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De Marie à Pauline - 9 mai 1877.

 

De Marie à Pauline. ( ). 9 mai 1877.

 

Alençon, 9 mai 1877.

Je vais bientôt te quitter, ma chère Pauline, je ne fais que des lettres depuis ce matin, aussi Louise qui vient d’entrer s’est mise à dire « C’est bientôt comme un cabinet de notaire dans cette chambre-là ! »

Pour moi je trouve plutôt qu’elle ressemble à une chapelle. Mon mois de Marie est si joli qu’il fait concurrence à celui de Notre-Dame. C’est toute une affaire que d’arranger le mois de Marie à la maison, maman est trop difficile, plus difficile que la Ste Vierge ! Il lui faut des épines blanches qui montent jusqu’au plafond, des murs tapissés de verdure. etc... .

Thérèse en est tout émerveillée. Chaque matin elle y vient faire sa prière en sautant de joie. Si tu savais comme elle est espiègle et pas sotte. Je suis dans l’admiration devant ce petit « bouquet-là ». Tout le monde à la maison la dévore de baisers, c’est un pauvre petit martyr ! Mais elle est tant habituée aux caresses qu’elle n’y fait plus guère attention; aussi lorsque Céline voit ses airs d’indifférence elle lui dit d’un ton de reproche : « On dirait que ça lui est dû à mademoiselle toutes ces caresses-là. » Et il faut voir la figure de Thérèse ! ! !

Elle nous a récité dimanche une petite fable qu’elle sait par cœur. ­C’est incroyable la facilité qu’elle a pour apprendre. Mais le plus curieux c’est lorsqu’elle vous fait en gesticulant le sermon de la « pov’ mère Na ! ». . . et lorsqu’elle nous dit d’un air impossible ses « ni son ni motte » qui n’en finissent pas.

Elle assiste quelquefois aux classes de Céline et saisit tout de suite­ les explications, que je fais. On voit que sa petite imagination travaille sans cesse. Elle est d’une intelligence remarquable. L’autre jour, je lui disais : « Mon pauvre petit Patira ». Céline qui questionne toujours, même sur les choses qu’elle sait très bien, demande ce que voulait dire « Patira », alors Thérèse reprit aussitôt : « C’est une petite fille qui est malheureuse. »

Tantôt elle était sur le balcon et regardait d’un air tout pensif le chemin qui mène à la gare. Je lui ai demandé à quoi elle pensait: « Ah 1 je pense que c’est par là que le petit Paulin revient du Mans ! ». Ainsi tu vois que le petit bébé ne t’oublie pas non plus.

La semaine dernière elle jouait à la dame avec une petite amie et comme celle-ci lui demandait en riant des nouvelles de sa mère, de son père, de toute sa famille enfin, cette pauvre petite fille s’est crue obligée de répondre, et sais-tu ce qu’elle a dit : « Maman a bobo là (en voulant parler de son mal) et Papa a bobo à son oreille. » J’ai redit cela à maman devant Thérèse et cette pauvre mignonne s’est mise à sangloter. Elle est tout à fait sensible, lorsqu’elle a dit une parole de trop ou qu’elle a fait une bêtise, elle s’en aperçoit tout de suite et pour le réparer le pauvre bébé. a recours à ses larmes, puis elle vous demande des pardons à n’en plus finir. On a beau lui dire qu’on lui pardonne, elle pleure quand même.

Que c’est innocent un petit enfant. Que c’est mignon, que c’est gentil ! je ne m’étonne pas que le bon Dieu les préfère aux grands, ils sont bien plus aimables!

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