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De Marie à Mme Guérin - 28 juillet 1877

 

De Marie à Mme Guérin. 28 juillet 1877

 

28 juillet 1877.

Ma chère tante,

Votre bonne lettre m’a fait beaucoup de bien et je veux y répondre tout de suite afin de vous donner des nouvelles de maman. Hélas! si ce pouvait être de bonnes nouvelles ! mais non, à présent je n’en aurai donc plus que de tristes à vous apprendre puisque le bon Dieu ne nous envoie que des croix.

Depuis le commencement de la semaine, maman a été plus malade. Dimanche, elle a encore voulu aller à la première Messe, mais il lui a fallu un courage et des efforts inouïs pour arriver jusqu’à l’Eglise. Chaque pas qu’elle faisait lui retentissait dans le cou, quelquefois elle était obligée de s’arrêter pour reprendre un peu de force.

Lorsque je l’ai vue si affaiblie, je l’ai suppliée de rentrer à la maison, mais elle a voulu aller jusqu’au bout, croyant que cette douleur allait se passer et il n’en a rien été, au contraire, elle a eu beaucoup de peine à revenir de l’église, aussi elle ne veut plus recommencer de pareille imprudence.

Du reste, ce serait chose impossible à présent car depuis lundi, elle n’a pas pu sortir, elle ne s’occupe même pas de son bureau, c’est Louise et moi qui recevons les ouvrières. Maman est continuellement dans sa chambre, soit couchée ou bien assise dans un fauteuil car le lit lui fait beaucoup de mal à cause de son malheureux cou qui la fait horriblement souffrir.

Nous lui avons mis quatre oreillers afin qu’elle puisse se tenir presque assise dans son lit, il faut toujours qu’elle se tienne le cou droit sans faire aucun mouvement. Lorsqu’elle est lasse d’avoir la tête appuyée, on la soulève bien doucement avec les oreillers jusqu’à ce qu’elle soit complètement assise. Mais ce n’est jamais sans des douleurs incroyables, car le moindre mouvement lui fait jeter des cris déchirants.

Et pourtant avec quelle patience et quelle résignation elle supporte cette triste maladie ! Elle ne quitte pas son chapelet, elle prie toujours malgré ses souffrances, nous en sommes tous dans l’admiration, car elle a un courage et une énergie que rien n’égale.

Il y a quinze jours, elle disait encore son chapelet tout entier à genoux aux pieds de la Ste Vierge de ma chambre qu’elle aime tant. La voyant si malade je voulais la faire asseoir, mais c’était inutile.

Hier, notre pauvre maman a passé une bien triste nuit. Louise est restée jusqu’à deux heures à la soigner. J’aurais bien voulu le faire moi-­même mais on me l’a refusé. Je n’en ai pas mieux dormi pour cela, la pensée de voir maman tant souffrir m’ôtait tout sommeil.

Enfin, vers trois heures, j’ai eu à mon tour la triste consolation d’aller la soigner. Oh ! si je pouvais seule passer les nuits auprès d’elle, ce serait un si grand soulagement pour moi. Je voudrais m’épuiser pour elle, ne pas la quitter un instant, oh ! cela ne me fatiguerait pas, j’en suis bien sûre !

Je regrette de voir entrer ici des sœurs de la Miséricorde. Il doit en venir une pour cette nuit et je ne vais pas pouvoir rester seule auprès de ma pauvre petite Mère. C’est si triste de voir soigner les siens par des étrangers, je ne puis supporter cela, il me semble que c’est ingrat et lâche.

Mais il le faut bien pourtant et je sais que ce n’est pas de l’ingra­titude, on ne peut suffire à tout. Malgré la bonne volonté que je mets pour aider Louise, elle est exténuée de fatigue à la fin de la journée. Mais il faut dire aussi que cette pauvre fille soigne maman avec beaucoup de dévouement et de patience, sans compter avec ses forces et que si elle a eu des torts envers Léonie elle essaie, par là de se les faire pardonner.

Maman a bien approuvé votre projet de venir à Alençon; nous ne pouvons en effet, aller à Lisieux cette année, nous réjouir et nous promener pendant que notre Mère chérie est malade. Voilà déjà bien longtemps que je prévoyais cela, aussi dans aucune lettre je ne vous ai parlé du voyage de Lisieux, il me semble si incertain !

Maman m’a chargée de vous redire, ma bonne tante qu’elle désirait que vous fixiez votre voyage pour la semaine du 19 août après la fête de l’Assomption; parce que, si la Ste Vierge la guérissait ce jour là, nous partirions tous pour Lisieux comme c’était convenu. Espérons que cette bonne Mère aura pitié de nous et qu’elle sera touchée de nos prières et de nos larmes.

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P. S. J’ai oublié de vous dire que le Dr Prévost est venu aujourd’hui voir maman. Il a ordonné un calmant pour ses douleurs de cou qui ne proviennent, dit-il, que de son mal. Je l’avais toujours pensé car un effort ne dure pas si longtemps. Il a été très poli, très aimable, je crois qu’il lui fait moins peur à présent

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