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De sœur Marie de l'Eucharistie à ses parents. 13 mars 1897.

 

De sœur Marie de l'Eucharistie à ses parents. 13 mars 1897.

 

+ Jésus

 

     J.MJ.T.

13 Mars 1897

Mon cher petit Père

et ma chère petite Mère,

       Que vous êtes bons et généreux de faire ainsi votre sacrifice, et de permettre à votre petite fille de se donner tout entière à Jésus, le jour si beau de l'Annonciation!... Oh! soyez certains que votre sacrifice est ac­cepté, et qu'il ne se réalisera pas, non, bien sûr, vous ne serez pas privés d'embrasser votre chère enfant (la profession ne comportait pas de sortie de clôture, ni donc de possibilité d'em­brasser la novice. Par contre, la famille proche pouvait profiter discrètement de la sortie de la novice pour son examen canonique, qui eut lieu le 24 mars. On se souvient que Céline eut ainsi la joie d'embrasser Thérèse le 2 septembre 1890), le bon Dieu est trop bon pour cela, et je n'ai aucune crainte de ce côté-là. Soyez-en aussi sûrs que moi et vous verrez que vous ne serez pas trompés dans votre attente, on obtient de Dieu autant qu'on en espère. Que notre espérance soit donc sans bornes et sans retour.

Je vais entrer demain soir à 7 h 1/2 dans la profonde solitude (l'entrée en retraite comportait ses usages, à l'époque. Vers la fin de la récréation du soir, avant complies (19 h 40), la retraitante baissait ses manches, venait s'agenouiller près de la prieure, qui la recommandait aux prières de la communauté; puis la prieure baissait elle-même le voile sur le visage de la sœur, en signe de solitude. Pendant la retraite (10 jours pleins), la retraitante ne parlait à personne, sauf prieure - ou maîtresse du noviciat (la même personne, en 1897). Elle participait à tout l'office choral, au réfectoire et assumait en partie son travail ordinaire. Elle était dispensée des récréations. En principe, elle prenait deux heures d'oraison supplémentaires, soit quatre heures par jour, et disposait d'un peu plus de temps libre qu'à l'ordinaire), je serai avec Jésus tout seul jusqu'au beau jour de ma Profession, oh! priez bien pour moi pendant ces jours de retraite, afin que je sois bien attentive à la voix de Celui qui deviendra bientôt mon Divin Époux, demandez-Lui ses grâces [lv°] et ses lumières, et que le beau jour de ma Profession soit le point de départ d'une conversion entière, d'une générosité et d'une humi­lité bien profondes, et surtout d'un amour pour le bon Dieu qui ne recule devant aucun sacrifice. Vous savez si votre pauvre petite fille priera pour vous, et ses demandes seront grandes, immenses, comme l'amour qu'elle vous porte.

       Avant d'entrer dans la solitude, mes bien-aimés Parents, je viens vous demander bien humblement pardon de toutes les peines que je vous ai causées depuis ma plus petite enfance. Oh! ce mot de « pardon » n'est pas un mot banal pour mon cœur, il est senti profondément, et c'est de toute sa sincérité qu'il vous demande de le lui accorder. Oui, je vous ai fait bien des petites peines, par mon caractère, par mon ingratitude, oh ! si ma vie était à recommencer près de vous, comme je vous rendrais heureux tous les deux, comme vous seriez choyés de votre petite fille. Quand on se sépare des siens on voit à quel degré on les aimait, et on voit avec quelle ingratitude on vivait près d'eux. Depuis que je suis ici, je me suis reproché bien des petits moments d'humeur, bien des petites boutades, que je ne recommen­cerais certainement pas et dont j'ai une [2r°] contrition plus que parfaite; il m'arrive souvent lorsque je repense à ces peines que je vous ai faites, de sentir mes larmes couler, je ne puis plus maintenant mieux faire, le temps en est passé, mais je me dédommage en demandant au bon Dieu qu'il vous comble de grâces et de bénédictions et qu'il me remplace auprès de vous, surtout lorsque vous êtes malades. Je sais que vous allez me pardonner, et oublier toutes ces petites peines que je vous ai causées, parce que vous êtes tous les deux trop bons pour votre petite fille. Le bon Dieu, Lui, va me pardonner aussi toutes les fautes de ma vie et lorsque vous me reverrez, vous pourrez contempler en mon âme la même innocence que lorsque, toute petite enfant, j'ai été lavée dans les eaux du Baptême : oui, en ce jour vous aurez un nouveau petit ange. Celui qui nous a précédés au Ciel (Paul Guérin, né sans vie le 16 octobre 1871) et qui m'a déjà obtenu tant de grâces, en qui j'ai si grande confiance et qui protège sa chère petite sœur, louera et remerciera le bon Dieu pour nous, mieux que nous ne pouvons le faire sur la terre, et je prierai mon Divin Époux en ce jour d'augmenter sa gloire et son bonheur dans le Ciel21. Si quelquefois, à son sujet, l'incertitude se faisait sentir dans votre cœur, ne la laissez pas [2v°] entrer. Jésus a voulu par là éprouver votre foi, votre confiance et vous donner par là même le plus grand de tous les mérites; comme de vaillants combattants, II vous laisse remporter les plus belles de toutes les victoires, parce qu'il éprouve votre foi. Le bon Dieu à qui tout est présent, voit les prières que l'on fera dans l'avenir, les désirs mêmes, et en vue de tout cela, II exauce, puisque pour Lui tout est présent, eh! bien, le jour de ma Profession je n'oublierai pas ce cher petit Ange qui m'a donné tant de fois déjà le gage de son bonheur.

       Pardonnez-moi tous les deux de vous avoir ainsi parlé à cœur ouvert, une Carmélite a besoin d'être ainsi expansive avec ceux qu'elle aime, et comme j'ai quelquefois vu un nuage de tristesse à ce sujet sur vos fronts, votre petit Ange du Carmel, alors qu'elle va se donner tout entière à Dieu, veut vous consoler.

         Je ne suis pas du tout comme l'année dernière (pour sa prise d’habit), et je désire que ma fête soit le plus simple possible, je n'accepterai les consolations de la terre que comme un gage d'affection de mes chers Parents, alors à ce point de vue, elles me seront chères et précieuses, mais autrement, Jésus, je l'es­père, me fera faire un Festin céleste et répandra en mon âme ses consola­tions. S'il me [3r°] refuse ce Divin Festin, j'espère être à la hauteur de ma nouvelle dignité d'Épouse d'un Dieu et je saurai être heureuse même en ce beau jour, dans la privation de Jésus. Je voudrais donner aussi à Jésus un Festin pour fêter son union si intime et si divine avec mon âme... Que pourrai-je Lui donner?... Mon cœur, mon esprit, tout mon être. Oh! oui, tous ceux que j'aime je les Lui offrirai aussi, mais je me souviens que sur la Croix II a dit une parole : J'ai soif! !... Soif des âmes des pauvres pécheurs et alors je voudrais Lui donner des âmes. Puisqu'il a bien voulu dans son amour infini et sa grande miséricorde, acheter une pauvre petite esclave, et l'élever à la dignité d'Épouse, je voudrais marquer ce beau jour en Lui achetant aussi de pauvres petits esclaves... Il y a une œuvre pour cela : l'Œuvre de l'esclavagisme (sic), c'est Mgr de la Passardière, bien connu au Carmel, qui s'en occupe. Les tout petits enfants coûtent 10 f. et les grands esclaves 100 f. - Je voudrais bien avoir deux pauvres petits esclaves, un petit garçon et une petite fille, qui s'appelleront l'un Joseph-Marie-Isidore et l'autre Marie-Céline. Ne trouvez-vous pas mon idée bonne, ce sera de ma petite bourse, à moins que vous ne préfériez les acheter vous-mêmes. [3v°] Ces deux pauvres petits êtres seront pour toujours tirés de l'escla­vage, ils seront chrétiens, baptisés et procureront la gloire de Dieu. Ils seront consacrés à Dieu, car je le demanderai le jour de ma Profession, à moins qu'ils ne doivent se perdre, alors je demanderai à mon Divin Époux de les prendre dans son beau Paradis avec leur innocence baptismale. J'espère que vous n'allez pas me refuser cette petite consolation spiri­tuelle, car je sais bien que vous allez être bien heureux aussi d'offrir à Jésus deux petites âmes et d'assouvir ainsi sa soif divine.

       Mère Agnès de Jésus qui se trouvait là au moment où je parlais de cela à notre Mère a pris un air contrarié en voyant que je ne voulais rien pour ma fête et elle m'a dit d'un air de reproche : « Est-ce que vous ne demanderez pas des huîtres? » (à noter que, pour sa part, Mère Agnès n'aime pas les huîtres. De toute manière, les Guérin ne pouvaient manquer d'améliorer le menu des carmélites le 25 mars). Alors, mon cher petit Père et ma chère petite Mère, je vous exprime son désir, faites en tout ce que vous voudrez. Je voudrais bien savoir aussi si Jeanne a trouvé un organiste; si elle ne chante pas, il en faudrait un quand même puisque c'est une messe avec musique comme le Dimanche.

       Je vous quitte tous les deux après ce long griffonnage, en vous deman­dant encore une fois : « Pardon » et vous envoie mille baisers, en attendant que nous le fassions réellement bientôt. Soyez tous les deux bien prudents pour venir bientôt.

Votre petite fille qui vous dévore de baisers.
Marie de l'Eucharistie

[3v°tv] Notre Mère me charge de vous offrir tous ses religieux senti­ments.

Voudriez-vous nous envoyer 2 flacons [de] Peptone pour M. l'Abbé Youf, envoyez-les au Carmel.

Merci pour les tabliers, cela m'a fait une agréable surprise de voir celui de ma Sr Geneviève fait. Merci à ma chère petite Mère, si elle pouvait savoir ce que cela m'a fait de plaisir, elle serait bien heureuse.

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