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De sœur Marie‑Dosithée à Marie Martin - 23 avril 1876.

 

De sœur Marie‑Dosithée à Marie Martin. 23 avril 1876.

 

V. + J.

           De notre Mère du Mans

                                                                    le 23 Avril 1876

                      Ma chère Marie

            A mon tour de t'écrire et de répondre, non pas à ta petite lettre mais bien à ta longue et je dirai même à ta trop longue lettre, car quoique cela me fasse bien plaisir de recevoir de grandes lettres, je ne veux pas que tu te fatigues, et te prives de la promenade pour m'écrire; Je ne suis pas égoïste; tu sais combien je t'aime, c'est un amour désintéressé, je ne cherche ni mon plaisir ni mes intérêts, mais la gloire de Dieu, et tes intérêts spirituels et ensuite toutes les satisfactions légitimes que tu peux prendre; crois bien que ta tante n'a pas une humeur si austère et chagrine qu'elle ne veuille pas voir la jeunesse se récréer innocemment. Aussi je n'aime pas que tu sois toujours à me parler de ton écriture, écris comme tu voudras je ne vois pas ton écriture mais ton cœur et c'est tout ce [1v°] qu'il me faut: quand tu étais ici, je tenais beaucoup à ce que tu te formes à bien écrire, maintenant c'est fini. Pour croiser (écrire transversalement par-dessus le premier texte, selon une coutume du temps), rien ne t'empêche d'écrire sur la marge, je n'y vois pas assez pour lire une lettre croisée, quand tu en envoies à Pauline, je suis obligée d'en passer. Si tu rapprochais aussi tes lignes tu pourrais en mettre beaucoup plus, ta mère en écrit plus en 4 pages, que toi en 10.

Je vois que tu as de la peine après ton élève (Céline, qui aura sept ans le 28 avril); c'est une bonne chose, elle apprendra quelque peu de science et la maîtresse apprendra à se vaincre; si cela est tu seras largement payée de ta peine. Il faut pourtant qu'elle te respecte et qu'elle t'obéisse, et pour cela suis mon conseil : dis peu après elle, une maîtresse qui dit beaucoup a perdu son autorité; mais lorsqu'elle ne voudra pas travailler ni t'obéir, laisse-la et descends sans vouloir t'en occuper, et la petite sera bien étonnée et ne s'y laissera pas reprendre; c'est vrai ma pauvre enfant qu'il faut bien de la patience avec les enfants, c'est une tâche difficile que l'éducation et pour laquelle il faut beaucoup prier et se renoncer; mais aussi on peut procurer beaucoup de gloire à Dieu par là et c'est un noble stimulant pour une âme généreuse et puis il faut bien rendre aux autres ce que tu as reçu.

Je trouve comme toi [2r°l qu'il est bien temps de lui faire apprendre la grammaire, si elle était ici, elle apprendrait aussi la géographie. Pauline l'apprenait bien petite. Je trouve Céline peu avancée pour son âge; nous avons ici des enfants qui n'ont pas fait leur première Communion dans le 3° cours, et qui n'avaient jamais été en classe, elles s'instruisaient chez elles. Thérèse apprendrait bien à lire, il ne serait pas trop tôt.

Je vois que tu as bien fait le mois de St Joseph, cependant tu n'es pas très satisfaite de ton saint de prédilection; il n'a pas bien agi avec toi ! tu lui as demandé l'humilité, et tu n'es pas plus humble à la fin de son mois que tu n'étais au commencement ! C'est tout à fait triste ! ! ! Vive St Antoine de Padoue, au moins celui-là accorde tout de suite, aime des Saints comme cela ! Crois-moi, prie-le de savoir l'assemblage (la phase la plus délicate de la fabrication de la dentelle d'Alençon) et d'y avancer sans l'apprendre, ce serait une bonne affaire ! Eh bien, ma chère enfant, tu vois que je plaisante, mais je veux te faire comprendre que pour l'acquisition des vertus on ne les obtient pas comme cela, sinon tout le monde serait parfait et sans mérite, le bon Dieu serait bien embarrassé de les récompenser; pour acquérir la vertu, il faut beaucoup prier et y persévérer de longues années, ensuite il faut s'y exercer, c'est à force d'en faire des actes qu'on y arrive, comme c'est [2v°l à force de travailler que l'apprenti apprend son métier. Notre St Fondateur étant jeune avait tellement à cœur d'acquérir la douceur et l'humilité qu'il dit qu'il ne pensait quasi qu'à cela. Donne-moi une personne très imparfaite avec un vif désir d'arriver à la perfection, si elle prie sans cesse, et sans se décourager de ses chutes, car elle en fera, et qu'elle ne recule devant aucune pratique, crois qu'elle avancera très rapidement bien plus qu'une autre qui aurait moins de difficultés.

Je vois bien que tu as l'air de ne point vouloir t'habituer dans le monde, quoi donc faire de toi, tu ne peux passer ta vie en pension ! Et ma chère enfant, crois bien que le bonheur est indépendant de telle ou telle position, mais qu'il est tout entier dans l'adhérence à la volonté de Dieu; oui, il n'est que là, c'est le Paradis même dans la souffrance. Sois vertueuse, vois la volonté de Dieu dans tout ce qui t'arrive, comme il est vrai qu'elle y est. Dis-moi, si N. S. te demandait un service ou te commandait une chose tu y volerais avec joie; si tu as de la foi, tu le glorifieras bien plus si tu fais sans murmurer et joyeusement (au moins par la partie supérieure, car l’inférieure aura toujours des caprices qu'il ne faut pas écouter) ce qui te sera demandé, car tu comprends qu'il n'y aurait pas grand mérite d'obéir à N. Seigneur ce serait à qui le ferait le plus vite, mais faire en vue de lui plaire, ce qu'une créature vous commande c'est plus difficile, aussi au dernier jour N. S. donnera le Ciel à ceux qui l'auront logé et secouru dans la personne du prochain. Donc, ma chère Marie, plus de murmures, de la constance pour te vaincre, et le bonheur [2v°tv] est au bout de cela, du reste, pour t'encourager, je dois te dire que ta mère n'est pas mécontente de toi, encore quelques efforts et tout le monde publiera tes vertus !

[1 r°tv] C'est moi qui dois te parler de mon griffonnage, la main me tremble et je n'y vois presque pas surtout aujourd'hui.

Toute à toi, aime-moi bien, comme je t'aime.

Sr M. Dosithée Guérin

de la Visitation Ste Marie

D. S. B

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