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De Marie Guérin à Céline - 13 et 14 octobre 1890.

 

De Marie Guérin à Céline. 13 et 14 octobre 1890.

Ma chère petite Céline « chérie »
Que le cœur a de secrets !... Aujourd'hui on ne devinerait jamais ce qui se passe dans l'intérieur du mien.
Il m'a même été dit plusieurs fois que j'avais l'air très heureuse malgré votre départ, que j'en prenais très
bravement mon parti. Cependant ma Céline chérie, mon cœur n'a pas à moitié souffert puisqu'à force
de se contracter, j'étais devenue toute pâle, ce manque de couleur a été rejeté sur la maladie, mais moi
je savais bien que mon corps ne souffrait pas mais que c'était le cœur [1 v°] qui était privé de l'affection
de sa Céline. Il y a certainement des grâces d'état, je n'aurais jamais cru pouvoir supporter si bien une
telle séparation, c'est la première, mon mimi chéri, mais elle est dure, elle est probablement utile pour
notre amitié elle va encore resserrer les nœuds si cela est possible, mais elle est surtout utile à notre âme,
elle nous apprend à ne chercher que Dieu, à ne goûter que Lui, la vie est ainsi faite, c'est une séparation
continuelle, il n'y a que Dieu qui reste toujours avec nous, c'est Lui qui nous sépare, disons ensemble :
Que sa sainte volonté soit faite. Ne trouves-tu pas de bonheur dans ce Fiat ?...
Mon pauvre chéri, ma lettre va peut-être te trouver dans un de ces moments d'amertume où l'âme ne peut
savourer ses peines, je me figure que c'est dans cet état que tu [2 r°] accomplis ton pèlerinage. Tu as
bien raison de le dire, les consolations ne sont pas pour toi, tu as l'âme trop élevée quoiqu'elle te paraisse
quelquefois comme terre à terre, les petites douceurs du bon Dieu ne sont que pour les faibles, mais pour
toi, soldat vaillant et intrépide, II te donne les plus rudes croix à porter parce qu'il sait que rien n'est à ton
épreuve quand il s'agit de souffrir pour son amour.
Ma Céline chérie, lorsque nous nous promenions dans la petite allée ombreuse du bois (à la Musse, l'été
précédent), ton âme quelquefois était partie sur les hauteurs et tu me disais : « le Ciel, le Ciel, oh Marie
le Ciel », jamais je n'oublierai les accents de ta voix dans ces promenades solitaires. Tâche de reprendre
courage, mon mimi chéri, tu n'es pas seule à porter ta croix, ta petite sœur est avec toi qui souffre aussi
de te voir souffrir, elle connaît d'avance toutes tes peines, tu n'auras nul besoin de [2 v°] lui raconter, son
cœur est blessé par les mêmes flèches. Surtout ne crois pas que le Sacré Cœur t'accordera moins de grâces
parce que tu ne sentais pas de grands désirs pour le pèlerinage, moi je te dis que si tu avais été contente de
partir, tu n'aurais pas eu de mérites, autrefois les pèlerins faisaient la route à pied avec un bâton à la main,
si ton corps n'a rien à souffrir de tout cela, ton âme escarpe des chemins raboteux et tu n'as pas d'autres
soutiens qu'une croix lourde et pesante en guise de bâton.
Mon Célin chéri, tu sais bien que je ne sais pas consoler il n'y a qu'une chose que je sache bien, c'est
d'aimer de tout mon cœur ma petite sœur bien aimée. Je vais encore recommander ma lettre à ta Ste
Vierge, celle d'hier soir, est partie sans encombres, j'ai d'abord demandé à laquelle de vous deux il fallait
écrire, maman m'a répondu en souriant à moitié que c'était à Léonie, elle croyait m'attraper, mais c'est
elle qui a été la plus surprise, je me suis mise à écrire sans rien dire à Léonie, cela m'arrangeait même

tout à fait bien, au moins je n'avais pas l'air de courir après toi. Hier soir qui était Lundi (le 13), je me suis
déshabillée et me suis présentée devant maman en blouse de nuit pour qu'elle voie bien que j'étais prête
à me coucher [1 r° tv] mais au lieu de monter dans mon lit je me suis assise à mon bureau. Je t'ai écrit
jusqu'à 10 heures, ce matin mon bon ange m'a réveillée comme je le lui avais demandé à 6 h 1/2. Il est
7 h. Je te quitte, j'espère pouvoir aller au Carmel lorsque Papa va aller à la gare (les 14-15 octobre, M.
Guérin se rend à Alençon et Roullée (petite propriété des Martin). Marie l'accompagne mais s'arrête au
Carmel pour un parloir où elle voit Thérèse un bon moment, sans « tierce ». On ne comprend pas très
bien si Marie Guérin confie au Carmel sa lettre pour Céline ou si elle la poste elle-même) à 9 h, sans cela
je n'irais que Jeudi, il est vrai que j'aurais de tes nouvelles si j'attendais ce jour, mais je suis si embarrassée
pour envoyer cette lettre que j'aime mieux en profiter aujourd'hui. J'irai peut-être Jeudi quand même mais
cela n'est pas certain.
Je te porte aujourd'hui dans mon cœur et t'aime comme ma petite sœur.
Marie
[2 r° tv] Nous venons de recevoir de tes nouvelles, tu as eu bien mal à la tête, je m'en doutais, comme
je t'aime mon mimi chéri, si le bon Dieu pouvait me donner ton mal de tête je le remercierais. Surtout
demain, va à la poste avant de partir de Paray, j'espère t'écrire encore. Je m'en vais au Carmel ma
combinaison a paru très bonne.
Francis et Jeanne ne reviendront que Samedi. J'ai peur que ma lettre ne te fasse pas plaisir, il me semble
qu'elle n'est pas assez affectueuse, si tu savais pourtant tout ce que mon cœur recèle d'affection pour
toi. Lis entre les lignes. Il y a peut-être des phrases qui vont te faire l'effet d'une personne du monde qui
t'écrit, je les regrette ces phrases, mais elles sont écrites au courant de la plume, telle que celle-ci : la vie
est ainsi, c'est une séparation continuelle, pardonne-moi.

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