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De Marie Guérin à Céline - 15 octobre 1890

 

De Marie Guérin à Céline. 15 octobre 1890

Lisieux, le 15 oct. 90
Ma Céline chérie,
C'est encore ta petite Marie, elle est bien loin de vouloir te délaisser, si elle pouvait encore écrire les jours
suivants, elle le ferait, mais elle risquerait fort à ce que ce soit la poste seule qui reçoive de ses nouvelles.
Elle a même tellement peur que sa lettre ne te parvienne pas qu'elle va être mise avant onze heures à la
poste.
Mon Mimi chéri, nous venons [1 v°] de recevoir ta lettre, cela me fait bien plaisir mais je sais que cela te
dérange et cela met une ombre à ma joie.
J'ai été hier au Carmel, Thérèse a commencé son parloir par me gronder en me disant que je n'étais pas
assez détachée, elle ne comprend pas que j'aie de la peine de t'avoir quittée pour 5 jours, je lui ai pourtant
représenté que c'était plutôt parce que je te savais malheureuse que j'avais de la peine, elle m'a répondu
que tu étais bien plus détachée que moi et que tu n'avais pas tant de peine que cela. Là-dessus je lui ai dit
qu'elle était une sans-cœur, elle m'a fermé la grille au nez pour la rouvrir une minute après.
Nous avons passé un bien bon parloir toutes les deux pendant 3/4 d'heure, la [2 r°] Mère Marie de
Gonzague n'a pas pu venir. Thérèse m'a dit une chose que je n'avais pas osé te dire dans mes dernières
lettres, croyant que cela t'ennuierait, elle a bien dit comme moi que certainement il n'y avait pas une seule
personne du pèlerinage qui le fasse avec autant de mérites que toi. Petite âme chérie, tu laisses un grand
vide à mon cœur que personne ne peut remplir, tu lui as fait une grande blessure qui restera au vif jusqu'à
ce qu'il puisse te prodiguer son affection, il n'y a que toi et toi seule qui remplisse(s) cette partie du cœur
malade, nulles distractions, nulles tendresses ne peuvent le remplir, c'est même cruel parfois de sentir si
bien son cœur. Je ne suis pourtant pas encore à la moitié de mes jours d'exil, cependant ne crois (pas) que
je sois si malheureuse que j'en ai peut-être l'air, mon cœur [2 v°] souffre mais je supporte cette souffrance
très vaillamment, je suis même excessivement gaie comme tu ne m'as jamais vue peut-être, je trouve de
grandes consolations dans la soumission entière que j'ai à la volonté de Dieu.
Mon Mimi chéri, vas-tu bien ? as-tu beaucoup de misères, si tu savais comme je prie pour toi, je te suis
partout. Thérèse m'a dit hier que certainement tu recevrais des consolations du Sacré Cœur comme la Ste
Vierge t'en a donné à la grotte. (A Lourdes, en mai 1890. Céline et Léonie accompagnaient les Guérin).
Tu ne m'avais pas dit que tu avais eu des consolations à Lourdes, tu ne me dis absolument que tes peines,

aussi suis-je toujours triste, mais cela m'est si doux de partager les peines de mon mimi. Je n'ai pas reçu
de lettres du Père, je ferme tous les jours tes persiennes pour que son portrait ne passe pas.
Surtout que le secret de toutes les lettres écrites soit bien gardé, recommande-le à Léonie.
Ta petite sœur qui t'aime toujours de plus en plus
Marie
[2 v° tv] J'ai peur de te faire de la peine, je t'assure que je suis vraiment bien heureuse. Je ne m'ennuie pas
du tout, j'ai moins de peine que j'aurais cru.

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