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De Marie à Mme Guérin - 9 août 1877.

 

De Marie à Mme Guérin. 9 août 1877.

9 août 1877

Ma chère tante,

Depuis votre départ, maman souffre de plus en plus, tous les jours ce sont de nouvelles souffrances: depuis deux ou trois jours. Elle se plaint constamment du mal de cœur. Elle passe de très mauvaises nuits et cela fend le cœur de l’entendre gémir.

Hier soir, elle souffrait tant qu’elle disait tout haut: « Oh! mon Dieu, vous voyez bien que mes forces m’abandonnent pour souffrir, ayez pitié de moi ! Puisqu’il faut que je reste là dans ce lit de douleur sans qu’on puisse me soulager, je vous en supplie ne m’abandonnez pas ! »

Elle pleure quelquefois, elle nous regarde tous les uns après les autres puis, elle nous dit :

« Ah! mes pauvres enfants, je ne pourrai donc pas aller vous promener, moi qui voulais vous rendre si heureuses ! Ma Pauline à qui je désirais procurer tant de plaisir pendant les vacances. il faut donc que je la laisse là, ou qu’elle sorte sans moi ! Mes petites filles si je pouvais aller avec vous, dites, que nous serions heureuses ! »

Enfin notre pauvre petite Mère s’oublie tellement qu’elle n’est heureuse que lorsqu’elle nous voit parties. Pour lui faire plaisir, papa fait faire à mes sœurs des promenades en bateau. Mais quel charme peut-on trouver à se promener lorsqu’on sait sa mère si malade; Pauline n’y va qu’à contrecœur.

Pour moi, c’est un véritable supplice, j’aime cent fois mieux rester à la maison, les promenades que j‘aimais autrefois me paraissent si tristes à présent, la campagne me semble si déserte! « La Fuie » ce chemin ombragé que maman aimait tant et où elle ne peut plus venir, à présent, me rappelle de tels souvenirs que je ne puis y aller sans éprouver d’amères tristesses en pensant qu’elle n’y reviendra peut-être plus jamais! Cette pensée me brise le cœur et je répète ces vers de Lamartine:

« Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »

Oh ! oui tout est déjà dépeuplé pour moi, à présent aucun plaisir ne m’est agréable.

Maman a écrit dimanche à Mr l’abbé Martignon et aux sœurs de Lourdes et nous avons commencé lundi la neuvaine qui doit se terminer à l’Assomption. Je la fais avec une grande confiance. J’espère que la Ste Vierge ne nous abandonnera pas et, si elle ne veut pas guérir maman, du moins qu’elle la soulage et diminue ses souffrances qui deviennent si grandes.

Qui protègera-t-elle si elle ne protège pas maman qui est si bonne et si généreuse ? Quand je pense que dimanche matin elle a voulu encore aller à la première messe parce que son cou lui paraissait moins malade et plus facile à remuer. Et si vous saviez, ma tante, toute la peine que j’ai eue pour l’empêcher de se lever. Si elle avait pu s’habiller, certainement elle l’aurait fait, mais comme c’était moi qu’il fallait attendre, j’ai fait exprès d’être bien longtemps à ma toilette pour qu’à la fin, il soit trop tard. Et j’ai été bien inspirée, car il faisait beaucoup de vent et je suis sûre que maman en aurait été plus malade.

Vendredi, elle est allée à la messe de sept heures parce que c’était le premier vendredi du mois. Papa l’a conduite, car sans lui, elle n’aurait pu y aller. Elle nous a dit qu’en arrivant à la messe, si elle n’avait pas eu quelqu’un pour lui pousser les portes de l’église, elle n’aurait jamais pu y entrer.

Cela vous prouve, ma chère tante, dans quel état de faiblesse elle se trouve. Et vouloir aller à la messe quand même n’est-ce pas inconcevable ? Vraiment, si la Ste Vierge ne lui accorde pas quelque grâce à la fin de notre neuvaine, je serai bien étonnée.

Vous m’avez dit, ma bonne tante, de vous donner des nouvelles de Léonie lorsque je vous écrirais. Je vous assure que c’est très embarrassant pour moi. Je ne voudrais pas toujours vous en donner de mauvaises et comment faire pour vous en donner de bonnes ?…Je ne sais comment m’y prendre avec cette pauvre enfant. Je l’embrasse, je lui dis que je l’aime afin de gagner son cœur, je lui promets des récompenses si elle veut se corriger; surtout maintenant que maman ne peut plus s’occuper d’elle, je voudrais si bien qu’elle m’écoute !

Mais non, elle ne veut rien faire de ce que je lui dis. Souvent je me retiens de pleurer car j’ai deux si gros chagrins : la maladie de maman et Léonie, que mon courage m’échappe quelquefois. . .

Maman est désolée comme jamais je ne l’ai vue au point qu’elle a pleuré toute la journée de samedi à cause de Léonie. Elle se demande avec anxiété ce qu’elle deviendra et croit qu’il faudra la mettre en pension, que l’assujettissement à une règle pourra seul l’assouplir.

Elle m’a dit d’un ton si angoissé que je ne l’oublierai jamais : « Qui s’occupera de cette pauvre enfant quand je ne serai plus là, qui pourra lui prodiguer le dévouement d’une mère ?. . . » je lui ai répondu. « O maman, ce sera moi je te le promets ! » Mais j’espère bien plus en la protection de ma sainte maman que dans mes faibles efforts pour achever du haut du Ciel, de transformer ma pauvre petite sœur. . .

Je vous ai donné des nouvelles de tout le monde ma chère tante, excepté de mes deux petites filles Céline et Thérèse. Je veux pourtant vous en parler, j’ai de trop intéressantes choses à vous dire. Il faut que je vous raconte la belle distribution de prix qui a eu lieu le lendemain de votre départ à « La Visitation Ste Marie d’Alençon » ! (c’est ainsi que se nomme notre pensionnat!)

Je vous assure que c’était tout à fait beau. J’avais orné ma chambre de guirlandes de pervenches entremêlées de bouquets de roses. De distance en distance, des couronnes de fleurs étaient suspendues. Un tapis couvrait le parquet et deux fauteuils attendaient les Présidents de l’auguste cérémonie : M. et Mme Martin.

Oui, ma tante, maman aussi à voulu assister à nos prix, Quel dommage que vous n’ayez pas été là, vous auriez bien ri malgré le sérieux de la cérémonie.

Nos deux petites étaient en blanc et il fallait voir avec quelles figures triomphantes elles arrivaient chercher leurs prix et leurs couronnes. C’étaient papa et maman qui distribuaient les récompenses et moi qui appelais mes élèves.

J’avais quelquefois bien envie de rire de ma belle « Distribution » et je retenais mon sérieux le mieux possible, surtout en prononçant le discours que Pauline et moi avions composé la veille.

Vous le voyez, ma chère tante, cette petite fête nous a fait oublier un instant nos amères préoccupations. Pauvres enfants ! elles sont maintenant dans la joie, les vacances sont commencées, hélas ! pourtant bien tristes vacances ! à cause de notre chère maman qui est si malade.

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