Imprimer

De Mme Martin à ses filles, Marie et Pauline CF 112 - 30 novembre 1873.

 

Lettre de Mme Martin CF 112

 

A ses filles, Marie et Pauline

30 novembre 1873.

Mes chères petites filles,

Mlle Pauline ne va pas au Mans, j'ai été obligée de confier le petit paquet à M. Vital; je ne l'aurais pas fait, si ce n'est à cause de la pelote de coton pour le bonnet au crochet. Cette fameuse pelote m'a donné assez de mal ! I1 eût bien mieux valu l'acheter au Mans, le jour où vous êtes sorties avec Melle Pauline, vous en auriez trouvé aussi facilement qu'à Alençon et pas plus cher, peut‑être moins. J'espère que cette fois, il sera assez fin, c'est tout ce qu'il y a de mieux.

Je ne sais si Léonie pourra entrer à la Visitation au premier de l'An; elle a de l'eczéma et cela va toujours en augmentant. I1 faut que votre tante me dise si je dois attendre qu'elle soit guérie.

J'ai vu Thérèse, jeudi, malgré le mauvais temps, et elle a été plus sage que la dernière fois. Cependant, Louise n'était pas contente, la petite ne voulait ni la regarder, ni aller avec elle, j'étais bien ennuyée; il me venait des ouvrières, à chaque instant, je la donnais à l'une et à l'autre. Elle voulait bien les voir, même plus volontiers que moi, et les embrassait à plusieurs reprises. Des femmes de la campagne, habillées comme sa nourrice, voilà le monde qu'il lui faut !

Mme T. est arrivée pendant qu’une ouvrière la tenait. Dès que je l'ai vue, je lui ai dit: « Voyons si le bébé va vou­loir aller à vous. » Elle, toute surprise, me répond: « Pour­quoi pas ?—Eh bien, essayez !... » Elle a tendu ses bras à la petite, mais celle‑ci s'est cachée en poussant des cris, comme si on l'avait brûlée. Elle ne voulait même pas que Mme T. la regarde. On a beaucoup ri de cela; enfin, elle a peur des gens habillés à la mode !

J'espère qu'elle marchera toute seule d'ici cinq ou six semaines. On n'a qu'à la mettre debout près d'une chaise, elle s'y tient très bien et ne tombe jamais. Elle prend ses petites précautions pour cela.

Et maintenant, il faut que je vous raconte autre chose, bien que la conclusion de l'histoire ne soit pas jolie et témoigne d'un bien mauvais esprit chez le peuple.

I1 est donc arrivé dernièrement, une singulière aventure, à une dame dont la calèche stationnait en face de chez nous, devant la Préfecture. Le cocher était en livrée magnifique, toute garnie de fourrures. Un individu mal mis, portant un sac de toile à la main, vient à passer. I1 s'arrête un instant à contempler le cocher, puis la dame dans la voiture, et se dirige vers la portière ouverte, dénoue son sac et en vide le contenu sur les genoux de la dame.

Aussitôt, celle‑ci se met à jeter des cris épouvantables; le cocher vient vite à son secours, les passants accourent. On voit cette dame qui se tordait dans une attaque de nerfs et, sur elle, une vingtaine de grenouilles; elle en avait jusque sur la tête, enfin, elle en était couverte !

Le méchant individu la regardait se débattre. Quand le Commissaire arriva et lui demanda pourquoi il avait fait une telle action:  «Je venais, dit‑il tranquillement, de pêcher ces grenouilles pour les vendre, mais voyant cette « aristo­crate »,  avec son cocher tout fourré, j'ai préféré lui donner une attaque de nerfs que de vendre mes grenouilles . » On l'a conduit au violon, il ne l'avait pas volé !

Je suis sûre que vous allez dire:  «Si on en avait fait autant à Maman, elle en serait morte ! »  Cela aurait bien pu être, car vous savez ma peur irraisonnée des grenouilles !

J'attends une lettre de vous cette semaine; j'espère qu'elle sera bonne, c'est‑à‑dire qu'elle m'apportera de bonnes nouvelles. Je compte que vous communierez toutes les deux le 8 décembre, jour de 1'Immaculée‑Conception; n'oubliez pas de prier pour Léonie.

Nous n'avons bientôt plus que quatre semaines d'ici les vacances de janvier, réjouissez‑vous donc et tâchez de bien employer ce peu de temps qui vous reste. Votre père se fait une fête d'aller vous chercher, il le disait jeudi, mais il se soucie moins de vous reconduire, parce qu'il n'aime pas vous voir pleurer.

La petite Thérèse ne reviendra pas avant le Jour de l'An, mais à cette date on me l'amènera sûrement, à cause de vous.

Retour à la liste des correspondants