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De Mme Martin à sa Belle‑Sœur CF 200 - 10 mai 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 200

 

 A sa Belle‑Sœur 10 mai 1877. ...Je suis bien inquiète au sujet de Pauline; pendant ses quinze jours de vacances, elle a eu constamment mal à la tête et si je n'avais pas eu peur de la contrarier elle ne serait pas rentrée. Je lui avais donné une lettre pour la première Maîtresse, dans laquelle je manifestais mes inquiétudes. Cette pauvre enfant n'osait se plaindre, dans la crainte de mécontenter les religieuses, et faisait certainement un travail au‑dessus de ses forces. La première Maîtresse m'a répondu, voilà huit jours; elle me dit que le mal ne cède pas et qu'on l'a fait voir au médecin, qui a ordonné des fortifiants et surtout un repos presque complet. Pauline suit donc un régime à part et est presque comme pensionnaire libre. J'aimerais mieux la voir ici, mais je sais que les Sœurs en seraient fort contrariées et je patienterai jusqu'aux vacances. Depuis, une lettre de Pauline me confirme qu'elle ne va pas mieux et j'en suis tout attristée. Marie doit aller à la retraite des anciennes élèves, qui commencera le 11 juin; j'attends ce moment avec impatience pour revoir ma Pauline. Toutes ces préoccupations me font oublier mon mal, je n'ai guère le temps d'y penser et j'en suis toujours à me figurer que la mort est pour moi éloignée à perte de vue. Cependant, il me vient par instants quelques éclairs sur la réalité et je me soucie de pèlerinages plus que vous ne le croyez. Je suis toujours en quête d'informations pour savoir s'il n'en pointe pas quelqu'un à l'horizon. Je vais à peu près de même, je ne souffre pas beaucoup, et cependant, je ressens presque sans interruption main­tenant, le travail intérieur que le mal fait, mais c'est une souffrance bien supportable. J'espère que la Sainte Vierge me guérira, sinon tout à fait, du moins de manière à ce que j'aie le temps d'élever mes enfants; d'abord, je le lui ai toujours demandé. Si c'est nécessaire, il est certain que cela ne me sera pas refusé; et je crois cette grâce plus que jamais nécessaire à cause de Léonie. Oui, je vois pour elle luire un rayon d'espérance qui me présage un changement à venir complet. Tous les efforts que j'avais faits jusqu'ici pour me l'attacher avaient été infructueux, mais il n'en est plus de même aujourd'hui. Elle m'aime autant qu'il est possible d'aimer et, avec cet amour‑là, pénètre peu à peu l'amour de Dieu dans son cœur. Elle a en moi une confiance illimitée et va jusqu'à me révéler ses moindres fautes, elle veut vraiment changer de vie et fait bien des efforts que personne ne peut apprécier comme moi. Je ne puis m'ôter de l'idée que cette transformation est due aux prières de ma sainte soeur, car tout s'est modifié deux ou trois semaines après sa mort. C'est elle aussi qui m'a obtenu la grâce de savoir comment m'y prendre pour m’attacher ce cœur et j'espère que le bon Dieu me laissera achever ma tâche, qui est loin d'être finie. Il faut du temps pour vaincre une telle nature et je vois que cette mission‑là m'a été confiée et que nul ne pourrait la remplir, même pas les religieuses de la Visitation; elles renverraient l'enfant, comme elles l'ont déjà fait. Je quitte donc tout de bon mon Point d'Alençon et je commence à vivre de mes rentes; je crois que de toutes manières, il en est temps. La plus grande crainte que j'aie est de ne pas jouir longtemps de cette retraite; ce serait dommage, je l'ai bien gagnée et je puis dire qu'elle m'a coûté cher. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que les autres fabricants me suivront de près, car les événements qui se préparent ne feront pas aller ce genre d'industrie. Les dames se rabattent sur les fleurs et même les « demi‑dames » , qui portent, cette année, de vrais parterres de fleurs sur leurs têtes; c'est curieux, mais ce n'est pas beau ! Il est temps que je finisse, je m'y suis reprise à bien des fois pour écrire cette longue lettre. J'espère que Mme Maude­londe est maintenant rétablie et que vous avez enfin trouvé un élève. Je l'ai toujours dit, et je le redis sans cesse: le bon Dieu vous donnera en son temps tout ce qui vous sera indispensable. Vous êtes de trop bons chrétiens pour qu'il en soit autrement.

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