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De Mme Martin à son frère Isidore Guérin et à sa Belle‑Sœur CF 209 - 24 juin 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 209

 A son Frère et à sa Belle‑Sœur

Alençon, 24 juin 1877.

Je pense que vous êtes inquiets de mon voyage. J'aurais bien voulu pouvoir vous envoyer un joyeux télégramme, mais hélas ! je ne suis pas guérie, au contraire, le voyage a aggravé le mal.

Cependant, je ne suis nullement désespérée, je crois que je guérirai et cette idée m'est venue à mon dernier adieu à la grotte, aussi ai‑je été très gaie au retour J'ai chanté aussi bien en revenant qu'en allant, mais les enfants n'ont pas fait de même, elles étaient désolées.

J'avais bien de la peine à les calmer: Pauline ne voulait plus manger, j'ai été obligée de lui dire, une heure après le départ:  « Je crois vraiment que je guéris ». Une joie subite a illuminé son visage, elle m'a dit que la faim la gagnait, elle a bien mangé et s'est endormie.

Je me rappellerai longtemps ce voyage à cause des misères et fatigues que j'y ai endurées. J'ai voulu emmener trois enfants, croyant mieux faire et obtenir plus facilement la grâce tant désirée, mais il m'en a coûté cher de tracas et de contrariétés de toutes sortes.

D'abord, au Mans, une Sœur tourière devait me prêter un bidon  « très commode » pour mettre de l'eau, j'en avais bien un, mais plein de bon vin et nous avions besoin d'eau. Elle le remplit et nous voilà en route, lorsqu'on s'aperçoit qu'il coule. Il a fallu le lui rapporter.

Arrivées à Angers, nous nous rendons à la Visitation, il était trois heures; là, nous avons attendu longtemps que les vêpres soient finies et, vers quatre heures, nous avons vu la Supérieure et la Sœur qui était autrefois la première Maîtresse du pensionnat du Mans.

A six heures, j'ai voulu m'en aller pour faire dîner mes filles. La  Sœur  désirait les garder jusqu'à huit heures. Je ne voulais pas; nous mourions de faim; elle me dit de les conduire à l'hôtel et de les lui ramener bien vite après, mais c'est trop loin, il fallait faire une lieue pour aller et venir, je ne pouvais accepter la combinaison.

Enfin, la bonne Sœur tourière a pris sur elle de leur donner un morceau de pain avec un peu de chocolat. Je n'étais guère enchantée, mais Sœur Marie‑Paula avait un tel désir de les garder et les petites de rester, que je n'ai pas osé faire de la peine ni aux unes ni aux autres; Pauline était heureuse comme une reine avec son morceau de pain !

On nous a donné un autre bidon; nous l'emportons à l'hôtel et, le lendemain, au départ, je le fais emplir d'eau; celui‑là encore coulait comme un arrosoir; la gérante nous donna une bouteille et nous voilà parties.

Mais ce n'était que le commencement de mes tribulations. Malgré les protestations affectueuses de mes filles pour m'obli­ger à me soigner, c'était moi, en fait, qui les soignais. Tantôt l'une avait soif, tantôt l'autre avait faim. De plus, Marie était affligée d'une grosse poussière dans l'œil et en a gémi pendant quatre heures; enfin, Léonie avait les pieds gonflés et pleurait parce que ses chaussures la blessaient.

Au bout de la journée, la fatigue m'avait abattue à un tel degré, que j'avais peur de me trouver mal. Enfin, vers la fin de la nuit, j'ai dormi deux heures, pendant lesquelles Léonie, en rêvant, s'est levée, est venue se jeter sur moi et de là sur la portière qui était heureusement fermée !

J'ai poussé un cri de surprise et d'effroi, ne sachant d'où cela me venait, ce qui a réveillé tous les voyageurs qui ont ri de bon cœur; finalement, j'ai fait mettre Léonie près de la portière pour que pareille chose ne recommence pas.

A cinq heures du matin, nous arrivions à Lourdes Je ne pouvais, à cette heure matinale, déranger M l'abbé Marti­gnon, à qui j'avais tout d'abord demandé de me trouver lui‑même un logement, puis, lui ayant indiqué ensuite une autre adresse qui m'avait été recommandée, je ne savais pas s'il avait reçu cette deuxième lettre. Enfin, je me suis pourtant décidée à me rendre à cette seconde adresse.

Nous commencions à nous installer, quand ce bon prêtre arrive et me dit: « Je vous ai vue passer devant ma fenêtre et, aux renseignements que vous m'aviez donnés, j'ai cru ne pas me tromper. Ce n'est pas là qu'il vous faut descendre, je vous ai retenu une chambre chez les Sœurs de l'Orphe­linat de Nevers. » Et s'adressant à la propriétaire de la maison:

 « Madame, je suis venu deux fois, hier, pour vous voir, mais en vain, aussi j'ai cherché un autre logement pour Mme Martin à qui, d'abord, il faut des soins »

Tout cela ne me plaisait qu'à demi, enfin, bon gré, mal gré, il a fallu reprendre les bagages et suivre M. Martignon qui nous a installées chez les Sœurs en leur demandant de nous bien traiter

C'était très bien et très beau, mais je me disais: « C'est bien rare si je m'arrange longtemps de ce régime; enfin, j'en passerai par là pour le moment. » Les enfants avaient faim, j'ai commandé un bon tapioca; moi, je n'ai rien pris, voulant aller d'abord à la grotte, puis à la piscine, bien que je fusse à bout de forces.

Arrivée à la grotte, j'avais le cœur si serré que je ne pouvais même pas prier; pendant la Messe, j'étais tout prés de l'autel, mais j'étais si prostrée que je n'ai pu me rendre compte de rien.

Je suis sortie dans un état complet d'anéantissement et de là, je me suis rendue à la piscine. Je regardai avec terreur cette eau glacée et ce marbre froid comme la mort. Mais il fallait bien s'exécuter et je m'y suis jetée avec courage. Oui, mais... j'ai manqué d'étouffer, j'ai été obligée de me retirer presque aussitôt, j'aurais dû aller plus doucement.

Je suis entrée ensuite dans le premier restaurant prendre une tasse de chocolat et, à onze heures, nous déjeunions chez les Sœurs. I1 y avait une table magnifique avec pèlerins riches et nombreux, mais le menu était assez maigre.

Je me suis dit: « Voilà un repas, mais il n'y en aura pas deux, car je suis gênée avec toute cette société et je préfère rester dans ma chambre avec mes filles. » J'ai donc prévenu les Sœurs que j'avais apporté beaucoup de provisions et que je leur dirais quand j'aurais besoin de quelque chose.

J'ai bien fait, car je n'aurais pas eu assez d'argent; j'avais pourtant emporté une somme suffisante, et je suis revenue avec cinq francs !

M. Martignon devait nous revoir à midi afin de s'entendre avec nous sur l'heure de la Messe. Pour lui épargner la peine de se déranger, j'ai voulu me rendre chez lui, mais il entrait chez les Sœurs comme j'en sortais.

Il a célébré la Messe pour moi le mercredi, à six heures, à l'autel du Sacré‑Cœur de la basilique de Lourdes. Léonie s'est trouvée malade pendant le trajet et n'a pu communier.

Ce bon prêtre est vraiment un saint. Je tenais à le revoir, et je suis allée jusqu'à quatre fois chez lui. A ma première visite, il était chez Monseigneur; je m'y rends, tant je tenais à lui parler. On me dit qu'il était parti et l'on me remit une lettre de sa part. En quittant Lourdes, j'ai tenté une dernière visite, mais il était encore absent, je l'ai beaucoup regretté. Enfin, je lui écrirai d'ici peu et je compte bien pouvoir lui dire que je suis guérie, car je l'espère toujours.

Je vais continuer les neuvaines avec de l'eau de Lourdes que j'appliquerai tous les jours. J'en ai rapporté trois litres, mais que j'ai eu de mal avec les bidons ! J'en ai acheté un qui coulait encore, nous avons dû retourner chez le marchand; il ne m'est arrivé que des malheurs et des misères sans nombre.

J'ai perdu le chapelet de ma sœur que j'avais voulu empor­ter, espérant qu'il me porterait bonheur. J'avais cependant si grand'peur de le perdre que je ne l'ai pas quitté une minute, je le tenais entrelacé constamment dans les doigts

Je dis pas une minute, hélas ! j'ai été acheter des provi­sions et je l'ai donné en garde à Marie; quand nous sommes rentrées, il n'y avait plus de chapelet. Cela me fait beau­coup de peine, c'était la seule relique que j'avais de ma soeur et celle à laquelle je tenais le plus.

Pauline a perdu aussi le sien où étaient attachées deux médailles de sa tante. Elle a pleuré son pauvre chapelet; moi, je n'ai pas pleuré le mien, mais il m'en reste une peine au fond du cœur. Enfin, c'est une permission du bon Dieu, une épreuve dont il me donnera compensation.

I1 m'est advenu encore bien d'autres aventures fâcheuses, mais de peu d'importance et qu'il serait trop long de vous retracer. Finalement, nous sommes arrivées vendredi soir, à huit heures un quart, à la gare d'Angers. Les bonnes Sœurs de la Visitation m'ont fait prier d'aller déjeuner chez elles, samedi matin.

La Mère Supérieure voulait que j'aille à Notre‑Dame de Sous‑Terre d'Angers, qui fait des miracles; mais je les ai fait remercier de toutes leurs offres, voulant prendre le premier train pour Le Mans.

Arrivées à l'hôtel, je dis au patron que j'allais retourner à la gare pour m'informer de l'heure exacte du train; il m'affirma que c'était inutile, qu'il avait tous les tarifs et que les horaires étaient changés depuis la veille, en conséquence, le train ne partait plus qu'à sept heures.

Je m'y suis donc fiée et ne suis pas allée à la gare; d'ailleurs, je venais de déchirer ma robe de manière à ne plus pouvoir marcher, mes deux pieds se prenaient dans le trou; je faillis même être écrasée par une voiture que je voyais bien venir sur moi, mais sans pouvoir l'éviter. Enfin, j'ai dîné, puis raccommodé ma robe.

Le lendemain matin, à sept heures moins le quart, j'étais à la gare; l'employé qui donne les billets me dit: « Voilà une heure que le train est parti, le nouveau service ne commence que le 25 »

Je savais que Louis m'attendait à Alençon, à cinq heures et demie, et il fallait conduire Pauline à la Visitation du Mans. Comment faire avec ma demi‑heure seulement d'arrêt au Mans ? Arrivée là, je me suis décidée à faire monter Pauline seule dans l'omnibus, elle pleurait et se trouvait bien malheureuse; moi non plus, je n'étais pas heureuse... J'ai été tourmentée toute la fin du voyage et je le suis encore, j'ai peur que le conducteur ne l'ait emmenée je ne sais où. Je vais écrire aujourd'hui pour savoir si elle est rentrée à bon port

N'ayant pu partir d'Angers qu'à midi, j'oubliais de vous dire que je suis retournée à la Visitation et, sur les instances de la Supérieure, à Notre‑Dame de Sous‑Terre. J'espérais encore obtenir là ma guérison, mais je n'ai pas été guérie; ce sera pour une autre fois. Attendons avec patience l'heure, de Dieu, qui veut nous éprouver pour un temps.

Les bonnes religieuses avaient autant que moi le désir de me voir guérie; elles ont fait des prières et des neuvaines à n'en plus finir, celles d'Angers de même. La Sœur de cette ville, qui a élevé mes grandes, a pleuré jeudi, une partie de la journée, ne recevant pas la dépêche que je lui avais promise.

A huit heures du soir, elles ont entendu une petite cloche du cloître qui a sonné toute seule. Elles ont eu beau aller aux renseignements, personne n'y avait touché; elles ont cru au miracle et que c'était Notre‑Dame de Lourdes qui les avertissait que le miracle était fait... ou plutôt, qu'il n'était pas fait !

J'ai mis un beau cierge pour vous à la grotte de Lourdes et trois autres pour M. Fournet, la famille Maudelonde et ces dames P. Je me suis plongée quatre fois dans la piscine, la dernière fois, deux heures avant de partir. J'avais de l'eau glacée jusqu'au‑dessus des épaules, mais elle n'était pas si froide que le matin; j'y suis restée plus d'un quart d'heure, espérant toujours que la Sainte Vierge allait me guérir.

Pendant que j'y étais, je ne ressentais plus aucune douleur, mais aussitôt retirée, cela recommençait à m'aiguillonner comme d'habitude.

La Sainte Vierge en a laissé d'autres que moi dans l'épreuve. J'ai vu beaucoup d'infirmes, entre autres, une petite fille de treize ans et demi que sa pauvre mère portait sur ses épaules pendant les processions et toute la journée. Elle était dans un état lamentable, les jambes mortes, avec une plaie affreuse qui lui couvrait tout le dos et que je n'ai eu le courage de regarder que de loin.

Elle est partie de Lourdes sans être guérie, ainsi que deux pauvres infirmes qui y venaient pour la seconde fois. J'ai vu l'enterrement d'un homme de soixante‑douze ans, mort presque subitement mardi, pour avoir bu, la veille, étant en sueur, de l'eau de la grotte en trop grande abondance.

Mercredi dernier, en descendant un vase plein d'eau, j'ai sauté deux marches et me suis donné un tel effort dans le cou, du côté où il n'est pas malade, qu'il m'est impossible de faire un mouvement dans le lit; il a fallu, ce matin, m'aider beaucoup pour que je puisse me lever, cependant, je vais mieux qu’hier.

Dites‑moi si on peut faire un voyage plus malheureux ? Bien sûr qu'il y a de grandes grâces cachées au fond de tout cela, et qui me dédommageront de ces misères. J'ai mis, avec foi, de l'eau miraculeuse sur le front de ma Léonie.

Je termine, je crois que vous en savez assez. Je vous remercie, ainsi que ces bonnes dames P., de tout ce que vous avez fait pour moi. J'aurais été doublement heureuse d'être guérie, à cause de vous. Hélas ! la Sainte Vierge nous a dit, comme à Bernadette : « Je vous rendrai heureux, non pas en ce monde, mais en l'autre. »

Je ne me repens pas d'être allée à Lourdes, quoique la fatigue m'ait rendue plus malade, du moins, je ne me repro­cherai rien, si je ne guéris pas. En attendant, espérons.

Beaucoup de personnes, ici, savent que je reviens de Lourdes, je l'ai pourtant caché autant que j'ai pu, mais cela a été dit par les uns et les autres, de sorte que presque tout le monde le sait.

Cela me déplaît, car je vois certains sourires d'incrédulité de la part de ceux mêmes qui m'ont conseillé le pèlerinage. Ils pensaient bien, ceux‑là, que je ne serais pas guérie, ils ne croient pas aux miracles de Lourdes; aussi, ont‑ils l'air triomphant, non qu'ils me désirent du mal, bien sûr. Enfin, à vous dire vrai, j'en suis toute malheureuse et ne sais où me cacher.

Adieu, à bientôt de vos nouvelles; aujourd'hui, je me remets en neuvaine, et je ne lâcherai pas que je ne sois guérie ou morte. En attendant, je vous embrasse de tout cœur.

Mon mari me charge de vous faire bien des amitiés. Il a passé une rude semaine, espérant toujours recevoir la dépêche  « miraculeuse » qui n'est pas venue !

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