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De Marie Guérin à Céline - 26 juillet 1892.

 

De Marie Guérin à Céline. 26 juillet 1892. 

Mardi 26 juillet 92. La Musse.

Ma chère petite Céline,

Que cela me fait de bien de venir me reposer un peu avec toi !... Si tu savais comme le temps me semble long, tous ces jours-ci j'ai été très raisonnable, mais aujourd'hui l'ennui de ne pas t'avoir auprès de moi s'est fait davantage sentir. C'est que, vois-tu, le bon Dieu m'a réellement gâtée, au lieu de vivre par le souvenir des jours heureux que nous avons passés ensemble, comme je te le disais avant mon départ, je regarde le moment présent, je suis entièrement abandonnée à la volonté du bon Dieu qui n'a permis notre séparation que pour posséder davantage mon cœur. Et tout cela s'opère en moi naturellement sans aucun effort de ma part, il est vrai que j'ai [lv°] accepté cette épreuve avec résignation... dire ce qu'elle m'a coûté, le bon Dieu seul le sait !... Oh, ma Céline, te dire ce que je t'aime ! Mon amour est toujours aussi fort, mais il me semble plus détaché, au lieu de ressentir cet immense chagrin que j'éprouve comme lorsque je te pressens malheureuse, maintenant je n'ai plus la force de ressentir cela, je suis comme anéantie, j'ai le cœur brisé, mais je l'élève vers le bon Dieu, et je me soumets pour toi et pour moi, car tu le sais, tes peines sont mes peines et j'aimerais mieux souffrir à ta place...

«Il m'a aimé et s'est livré pour moi (Gal. 2,20)» Ces paroles que j'ai lues et relues tant de fois n'avaient jamais laissé aucune impression dans mon âme, mais prononcées par toi elles sont restées gravées dans mon esprit, c'est une semence que tu as jetée et qui produira ses fruits. A ces paroles, j'ai répondu spontanément : « Je veux l'aimer et me livrer pour Lui... ». C'est fait, ma Céline chérie, je me suis livrée à Celui que tu aimes tant, et que tu me fais aimer... Ne m'as-tu pas dit aussi que par mon voyage à la Musse, je sauverais bien des âmes [2r°] si je le voulais. Tu es l'instrument du bon Dieu vis-à-vis de moi, tu possèdes le talent de toucher les âmes par la manière dont tu dis les choses, cela respire quelque chose de si profond, puis le regard qui les accompagne reste gravé dans le fond du cœur, et y fait remuer les fibres les plus secrètes. Je te l'ai dit bien des fois, rien qu'à te voir on se sent porté vers le bon Dieu, parce que tu respires l'amour...

Ma petite sœur chérie, je suis sûre que ma lettre va t'ennuyer, mais je te dis tout ce que je pense et verse le trop plein de mon cœur dans le tien. J'ai beau regarder autour de moi, je ne trouve personne qui me comprenne, aussi je vis renfermée en moi, et mon plus grand bonheur est la solitude. Mon cœur parle souvent au bon Dieu de sa Céline, Lui au moins il comprend ce lien qui nous unit, je peux lui confier mes peines... Je vais peut-être faire un jugement téméraire, mais très souvent lorsque j'ai l'air de réfléchir, maman me regarde et je vois très bien qu'elle pense que mon esprit est parti vers toi. Rien que ce regard, tu le connais, me fait faire bien des réflexions. Si je sentais que notre affection mutuelle est comprise, mon exil serait adouci, [2v°] je pourrais confier mes peines, parler de toi, mais là non, lorsque j'ai l'air un peu triste, on veut me distraire et tu sais que dans ces peines, ces distractions les font plutôt augmenter que diminuer. Je ne sais si tu me comprends, mais enfin ce qui me ferait le plus plaisir dans ces cas serait de se voir laisser tranquille. Pour te dire la vérité je crois qu'on ne s'aperçoit guère de mes peines, car je suis très gaie et je le fais avec intention, mais il suffit que je sois sérieuse pour que la raison soit tout de suite trouvée. Dans les premiers jours il m'était dit souvent : « Tu ne t'ennuies pas trop avec nous, tu n'as pas trop de peine d'avoir quitté ta Céline. » Cette terminaison me faisait bondir, je répondais d'un air très convaincu que non, mais cette phrase répétée assez souvent était un glaive pour mon cœur. Ma tante José (Joséphine Pigeon, appelée « tante » par les Guérin) m'a fait bien souvent aussi cette réflexion tout haut : « Comme Céline doit lui manquer, ce sont deux inséparables, comment vont-elles faire l'une sans l'autre ?» A ces questions je laisse maman répondre, mais une fois je me suis trouvée seule avec ma tante José et je lui ai avoué que certainement nous nous entendions très bien parce que nous avions les mêmes goûts pour la photographie, etc. Il vaut mieux avouer franchement. On croirait positivement à entendre les gens qu'il y a un crime de commis en nous aimant. Je laisse le [lr°tv] monde dire, et toutes ces petites persécutions ne resserrent que davantage mon affection pour toi. Je suis tellement détachée que si quelquefois tu ne venais pas dans quinze jours, je crois que je n'en ressentirais aucune peine. Tu me comprends, n'est-ce pas, je veux dire que mon sacrifice est fait dans toute son étendue, mais si le coup était porté, ce serait cependant un nouveau brisement de cœur. Evite si tu le peux cette nouvelle épreuve.

Ta petite sœur qui est à l'école du détachement et qui t'aime bien fort.

Marie

Surtout pas un mot de cette lettre, recommandation à Léonie, je l'embrasse bien fort, je lui écrirai aussi la prochaine fois. Si tu vois ma Mère chérie (Marie de Gonzague), embrasse-la bien pour moi, je vais lui écrire...

[2v°tv] Je voudrais bien savoir si tu t'ennuies, si les déjeuners en ville te fatiguent ?... Je suis très contente de recevoir de tes lettres mais tu sais si cela te dérange, ne te gêne pas, je ne compte pas avec toi. Embrasse mon oncle pour sa grecque (M. Martin, parrain de Marie, appelait autrefois sa filleule Marie Guérin « sa grecque »).

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