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De Marie Guérin à Céline - 24 juillet 1892.

 

De Marie Guérin à Céline. 24 juillet 1892. 

Dimanche 24 juillet 1892.

Ma chère petite Céline,

Tu m'as demandé de t'écrire des lettres amusantes, je crains fort que tu ne sois pas servie à  souhait. Il paraîtrait d'après cela que ton Mimi n'a pas l'humeur gaie. Détrompe-toi, il ne l'a cependant pas triste, mais l'appétit vient en mangeant.

Commençons par donner des nouvelles d'usage : nous sommes arrivés en bonne santé (à la Musse, le 23 juillet, pour un mois de vacances), cependant notre première journée a été remplie, employée à un concours d'une [l v°] extrême facilité. C'était à qui remporterait le prix, il n'y avait cependant qu'à se laisser conduire, envahir par le vilain mal qui siégeait dans notre tête, et nous étions couronnées de lauriers. C'est moi qui ai eu l'honneur du succès !!!!... Qui dort dîne, dit-on, j'ai obéi et suivi ce proverbe... A sept heures, j'étais dans le joli petit bleu du second en proie à un violent mal de tête, pendant ce temps une vingtaine de petits lapins exécutaient une danse dans le vallon près de l'allée de Madame. Il paraît qu'il y avait longtemps qu'on avait vu pareille soirée à la Musse. Elles sont bien inoffensives, celles-là !... J'espère au moins ce soir assister à celle que Messieurs les lapins vont donner.

Maintenant que je t'ai donné des nouvelles, et des lapins, et des habitants de la Musse, je vais te raconter comment s'est passé le voyage de Mr Tom. D'abord à la gare [2r°] pendant que je le tenais par la chaîne, il prenait la liberté de sauter sur tous les Messieurs qui passaient auprès de lui. Très souvent il en passait qui se promenaient les mains derrière le dos, et mon Tom n'avait rien de plus pressé que d'aller poser son gros museau froid sur les belles mains blanches des Messieurs. Qu'arrivait-il ?... Le gens très surpris par le froid qu'ils ressentaient retiraient leurs mains avec précipitation, se les essuyaient sur leurs beaux habits, et se retournaient regardant autour d'eux d'un air à moitié féroce. Apercevant Tom, ils reconnaissaient le coupable, mais un coup d'œil rapide passait de la tête du chien à la mienne et c'était moi qui recevais les regards foudroyants !!!... Pour le faire monter dans son compartiment on n'a eu aucun mal, papa lui a simplement montré du doigt la loge, il y est monté sans autres cérémonies. De temps en temps lorsque le chemin de fer [2v°] s'arrêtait, on entendait notre musicien descendre et monter la gamme. Enfin pour te dire tout en un mot, notre chien se civilise. De la Bonneville à la Musse, il a bien suivi la voiture, mais de temps en temps on entendait des aboiements féroces, c'était mon Tom qui désirait beaucoup qu'on le monte en voiture. Enfin c'était un compagnon de voyage très amusant et qui aimait beaucoup à ce que l'on s'occupe de lui.

Ces demoiselles de Fayet sont parties... La messe a été fort triste sans elles, je n'ai vu que Melle Cocagne avec son nez pointu et son regard foudroyant. Le pauvre bon Curé (l'abbé Bernadin Chilard, curé de Saint-Sébastien de Morsent, près d'Evreux. Il avait été aumônier militaire - Crimée, Italie, Rhin) a laissé pousser sa barbe, ce qui le change extrêmement.

Adieu, ma chère petite Céline, je vous embrasse tous de tout cœur. Papa et maman se joignent à moi.

Ta petite sœur,

Marie.

Nous avons reçu la lettre de ma tante qui nous dit que mon oncle a eu une assez bonne journée, nous sommes bien contents de ces bonnes nouvelles.

[l r°tv] J'ai écrit du mieux possible, mais ce n'est pas encore propre. Comme excuse je te dirai que le papier est fort glacé, l'encre ne s'imprime pas dedans, ou alors il faut excessivement appuyer, ce qui fait une lettre malpropre. En second lieu le papier est toujours tellement glacé qu'il est impossible de gratter, d'effacer. Pardonne-moi, je n'ai pu mieux faire.

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