon a fait son office et cela a duré longtemps, enfin à force de pourchasser ce malheureux ballon on a fini par le crever. Alors Mère Sous-Prieure s'est aperçue que son fameux diable était simplement un ballon, on a bien ri, paraît-il, et pendant fort longtemps la carcasse a été suspendue dans un arbre comme trophée et comme bonhomme à faire peur aux oiseaux (Mère Agnès de Jésus évoquera l'épisode dans la circulaire de sœur Marie des Anges, en 1924 : « Un jour elle affronta un combat singulier, qui eut sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus pour témoin et dont celle-ci riait aux larmes. C'était un 14 juillet. Dans l'après-midi, quelle surprise au Carmel solitaire, de voir descendre au milieu du préau un gros ballon de forme humaine, ayant l'aspect d'un nain affreux, vêtu d'un costume couleur chair et si ajusté qu'il le faisait paraître nu. Un peu dégonflé, il glissait le long des arcades du cloître. Sœur Marie des Anges passant par là et l'apercevant, le prit pour un objet de sortilège... Animée alors d'une sainte colère, elle s'arma d'un bâton et le frappa à coups redoublés. Mais le hideux personnage, semblant se moquer d'elle, lui répondait par de grandes révérences avec un rire placide qu'elle jugeait satanique, et elle s'écriait : « Jetez-lui de l'eau bénite! » Peu après, on sonna au tour, demandant si le ballon parti de la grande place n'était pas tombé au Carmel. La portière se tira, comme elle put, sans mentir ni raconter non plus le drame qui venait d'avoir lieu!... »)          

Je sais, mon cher petit Père, que cette [lr°tv] petite histoire va fort t'amuser, je vous vois tous d'ici rire aux éclats, Francis à s'en étouffer... Je te dirai que cette année j'ai vu le ballon passer par le Carmel et je me suis amusée comme un bébé à le regarder, j'étais même très heureuse d'avoir vu ce ballon. Quand on est au Carmel on [lv°tv] s'amuse de tout, surtout ta petite fille qui est toujours gaie comme un pinson et qui s'amuse d'un rien, preuve qu'elle est bien loin d'être malheureuse.

       J'ai commencé à écrire à M. le Curé de Navarre il y a huit jours de cela et ma lettre n'est pas encore finie, je ne sais quand elle le sera. Je n'ai pas le temps. On ne peut travailler pour soi et écrire que pendant le silence ou le Dimanche, et quelquefois quand je suis bien fatiguée je fais la paresseuse et je dors. Ainsi hier je n'ai même pas entendu la matraque et j'ai dormi depuis midi jusqu'à deux heures sans me réveiller. Juge de ma surprise en me réveillant, voyant qu'il était si tard!!!... Je dors comme une marmotte. Mes heures d'adoration devant le St Sacrement se passent maintenant à faire des grandes salutations avec ma tête au bon Dieu (le Saint-Sacrement est exposé au chœur pendant toute l'octave de Notre-Dame du Mont-Carmel. Rappelons que les sœurs sont assises sur les talons, le chœur étant dans la pénombre. Et ce mois de juillet est très chaud, d'où la somnolence généralisée...). Il ne s'en offense pas, je les lui offre comme des actes d'humilité. Il sait que je ne puis m'empêcher de dormir. Le pauvre bon Jésus reçoit bien souvent ces sortes d'adoration au Carmel. C'est à qui saluera le plus fort. Je te quitte et [2r°tv] je crois qu'il en est temps en t'embrassant bien fort avec ma petite mère chérie...

Ta petite fille
Marie de l'Eucharistie
r.c.i.

Bon baiser à Léonie

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