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De sœur Marie‑Dosithée à Marie Martin - 6 février 1876.

 

De sœur Marie‑Dosithée à Marie Martin. 6 février. 1876.

 

V. + J.

De notre Mère du Mans

                                                                       le 6 février 76

                       Ma chère Marie,

Tu veux que je te parle franchement et que je te dise si je suis mécontente de toi : non ma chère enfant je ne suis pas mécontente mais cependant puisque tu veux que je dise la vérité et que tu te sens assez forte pour la supporter, je vais te satisfaire, aussi bien cela entre dans mon caractère qui ne sait pas flatter et qui n'aime pas non plus à être flattée; j'aime qu'on me dise tout ce qu'on pense. je te dirai donc que tu es une bonne fille, que tu as un bon cœur et un bon jugement, c'est pour cela qu'on peut te dire bien des choses qu'on ne dirait pas à d'autres, parce que, toi, tu sauras comprendre que c'est dans ton intérêt et non pour un autre motif. Tu te fais toi-même beaucoup plus de reproches que les autres ne pourraient t'en faire, parce que Dieu lui-même parle au fond de ton cœur et qu'il le réclame impérieusement; tu ne posséderas jamais la [ l v°] paix et le bonheur que tu ne te sois rendue aux poursuites de la grâce, de là ce vide, cette tristesse, et le bonheur nulle part; tandis qu'une âme fidèle trouve le bonheur partout; la souffrance, la persécution, ne sauraient le lui ravir, parce que ses aspirations sont plus élevées que les choses de la terre; notre cœur est plus grand que tout le monde et quand il posséderait toutes les prospérités et les jouissances d'ici-bas, il ne serait pas content. Je vois bien que tes désirs ne sont jamais satisfaits. Ta mère écrivait à Pauline que tu voudrais demeurer sur la demi-lune, dans une plus belle maison que la tienne; cependant mon enfant, ta maison est bien assez belle: vois donc, N. S. naît dans une étable et sa maison de Nazareth n'était pas bien belle, du reste, on peut la voir à Ne. De de Lorette (en Italie) et je trouve simple qu'Il soit né et ait vécu dans la pauvreté, et qu'y avait-il donc sur la terre digne d'un Dieu ? et qu'y a-t-il donc ici-bas, digne d'une âme immortelle et destinée à posséder Dieu ? Aussi les serviteurs de Dieu et les grandes âmes aiment la pauvreté et méprisent les choses de la terre. Tu voudrais aussi que tes petites sœurs aient autant de toilettes que beaucoup d’enfants que tu vois, tu ne sais donc pas que le monde est en démence et que chacun [2r°] veut s’élever et paraître plus qu’il n’est, il a beau faire, ce n’est pas cela qui lui donnera de la valeur, au contraire cela lui en ôtera. Je t’avoue que j’ai de la peine de voir qu’on fera de ces petites filles des idoles de vanité et nourries et élevées dans ces principes, on ne pourra pas plus tard les en corriger. Tu es jeune ma chère enfant, il n’est pas étonnant que tu te laisses éblouir par toutes ces choses

Maintenant venons à la piété. Je suis heureuse que tu apprécies la grâce d’avoir été élevée à la Visitation, mais pourtant tu comprends que cela ne te servira qu’autant que tu en profiteras ; à quoi bon avoir été élevée à la Visitation si tu n’as qu’une piété médiocre et cependant c’est cela ; tu es médiocrement dévote. Je comprends que M. Dumaine (Louis Victor Dumaine, vicaire à Notre-Dame d’Alençon depuis 1868, il avait baptisé Thérèse) ait de la peine à te laisser communier deux fois le mois, tu n’es pas assez pieuse ; certainement si tu l’étais davantage on te le permettrait, même tous les jours, si tu avais les dispositions requises. Melle de Villers fait la communion quotidienne, et nous avons une de nos élèves qui la fait aussi, on le leur permet, parce que ce sont des âmes vraiment pieuses et toutes au bon Dieu ; elles ne pensent qu’à Lui, et non point au monde, ni à ses maximes ni à ses vanités ; elles font tout leur possible pour se rendre conformes à N. S. et ne cherchent qu’à lui plaire, c’est bien différent de toi, qui fais peu pour Dieu. Tu devrais faire non seulement ta méditation mais force bonne lecture ; comment veux-tu persévérer sans cela, ici tu avais tous les jours des instructions et de Sts exercices, maintenant plus rien : ton âme se voit tout à coup privée de nourriture, elle languit. Si ton corps était condamné à ne manger qu’une fois par jour, il dépérirait et finirait par tomber dans une maladie qui le conduirait au tombeau, surtout maintenant que tu es jeune et que tu as besoin de te fortifier ; ton âme aussi est bien jeune et peu affermie, elle a besoin d’une nourriture solide qui la fasse grandir ; ainsi mon cher enfant promets moi de lire beaucoup de vies de Saints, c'est cela qu'il te faut au lieu de babioles et d'historiettes; tu le feras j'en suis sûre pour me faire plaisir; je te le demande pour l'amour de N. S. je t'en prie ne me refuse pas.

Je te félicite de tes succès pour l'éducation de tes petites sœurs; tu t'y prends bien, aussi tu réussis, le bon Dieu bénira tes efforts et ces enfants feront ta consolation, fais donc celle de N. S. ma bonne enfant, si tu savais le désir qu'il a de te voir bonne ! prie beaucoup le Sacré-Cœur, tu seras exaucée, je suis si heureuse de voir que c'est ta dévotion c'est la meilleure que tu puisses avoir, dédie-toi et te consacre entièrement à lui, il ne t'abandonnera, bien sûr que tu veux être sa consolation et être toute à lui dans ce temps surtout où il y a tant qui l'outragent [2 v° tv] Aie confiance en la Ste Vierge et tu feras des progrès dans la vertu. Il faut aussi laisser de côté ta timidité, c'est tout bonnement de l'amour-propre et bien comprendre que les offices de la paroisse et la prière de l'Eglise valent [1r°tv] mieux que toutes les dévotions particulières; tiens-­toi en garde contre les manies. Tu vois que je t'ai bien tout dit ce que je pensais, mais je ne t'ai pas dit tout ce que mon cœur a de tendresse pour toi, cela on ne le dit pas parce qu'on ne peut le dire, nous nous comprenons c'est tout ce qu'il faut.

Je t'embrasse ma chère petite, écris-moi dans 8 jours, je t'écrirai encore avant le carême (il commence cette année-là, le 1er mars) et donne-moi tous les plus petits détails sur toi et tes sœurs, tout intéresse quand on aime.

Ta tante affectionnée.

Sr Marie Dosithée Guérin

De la Von Ste Marie

D. S B.

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