Imprimer

De Mme Martin à sa fille Pauline CF 105 - 9 juillet 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 105

 

A sa fille Pauline

9 juillet 1873.

Ma chère Pauline,

Puisque je ne suis pas à ta seconde Communion, je veux que tu reçoives une lettre afin de te consoler un peu de mon absence et, pour m'en consoler moi‑même, car je regrette vivement de ne pouvoir y assister. Je serais si heureuse de voir cette belle cérémonie dont ma chère Pauline fait partie ! Mais, j'y assiste du moins par la pensée et je m'unis de cœur à toi.

J'ai eu bien de la peine en apprenant que M. Vital Romet ne t'avait remis ma lettre que huit jours après; voilà la deuxième fois que cela arrive, aussi, je ne lui en redonnerai pas, je ne veux plus te faire pleurer.

Je ne sais si Melle Pauline Romet t'a dit que ses nièces ne retourneraient pas en pension au Mans; cela va peut‑être te déplaire, car tu ne pourras plus sortir le premier jeudi du mois; ta marraine n'allait au Mans qu'à cause de ses nièces. Pour moi, je n'en suis pas fâchée, surtout si Léonie va à la Visitation à la rentrée; j'aurais craint de déranger par trop cette bonne demoiselle.

Céline apprend bien à lire, mais elle devient maligne comme un petit diable ! Il faut dire qu'elle n'a que 4 ans et, Dieu merci, j'en viens facilement à bout. A son sujet, voici une histoire amusante; hier soir, elle me disait: « Moi, je n'aime pas les pauvres ! » Je lui ai répondu que le bon Jésus n'était pas content et qu'il ne l'aimerait point non plus.

Elle a repris: « J'aime bien le bon Jésus, mais je n'aimerai pas les pauvres, jamais de ma vie; puis je ne veux pas les aimer, moi ! Qu'est‑ce que ça lui fait çà, au bon Jésus ? I1 est bien le Maître, mais moi aussi, je suis la maîtresse. »

Tu ne peux te figurer comme elle était animée, personne n'a pu lui faire entendre raison. Mais il y a une explication à sa haine pour les pauvres.

Voilà quelques jours, elle se trouvait sur le seuil de la porte avec une petite amie, lorsqu'une enfant pauvre qui passait les regarda d'un air effronté et moqueur. Cela n'a pas plu à Céline, qui a dit à la fillette: « Va‑t‑en, toi. » Furieuse, celle‑ci, avant de s'en aller, lui a lancé un soufflet bien appliqué, elle en avait encore la figure rouge une heure après !

Je l'avais encouragée à pardonner à la petite pauvre, mais elle n'a pas oublié l'incident et m'a déclaré hier: « Tu veux, Maman, que j'aime les pauvres qui viennent me donner des claques, que j'en ai la joue tout enflammée ? Non, non, je ne les aimerai pas ! »

Mais la nuit porte conseil; la première parole qu'elle m'a adressée ce matin a été pour m'annoncer « qu’elle avait un beau bouquet, que c'était pour la Sainte Vierge et le

bon Jésus »; puis elle a ajouté: « J'aime bien les pauvres à présent ! »

Adieu, ma chère Pauline, à bientôt le revoir; si tu comptes les jours, je les compte aussi, car il me tarde de te voir et de t'embrasser tout à mon aise. Ton père m'a dit de bien t'embrasser pour lui aussi et il te demande de faire aujour­d'hui une petite prière à son intention.

Retour à la liste des correspondants