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De Marie Guérin à Céline - 1er et 2 Août 1892.

 

De Marie Guérin à Céline. 1er et 2 Août 1892. 

La Musse Lundi 1er Août 92

Ma chère petite Céline,

Tu as reçu une lettre de moi qui n'était pas positivement très amusante, c'est que j'ai eu tant de chagrin en lisant la tienne, du moment que je te sens malheureuse tout est perdu pour moi, si je pouvais donc être auprès de toi !... Je ne te dis pas tout ce que je pense là-dessus, ce serait nous affliger mutuellement. Restons chacune dans la volonté du bon Dieu et acceptons notre mission avec grand cœur. Oh ! quel moment dur à passer !... Il me semble moi, aussi, qu'il y a deux grands mois que nous nous sommes quittés. Si je te savais heureuse, entourée d'affection, si je te connaissais un cœur ami à qui tu puisses confier tes peines, mes souffrances seraient des roses, mais non, je te vois [1 v°] abandonnée de tout le monde, excepté du bon Dieu. Oh ! oui, j'apprends à l'aimer, le bon Dieu, mais c'est bien dans la souffrance. Tout vient à moi : scrupules, délaissement et exil du cœur, j'accepte tout et je me soumets. Si encore je recevais quelques lettres pour me dire ce que tu deviens, tes peines intimes, tes joies, mais non, c'est de toutes parts l'exil le plus complet. Cependant je fais tout mon possible pour être gaie, et je vois bien que maman est très contente de moi, jamais je ne parle de toi, jamais un regret, jamais une plainte. Si ce n'est que tout le monde pense bien qu'il est impossible que nous ne nous soyons quittées sans sacrifice, on ne pourrait le voir sur mon visage

Es-tu contente de ton pauvre Mimi ?... Pour moi j'en suis bien contente, ou plutôt je remercie le bon Dieu de toutes ses gâteries. Il m'a purifiée petit à petit, puis maintenant je commence à voler au milieu du sacrifice, mes ailes sont encore bien petites et bien faibles, mais sans doute qu'elles ont assez de force pour supporter cette épreuve. Il y a un an, je n'aurais pu résister.

Que j'aurais donc offert cette épreuve avec joie, si tous mes scrupules n'affluaient pas de toutes parts, je [2 r°] n'ai pas osé l'écrire à notre Mère (Marie de Gonzague, à qui Marie écrit longuement et fréquemment), cela lui ferait de la peine. Je lui ai dit simplement que j'en avais quelques-uns mais que j'étais bien obéissante. C'est la vérité aussi, mais je n'en ai pas que quelques-uns, j'en suis assaillie. C'est la nuit obscure dans mon âme, aussi il ne faut pas croire que j'aie de belles pensées, de beaux sentiments, je reste anéantie, c'est pourquoi aussi je t'écris une lettre si triste.

J'ai lu ces jours-ci dans le P. de Ravignan qu'il répondait à toutes ses lettres de direction, courrier par courrier, ses correspondances étaient très suivies et lorsqu'il avait une âme dans la peine, il lui envoyait tous les jours des paroles de consolation. J'ai lu qu'une dame qu'il dirigeait avait reçu deux cents lettres en sept ans. J'ai bien pensé à toi, si tu en recevais trois ou quatre seulement par an on serait satisfait, enfin il faut espérer qu'il en viendra bientôt une. Les journaux parlent beaucoup de la grande chaleur qui règne à New-York, il y a des vingtaines de mortalités par jour, mais j'ai bien regardé et on ne parle pas du tout de cette maladie à Montréal (lieu de la résidence habituelle du P. Pichon). Ainsi tranquillise-toi.

[2 v°] (Mardi 8 heures, matin). Papa est arrivé hier soir et nous a appris la grave maladie de notre pauvre petite Jeanne, c'est nous qui nous attendions peu à  cette mauvaise nouvelle !... Maman est très contente que tu ailles la voir, elle répétait constamment hier soir : « C'est cette pauvre petite Céline qui a eu cette idée-là toute seule ? ». Je vois que toutes tes petites délicatesses lui font énormément de plaisir, et te font beaucoup aimer. Qu'est-ce qui ne t'aimerait pas, tu es si bonne, si gentille, si aimable, enfin vis-à-vis de ton Mimi tu auras toujours toutes les qualités et je vois avec plaisir que bien des personnes pensent comme moi. Seulement ce qui m'a fait de la peine, c'est tout ce que papa nous a dit de toi. Il te trouve si gentille, si aimante, il paraît que le temps te semble bien long, ce n'est pas une nouvelle pour moi, puis il paraît aussi que tu n'as guère de temps pour te retourner, comment fais-tu pour écrire au Père (P. Pichon), tu ne dois guère avoir de repos ? Tout cela me fait de la peine, mais lorsque tu viendras à la Musse, tu seras libre comme l'air. C'est moi qui ne te ferai plus de misères. Dans ma solitude je les ai bien pleurés, tous les chagrins que je t'ai occasionnés en étant trop tourmentante. Je ne recommencerai plus, main- [3 r°] tenant, je te promets que je te rendrai la vie bien douce, j'ai compris qu'il te fallait bien de la patience pour me supporter quelquefois.

Je suis presque décidée à confier mes scrupules à ma Mère chérie, voudras-tu lorsque tu iras au Carmel pour la dernière fois avant ton voyage à la Musse t'informer si notre Mère n'a rien à me faire dire. Je ne m'attends pas à ce que tu me donnes de lettre d'elle, j'en ai fait bravement le sacrifice.

Quel jour viendras-tu parmi nous ? Arrange-toi de manière à avoir au moins neuf jours comme il avait été convenu. Pense au plaisir que tu nous procureras. Papa trouve que tu peux très bien laisser Léonie toute seule, il ne peut vraiment rien arriver.

Hier soir, je n'ai pu m'empêcher de verser trois ou quatre larmes lorsque j'ai été rentrée dans mon petit domaine du second. Cela m'a soulagée, on avait appris tant de mauvaises nouvelles, puis toute seule dans mon petit coin, lorsqu'on parlait de toi, mon cœur saignait et t'aimait bien profondément. Puis pour mettre le comble à mon chagrin, papa me dit en me souhaitant le bonsoir : « J'ai vu une de mes petites filles aujourd'hui, qui m'a témoigné de l'affection, mais celle-là est froide et [3 v°] pourtant elle aime beaucoup, mais c'est renfermé. » Ces paroles ont été droit au cœur, j'avais déjà tant de chagrin, moi au contraire qui aime tant, mais je témoigne mon affection à ceux avec lesquels je me sens comprise. Je me trouve comme gênée devant papa et maman, j'ai souffert tant de petites pointes à cause de toi que cela m'a encouragée à être renfermée et puis c'est ma nature.

Adieu, ma chère petite Céline, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur. A bientôt. Je pense constamment à toi.

Ta petite sœur

Marie.

P.S. Je me demande bien souvent si mes lettres ne t'ennuient pas au lieu de te distraire. Je sais que maman a écrit au Carmel que j'acceptais gaiement mon sacrifice, qu'elle le voyait avec plaisir.

Tous les jours matin et soir, je dis un souvenez-vous pour toi, puis je prends un peu d'eau bénite et trace dans la direction de Lisieux un signe de croix. Que le bon Dieu entende mes prières et te bénisse.

Ne te tracasse pas pour ma gouache.

Le silence le plus complet sur cette lettre, que ma Mère chérie ne m'écrive pas par la poste, personne n'est prévenu.

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