Imprimer

De Marie Guérin à Léonie - 27 juillet 1892.

De Marie Guérin à Léonie. 27 juillet 1892. 

La Musse, 27 juillet 1892.

Ma chère Léonie,

As-tu l'esprit poétique ?... J'espère que la réponse est affirmative, dans ce cas tu vas savoir savourer, goûter, apprécier une lettre écrite par l'oiseau bleu sur son arbre perché. Ici sur une branche, point besoin de papier buvard, le soleil se charge de cet office, il dépasse même ses droits, ma plume se sèche souvent, et grâce à lui, je suis souvent forcée de tirer mon encrier de ma poche et d'y plonger celle qui transmet tous mes sentiments. Ma main est un peu chancelante, c'est que, [lv°] vois-tu, je viens d'avoir sur mon perchoir une peur bleue : un petit écureuil vient de traverser l'allée à côté de moi, puis me faisant pendant sur l'arbre voisin, il a positivement l'air de me narguer. Il reconnaît sans doute que je suis de la race des grimpeurs mais non pas des rongeurs.

Je te dirai qu'ici, à  la Musse, tout le monde est sens dessus dessous, les oiseaux viennent me faire dans les oreilles des cui cui pour me demander : « Mais où donc est Léonie ? » De mon arbre j'aperçois l'Iton qui roule son eau claire d'un air taciturne à cause du chagrin qu'elle éprouve de ne pouvoir refléter ton visage ; et les communs, oh ! les communs !... écuries, remises, etc. Assis bien tranquillement sur leurs bases, ils regardent par leurs lucarnes s'ils ne vont pas te voir apparaître, tes petites visites quotidiennes leur manquent. Et Bichette [2r°] et Martin, non ton confrère mais ton homonyme, ils réclament à cors et à cris une amazone, ce sont des hennissements, des hi han à n'en plus finir. Quant au poulailler, lapins, poules et coqs s'arrachent et crêtes et queues et oreilles. Les lapins sauvages du bois étant venus au nombre de vingt, le premier soir de notre arrivée pour prendre leur repas, ne reviennent qu'au nombre de cinq ou six ; pourquoi ? parce qu'ils n'ont pas aperçu ta silhouette dans le lointain. Quant aux habitants ils ne pleurent que d'un œil pour chacune de vous, si bien que les deux yeux forment deux fontaines qu'on ne peut arriver à tarir. On craint un débordement....

Oh ! malheur !... à l'instant où je t'écris un coup de vent assez violent a manqué emporter ma lettre. Comment ne pas courir après un tel chef-d'œuvre ?

[2v°] Maintenant que je t'ai bien ennuyée, je te dirai qu'en récompense de toutes mes malices, un certain petit cousin à l'esprit mordant est venu se poser bien délicatement sur mon pied et y a déposé sa mauvaise humeur. Aussi maintenant je te tiens compagnie, suis réduite au repos, j'ai le pied gros comme un œuf.

Ma chère petite Léonie, je t'envoie en terminant le portrait de la reine Victoria [qui s'inscrit en filigrane dans le papier à lettres de Marie]: en ce moment-ci j'écris sur le bout de son nez qui n'est pas positivement pointu. Je te prie de regarder au jour cette feuille ci-contre, tu verras que je te dis la vérité.

Adieu, ma chère petite Léonie, embrasse bien pour moi mon oncle et ma petite Céline. Comment va mon oncle ?...

Embrasse les carmélites [les trois cousines Martin ; baiser symbolique puisqu'à l'époque, les grilles empêchent de se toucher] pour moi quand tu les verras.

Pardon du griffonnage, mais dans la position critique où je suis je ne puis mieux faire.

Ta petite sœur Marie.

Retour à la liste des correspondants