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De Marie Martin à Mme Guérin - 10 juillet 1876.

 

De Marie Martin à Mme Guérin. 10 juillet 1876.

 

Ma chère Tante,

Savez-vous d'où vient votre petite nièce ? C'est d'un pays bien éloigné, peu fréquenté et peu connu. Je viens de faire un lointain voyage, j’arrive de la Thébaïde !. . . Comme les bons ermites de l'ancien temps, j'étais en solitude ou plutôt en retraite car je n'étais guère solitaire dans mon cher couvent.

Vous avez deviné, n'est-ce pas, ma chère Tante, que la Thébaïde dont je veux vous parler, c'est la Visitation. Oh ! c'est une charmante Thébaïde celle-là et je m'y suis [1v°] trouvée si heureuse, que j’aurais presque voulu y rester.

Des retraites si agréables, j'en ferais volontiers une tous les mois si c'était possible. Revoir non seulement son couvent, mais sa tante, ses maîtresses, ses compagnes, tout cela n'est-il pas attrayant ? Vraiment je ne suis pas de ces personnes qui voient tout en noir l'intérieur d'un couvent, moi je le vois tout en rose.

Mais il ne faut pas que je vous laisse croire que je veux être religieuse, car ce n'est pas du tout là mon intention. S'enfermer pour toujours dans un cloître ce doit être un peu triste, mais ne s'y enfermer que pour quelques jours c'est tout à fait gai.

Ces bonnes religieuses comme elles ont pris soin de nous ! elles nous prêtaient leurs cellules afin que nous fassions une meilleure retraite, car il faut [2 r°] être un peu seuls pour faire une bonne retraite. Ce n'est pas ce qui me plaisait le mieux, quelquefois je ne savais trop que faire dans cette cellule. Penser toujours au bon Dieu, à la mort et au jugement, c’est un peu sérieux. . . Mais lorsque j'étais ennuyée je disais adieu à ma solitude et je parcourais les cloîtres en lisant les belles sentences qui sont écrites sur les murs du monastère. Et puis je rentrais dans ma cellule. Ma tante venait me faire assez souvent de petites visites. Que j'étais heureuse de la voir cette bonne tante, le l'aime plus que jamais, aussi j'ai bien pleuré en la quittant, il me semblait que je ne la reverrai plus, elle est si souffrante. Enfin J'espère que le bon Dieu nous la laissera encore quelque temps et que j’irai l'année prochaine la voir encore à la retraite.

C'est un père Jésuite qui nous faisait les instructions, je l'aimais beaucoup, il ressemble à un saint, et c'en est un bien sûr, aussi [2v.] j’aime beaucoup les Jésuites depuis que je connais celui-là. Toutes les anciennes pensionnaires ont été lui demander une direction ; il y en a quelques-unes qui l'ont trouvé un peu sévère, moi je l'ai trouvé tout à fait à mon idée.

Je ne veux plus vous parler de tout cela ma chère Tante, car ces détails ne doivent guère vous intéresser, mais que peut vous dire une pauvre fillette comme moi, sinon qu'elle vous aime de tout son cœur et vous savez bien cela (…)

Mon oncle est-il tout à fait guéri, s'il ne l'est pas encore, qu'il guérisse bien vite pour venir voir ses petites nièces le mois prochain. Comme nous l'attendons depuis longtemps ce mois où nous serons réunis de nouveau. Ah! si nous pouvions l'être aussi à Lisieux!

Au revoir, ma chère Tante, en attendant le mois d'Août je penserai plus d'une fois à vous, à mon oncle et à mes chères petites cousines.

Votre nièce respectueuse et affectionnée

Marie

Lundi 10 juillet 76

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