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De sœur Marie du S. Cœur à M. et Mme Guérin. 21 juin 1896.

 

De sœur Marie du S. Cœur à M. et Mme Guérin. 21 juin 1896.

 

J.M.J.                               Jésus!

 

Chers Parents,

     Nous sommes au soir de la fête, j'ai peu de temps et tant de choses à vous dire que je ne sais par où commencer. Nous avons été comblées par vous qui êtes uniques au monde en amour pour vos enfants!... Ils vous paient aussi de cette monnaie-là, car leurs cœurs pour vous débordent de tendresse, en particulier celle qui vous écrit ces lignes. Oui, elle aime comme un père son oncle chéri, sa tante si bonne devenue sa mère. Enfin il n'y a rien au monde de comparable à vous deux. Vous êtes tout pour nous puisque nous n'avons plus que vous ici-bas. Les autres sont partis et nous attendent dans la Patrie.

       Hier à 9 h 1/2, arrivée du grand mannequin attendu avec tant d'impatience par votre [lv°] Benjamin qui ne rêvait que ses truites. Elle accourt avec moi à la cuisine et nous faisons l'inventaire de toutes ces marchandises (le gros colis a été expédié par le train depuis la Bonneville (Paris-Caen), par les bons soins d'Arsène le cocher). Des fraises, des fleurs de la Musse, tout cela est beau et bon mais les truites!... Elle n'en vivait pas. Enfin on ouvre la précieuse boîte qui les contenait et grande a été notre joie de voir un beau dîner tout complet que la provisoire (Marie du Sacré-Cœur elle-même) a été toute fière de servir aujourd'hui sur la table des Carmélites. Hier pour présenter mes truites au réfectoire, j'avais mis dans la bouche de la plus belle une petite carte où j'avais écrit ces bouts rimes :

Nous arrivons grande vitesse

De la Musse pays fortuné!!!

Nous vous présentons la tendresse

De ceux qui nous ont attrapé(es).

Sur le bord de la rivière,

Du Carmel nos maîtres ont parlé,

Tout aussitôt nous fûmes fières

De nous faire prendre à leurs filets.

 

       Notre Mère a lu cela et s'en est bien amusée car cette truite si bonne commissionnaire portait en même temps avec sa carte un bouton de rose (Mère Marie de Gonzague a Rosalie pour prénom de baptême)...

           A 3 heures, quand on a présenté les cadeaux en souhaitant la fête, les belles fraises de ma petite Tante et ses fins haricots verts, les siphons de notre petite Léonie, [2r°] les cerises de Jeanne, les bouteilles de vin, 2 blanc, 2 rouges de mon oncle, étaient là en grande toilette avec des fleurs pour les décorer. Cinq belles génoises glacées avec des guirlandes de sucre rose et blanc et la date 21 Juin ont été apportées l'une après l'autre à chaque couplet que l'on chantait devant notre Mère. Enfin tout était parfait. J'ai même glané un petit paquet de sucre en poudre qui a bien fait mon affaire aujourd'hui car je ne l'ai pas mis dans la salade aux fraises, j'ai cassé du gros pain de sucre, étant très avare de sucre en poudre et m'en servant pour les fraises sans vin. Autrefois jamais on n'en mettait mais depuis que Marie du Sacré Cœur est provisoire, elle se permet plusieurs petites douceurs grâce à ses parents chéris. Notre Mère disait l'autre jour à la Communauté que sans la Providence nous n'aurions pas ce bien-être et tout le monde comprenait bien, surtout votre enfant, de quelle douce providence il s'agissait.

       Aujourd'hui à la récréation, lecture solennelle de la lettre de mon oncle qui nous a fait bien rire et aussi bien édifiées. Moi j'étais glorieuse. Et ma petite Tante chérie, sa lettre était si belle, douce comme elle, un petit sourire du Ciel...

       [2v°] N'est-ce pas mon Oncle que c'est vrai? Hier et aujourd'hui, 2 petites pièces par les novices. Hier le Benjamin déguisé en jardinier avec blouse et perruque, contre-faisant l'innocent à merveille. Aujourd'hui transformé en St Michel combattant Satan et ses diables qui rugissaient derrière un paravent avec des fourches et des chaînes et des roulements de tonnerre. C'était de l'actualité. Asmodée était là parlant de Diana Vaughan etc., etc. Composé par Sr Thérèse de l'Enf. Jésus. St Michel, c'est le cas de le dire, était beau comme un ange. Une sœur me dit tout bas : « Regardez donc comme elle est gentille... » Je n'avais pas besoin qu'on me le fasse remarquer, je n'en étais que bien trop fière...

       Au réfectoire Mère Agnès de Jésus avait placé au milieu de fleurs et d'étoiles d'or devant la table de Notre Mère la poupée (habillée en ange avec des ailes) de la petite Lahaye. Devant son miroir on avait mis une petite Ste Face, et de l'autre main une croix. Si bien qu'après avoir regardé la Ste Face, elle baisait trois fois la croix. C'était je vous assure tout à fait gentil et pieux... Voilà les amusements des Carmélites, et dans nos petites fêtes nous avons plus de plaisir que tout ce qu'on peut inventer dans le monde pour se distraire. Sr M. de l'Eucharistie en a été toute la semaine hors d'elle-même. C'était curieux de la voir. Elle était affairée comme si elle avait eu l'univers sur les bras. Un jour je lui demandais : « Allez-vous écrire à la Musse? — Hélas! y pensez-vous, ils savent bien que c'est impossible avec toutes les fêtes que nous allons avoir!!! » — A bientôt, mes parents chéris, on m'attend, il faut que je vous quitte bien vite. Je vous embrasse comme je vous aime [2 v°tv] ainsi que ma petite Léonie.

Votre M. du S. Cœur

[lr°tv] Le Benjamin est un enfant gâté. Après Matines, je voyais un soir Notre Mère arrêtée à la porte de sa cellule. Qu'est-ce que j'aperçois? un bon petit verre de sirop de groseilles qu'elle lui portait avec un bonheur tout maternel. Je me disais : Si mon oncle et ma tante voyaient cela! Ah! le Carmel c'est un doux nid. Vraiment on n'est pas malheureux quand on s'est donné à Jésus!

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