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De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin - 27 février 1876.

 

De sœur Marie‑Dosithée à M. et Mme Guérin. 27 février 1876.

 

 

V. + J.

De notre Mère du Mans

                                                                   le 27 Février 1876

                      Mon cher Frère et ma chère Sœur

Nous voici donc encore une fois arrivés au Carême. Comme le temps passe vite ! quelque temps encore et nous serons tous dans notre éternité, cette pensée aide puissamment à supporter les peines de la vie, la prospérité et l'adversité auront l'une et l'autre un terme qui sera très court; pourtant je suis quelquefois tentée de vous plaindre quand je vous vois si tracassés avec toutes vos affaires; mais patience cela finira, en attendant profitez de toutes ces tribulations qui sont la monnaie avec laquelle on achète le Ciel. Je vois que cette monnaie ne vous manque pas, vos employés vous donnent bien des soucis; si vous pouviez donc trouver quelqu'un de stable pour votre Pharmacie j'en serais bien heureuse, il me semble que [1v°] les autres sont mieux pourvues sous ce rapport.

Vous avez donc été malade, chère sœur, heureusement que ce mal de gorge n'a pas eu de suite; soignez-vous bien, car quoique les grands froids soient finis, il nous reste encore bien du mauvais temps à passer et surtout ce temps humide ne vous vaut rien ! Heureusement Isidore n'a pas été repris de ses crises, qu'il se soigne bien et soit prudent : je ne sais si la prudence est sa vertu dominante, j'en doute bien un peu et qu'il ne se tracasse pas surtout: il n'y a rien de meilleur pour détruire les santés les plus robustes. N'est-il pas entre les mains de Dieu ? je ne sais ce qu'il a à craindre, il faut avoir la foi et la confiance, faire ce qui dépend de nous, vivre en paix, et Dieu prendra soin de nous immanquablement. Voyez, le laboureur prépare la terre et l'ensemence, ensuite il n'a plus rien à faire que de mettre sa confiance en Dieu qui donnera la récolte au temps marqué, ainsi en sera-t-il de vous : vous avez préparé et semé, restez en repos et le Seigneur prendra soin de tout.

Je me porte bien et néanmoins je ne suis [2r°] plus qu'une vieille maison qui menace ruine de tous côtés: je n'y vois guère et les lunettes n'y font rien; il paraît que c'est une grande faiblesse de la vue, aussi je suis condamnée à porter constamment des conserves (lunettes à verres teintés), même en allant et venant, il paraît que cela fortifie la vue. Je vois bien que c'est une maladie de famille puisque toi aussi tu t'en plains beaucoup ainsi que Zélie.

Je trouve que vous avez beaucoup de consolation avec vos enfants: votre petite Marie est charmante, vous verrez que vous en serez contents, elle a une riche nature: cette gaieté avec la fidélité à ses devoirs, mais c'est une perfection ! il faut que Jeanne l'imite et devienne studieuse, elle a 8 ans, c'est une grande demoiselle, il ne faut plus être paresseuse, quand elle sera sage, je lui écrirai de belles petites lettres.

Je pense que vous savez que j'ai vu Marie ces jours derniers, elle a profité du voyage de M. Maudelonde au Mans pour venir me voir elle le désirait vivement depuis longtemps; elle aime tant sa tante et la Visitation ! aussi est-elle payée de retour. Elle est bonne petite fille, elle a ses défauts, mais qui n'en a pas? et puis elle a bien le désir de les corriger c'est tout ce qu'il faut. [2v°] Notre petite Pauline est charmante : elle a eu bien de la joie de revoir sa sœur, lorsque j'ai été la chercher pour venir au parloir, elle a paru étonnée de me voir à cette heure; comme je voulais jouir de sa surprise, je l'ai fait entrer au parloir sans rien lui dire, ce dont je me suis repentie ensuite; elle s'est écriée :« Marie, ma pauvre Marie » et les sanglots suivaient, cela n’a duré qu'un instant : une autre fois, je ne m'y prendrai pas de cette manière. J'en suis toujours très contente, elle est constamment sur le tableau d'honneur, excepté une semaine où il lui est arrivé une si drôle d'aventure que je ne puis résister au désir de vous la raconter. C'était pendant la récréation du soir, elles étaient sept seulement dans la salle des jeux, lorsque la maîtresse dut s'absenter quelques minutes pour se rendre compte où étaient quelques autres élèves; nos petites étourdies imaginèrent d'aller se cacher dans un placard afin de jouir de l'étonnement de la maîtresse et afin de ne pas la faire chercher, elles laissèrent la porte entrouverte pour sortir de leur cachette à son arrivée. Après quelques minutes d'attente elles ne la voyaient pas revenir et commençaient à s'ennuyer lorsqu'une autre religieuse, entrant et voyant l'appartement vide, éteignit le quinquet, alors nos espiègles se montrèrent un peu embarrassées de leur…

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