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De Marie à Mme Guérin - 22 juin 1878

 

De Marie à Mme Guérin. 22 juin 1878

 

22 juin

                        Ma chère Tante,

Vous pensez peut-être que c'est pour vous annoncer notre arrivée que je vous écris… mais non, nous devons rester si longtemps à Paris que j'ose à peine vous en dire l'époque. Il le faut cependant ! Et bien, avant lundi prochain, nous ne reverrons pas notre cher Lisieux. . . Toute la semaine nous a été accordée pour visiter la capitale; nous [1v°] étions libre de refuser mais la tentation était si attrayante que nous avons succombé ! Et qu'allez-vous penser à présent ? Que nous avons un père bien généreux n'est-ce pas et surtout une tante bien indulgente pour ne pas gronder ses nièces d'une pareille insouciance !

Penser que vous avez Thérèse depuis huit jours avec vous et vous la laisser encore aussi longtemps n'est-ce pas trop abuser de vos bontés ?

Enfin ma tante pardonnez-nous pour cette fois, je vous assure que nous n'aurons jamais l'occasion de recommencer. . .

Que vous dirai-je de nouveau aujourd'hui? Il y a tant de nouveau pour [2 r°] nous, que je passerais ma nuit sans en avoir rien dit, aussi je garde les détails pour plus tard et ne vous parlerai que de l'important. Faut-il vous dire mes impressions sur Paris ? Vous les connaissez déjà.

En présence de tant de merveilles, je reste étourdie, éblouie, stupéfaite; on se croirait volontiers au temps des fées s'il en existait encore. . . Mais aussi quel bruit, quel tourbillon, quel chaos que ce grand Paris, c'est bon d'y passer quelque temps mais y rester toujours me paraîtrait fatigant. On a beau prendre des voitures, il faut bien marcher bien se lasser pour voir quelque chose, enfin nous avons déjà fait tant de courses que je me croirai bientôt aussi habile à nommer chaque monument que les Parisiens [2v°] eux-mêmes. Il me semble tout connaître à la fin de la journée, et le lendemain je ne connais plus rien !

Hier nous avons été voir l'oncle d'Ivry (Ambroise Guérin, oncle maternel d'Isidore), il a paru heureux de notre visite, à Pauline et à moi il nous a offert chacune un bouton de rose. Jamais Papa ne l'a vu si aimable. Il l'a trouvé bien changé depuis la dernière fois la dernière fois; il est abattu, souffrant, enfin depuis la mort de sa femme (Julienne Guérin‑Savary, décédée le 21/3/1878), il ne peut prendre le dessus. Ce pauvre oncle m'a fait grand' pitié, j'aurais bien voulu le consoler, lorsqu'il nous parlait de sa femme il avait les larmes aux yeux, je ne pensais pas qu'à cet âge là on pût avoir tant de chagrin. Sa nièce est avec lui, mon oncle la connaît bien, c'est celle dont il a vu les noces étant tout petit (Adélaïde Morel‑Guérin, fille de Théodore Guérin et de Marguerite‑Charlotte Rousse). Elle a l'air de lui être bien dévouée, et lui ce pauvre oncle paraît ne pouvoir se passer d'elle. Je crois que s'il n'avait personne, il ne vivrait pas longtemps.

Nous avons encore été voir Alphonsine aujourd'hui, parce que papa le lui avait promis croyant partir cette semaine. Je lui ai fait toutes vos commissions, ma bonne Tante, et elle en a paru très flattée me chargeant aussi de vous faire [2v°tv] bien des amitiés.

            Au revoir, ma chère Tante, je vous envoie ainsi qu'à mon oncle, la meilleure part de mon affection et de ma reconnaissance.

                        Votre petite nièce

                        Marie

[1r°tv] Il ne faut pas que j'oublie les commissions de Papa et de Pauline. Tous deux pensent bien à vous et me prient de vous dire bien des choses de leur part ainsi qu’à mon oncle, à Monsieur et Madame Fournet, à Monsieur et Madame Maudelonde.

Pour nos cinq petites sœurs et cousines nous les embrassons toutes bien tendrement et nous réjouissons beaucoup de les revoir.

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