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De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Guérin. 12 juillet 1896.

De sœur Marie de l'Eucharistie à Mme Guérin. 12 juillet 1896.

 

+ Jésus                             J.M.J.T.                                 12 Juillet 96

 

Ma chère petite Mère,

       Aujourd'hui je prends une grande feuille parce que j'ai beaucoup à te raconter, toutes les fois même je me demande comment tu fais pour déchiffrer mon écriture, tellement c'est écrit dans tous les sens.

Cependant aujourd'hui j'ai prié ma Sr Marie du Sacré-Cœur d'écrire elle-même ses commissions, tu ne vas pas en être fâchée, car cela va te valoir une lettre. C'est peut-être ma pauvre petite Jeanne qui va en pâtir, car je crains, si je lui écris, que la lettre pèse trop lourd, mais elle ne va rien perdre pour attendre, la prochaine fois c'est elle qui aura de mon écriture. Que sa lettre nous a amusées, elle a un talent tout particulier pour raconter les histoires. On se croirait à la réalité; mais je voudrais bien que la hardiesse lui vienne en partage elle en bénéficierait, car elle qui aime tant [lv°] à aller le soir trouver son lit, je crois qu'avec la hardiesse elle se procurerait ce bonheur bien plus souvent. Nous sommes donc les deux opposées... Jamais je n'avais réfléchi que ma sœur ne me ressemblait pas sous ce rapport. Surtout qu'elle ne manque pas de nous raconter ses faits et gestes, c'est une vraie partie de plaisir pour nous.

       Moi, ma chère petite Mère, je n'ai pas d'excursions ni d'aventures à te raconter, ma vie est toujours la même, calme et paisible, pas d'incidents. A propos... oui, j'ai un incident à raconter... Et ma fille... ma fille que tu crois probablement arrivée au port, elle n'en est pas encore là, et je crains bien qu'elle ne le fasse pas du tout. La veille de son entrée (Donc le 10 juillet.) notre Mère reçoit une lettre d'elle, disant qu'elle a déjà fait la moitié du voyage, puisqu'elle est à Paris, mais que le courage lui manque et qu'elle n'a pas le courage d'aller plus loin, qu'elle préfère attendre encore... Juge de ma déception! ma fille me fait faux bond!... Et pourtant elle a déjà quitté [2v°] la moitié de sa famille, il ne lui reste plus que sa mère et le courage lui manque. J'espère toujours qu'elle va m'arriver pour la fête du Mont Carmel, mais il n'y a que moi qui garde cette espérance. Ou elle n'a pas la vocation, ou elle manque de courage... Je crois que ma fille, si jamais elle le devient, me donnera du fil à retordre sous ce rapport. Tu es bien heureuse, ma chère petite Mère, que le bon Dieu m'ait donné l’énergie nécessaire pour faire le fameux pas, car c'est bien pénible aussi pour les parents de voir souffrir ainsi leur enfant, et d'être obligée de recommencer plusieurs fois le pénible moment de la séparation.

         Ah! pour cela, non je ne me suis jamais trompée... j'avais bien la vocation... tous les jours j'en ai de nouvelles preuves, je n'ai jamais eu, depuis que je suis ici, l'ombre d'un regret, je suis toujours dans une joie parfaite. Je me demande souvent comment cela se fait que nous puissions nous trouver heureuses dans une vie de mort continuelle. Et malgré tous les plaisirs entrevus que je pouvais me procurer [2v°] dans le monde, j'aime encore mieux sans hésiter, et je me trouve plus heureuse dans ma vie de privations et de souffrances. Je ne peux cependant pas dire que le bon Dieu me fait la grâce d'être embrasée de son amour, oh! non au contraire, sous ce rapport il me fait sentir la privation, la sécheresse, mais il me fait d'autres grandes grâces, puis il paraît qu'autant l'on désire aimer autant l'on aime. Il me fait encore quelquefois de petites délicatesses, II me donne quelquefois encore des bonbons comme aux petits enfants, mais pas autant que dans les commencements parce que j'ai déjà grandi... L'autre soir j'avais une petite bête dans notre cellule qui faisait un grand tapage, et m'empêchait de dormir. C'était un jour de grand lavage, et comme la fatigue est grande ce jour-là, on a bien besoin de repos. Je voyais que j'allais peut-être passer ma nuit blanche avec cette petite bête. Je me lève et me mets à poursuivre ma bête, mais inutile! quand je croyais l'atteindre, elle était déjà partie bien loin!... J'étais désespérée... alors je m'adresse au bon Dieu et je lui dis : « Mon Dieu j'ai beaucoup travaillé pour vous aujourd'hui, je me suis fatiguée à la poursuite des âmes, c'est à Vous maintenant de travailler pour moi, aidez-moi à tuer cette petite bête, j'ai besoin de repos pour travailler courageusement demain. » Au bout de qq. instants je vois ma petite bête s'avancer tout droit vers notre lanterne, elle se brûle un peu les ailes et tombe... alors je m'empresse de la tuer tout à fait. Tu vois que le bon Dieu m'avait exaucée. Il m'avait aidée. Il me tenait pour ainsi dire la petite bête par le bout des ailes pour que je la tue plus facilement... Ces petites délicatesses du bon Dieu paraîtraient bêtise et enfantillage pour quelques-uns, mais ce sont pourtant des actes de bonté et de condescendance bien grandes de la part du bon Dieu. —                

Quel bavardage! mais je sais, ma [lr°tv] chère petite Mère que tu ne vas pas en être fâchée. Prie toujours bien pour ma fille car, si elle entre, elle a bien besoin de courage. C'est une vertu nécessaire pour être carmélite. Nous avons composé en l'honneur de ma fille une espèce de petite poésie pour lui donner du courage et pour nous en donner aussi, car c'était lavage, et quelques petites compositions nous aident beaucoup à travailler. C'est tout à fait comique notre poésie.

         Ma chère petite Mère, pour la fête du Mont Carmel 12 siphons nous feraient bien plaisir pour nous désaltérer. Quand tu nous donnes des siphons, nous buvons du vin car ce ne serait pas bon avec la bière, alors voudrais-tu nous donner aussi cinq ou 6 bouteilles de vin rouge. Merci à l'avance, j'ai reçu les pains à illuminations. Merci !Merci...

       [lv°tv] Mon petit Père va toujours mieux, je l'espère, embrasse-le bien fort pour moi. Cette lettre est pour lui aussi. De bons baisers à mes petites sœurs et mon grand frère. Nous prions bien pour papa.

Ta petite fille qui t'envoie son plus gros baiser et tout son cœur,

Marie de l'Eucharistie

r.c.i.

Si vous vouliez nous trouver encore des grands morceaux d'écorces d'arbres, nous n'en avons pas assez. Nous voulons bien encore des petites herbes sèches comme celles que j'avais cueillies l'année dernière et des petits morceaux de bois d'arbres, d'écorce enfin, mais pas de pommes de pin... Nous n'en avons pas besoin. Notre Mère t'envoie son plus affectueux souvenir. Mère Agnès de Jésus envoie de bons baisers ainsi que ma Sr Geneviève. Je vais très bien... Je ne suis plus au gras... Cela me ferait bien plaisir que papa prête à M. le Curé de Navarre la vie de Mère Geneviève. Il la lirait pendant que vous êtes à la Musse.

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