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De Mme Martin à Mme Guérin CF 129 - 24 janvier 1875.

 

Lettre de Mme Martin CF 129

 

A Mme Guérin

24 janvier 1875.

...Votre lettre m'a attristée. J'ai vu que mon frère avait de la peine, cela m'en a fait aussi. Je sais que sa Droguerie ne va pas au gré de ses désirs, j'en suis bien contrariée et, pourtant, je ne puis m'empêcher de croire que le jour de la prospérité viendra, mais en attendant, il souffrira et croira travailler en vain. Enfin, c'est la croix qu'il lui faut porter; elle est lourde, je le comprends. Dites‑lui qu'il prenne courage. Ma soeur est persuadée qu'il triomphera de tous les obstacles. D'ici‑là nous souffrirons tous, car je porte une petite partie de cette croix. Si cela pouvait soulager mon frère d'autant, j'en voudrais porter davantage, mais à cause de son bon cœur, cela ne ferait sans doute que rendre la sienne plus lourde.

J'ai eu bien des ennuis, ma chère soeur, depuis que je vous ai écrit, à cause de ces fausses bonnes Sœurs. Comme je vous l'ai dit, il y avait deux mois environ que je connaissais la triste situation de l'enfant. J'en gémissais et la soulageais par tous les moyens possibles, mais je ne réussissais pas à calmer mes inquiétudes et mes scrupules. J'étais sans cesse poursuivie par la pensée qu'il était en mon pouvoir de la tirer de cet enfer et que, si je ne le faisais pas, je serais coupable.

Mon confesseur et ma sœur m'avaient conseillé d'agir, malgré cela je ne pouvais m'y résoudre. Enfin, il s'est présenté une circonstance tellement probante, qu'à l'instant même, j'ai écrit au Curé de la paroisse d'où étaient venues ces vieilles femmes.

Après bien des allées et venues de leur part, pour tâcher de me calmer, et voyant que rien ne pouvait me faire changer d'avis, elles ont commencé, le mercredi, à gagner la petite, en lui achetant force gâteaux et lui prodiguant mille caresses. Cette pauvre enfant qui, la veille, me faisait supplier de la délivrer le plus tôt possible, a changé tout de suite de senti­ments. Cela m'a donné du fil à retordre comme vous allez le voir, car c'est une histoire curieuse que celle‑là.

Le vendredi, à quatre heures, le Curé de Banner se rendait chez la mère pour la prévenir de ce qui se passait, il n'avait pu le faire plus tôt, ayant trois lieues de chemin pour aller la trouver. Aussitôt, cette femme s'apprête et part dans la nuit. Elle avait dix lieues de marche pour gagner le chemin de fer. Elle a mis toute sa nuit à voyager et, le lendemain, samedi, elle arrivait à Alençon, par le train de deux heures.

Au lieu de venir tout de suite à la maison, elle est allée chez les Sœurs, qui l'ont injuriée de toutes manières et même frappée. Il y a eu grand débat. Pour comble de malheur, la femme avait perdu mon adresse; cependant, s'étant rappelé que c'était au n° 36, elle cheminait de maison en maison, à la recherche de ce numéro: elle ne savait plus le nom de la rue.

Enfin, elle arrive devant chez moi et me raconte la scène qui avait eu lieu. Je ne m'attendais pas à pareille chose et je me vis dans un grand embarras. Il était nuit, je vais avec elle chez le Commissaire de Police, on nous dit que nous ne pourrions pas le voir, parce qu'il était en congé. Que faire ? J'étais navrée. De leur côté, les Sœurs vont chez le Procureur de la République et elles ne le trouvent pas.

Je n'ai pu manger, ni dormir. Enfin, après une nuit passée dans l'insomnie, sans avoir découvert un moyen de me tirer de là, je me lève et me mets à prier Notre‑Dame du

Perpétuel‑Secours. Aussitôt, l'idée me vient d'écrire au Commissaire en Chef, j'allume ma lampe et me mets à l'œuvre.

A huit heures et demie, la femme part et mon mari se charge de porter ma lettre.

De suite après en avoir pris lecture, le Commissaire se rend près de la mère de la petite qui l'attendait, et il envoie un agent de police chercher les Sœurs. La plus âgée se présente, accompagnée d'une vieille fille qui demeure dans la même maison et chacune d'elles entreprend de me calomnier à qui mieux mieux.

Le Commissaire leur dit de se rendre au Tribunal, à une heure, avec l'enfant (et moi, bien entendu), car il fallait que ce soit le Procureur qui décide de l'affaire, et le Parquet allait se réunir à cause de deux prisonniers qui s'étaient évadés dans la nuit.

Nous voilà donc partis au Parquet, Louis et moi; j'étais bien émotionnée ! Arrivés là, on nous dit de nous rendre au Bureau de Police. Alors, je vois s'avancer un monsieur très distingué que je pris pour le Procureur; c'était tout bonnement le Commissaire en Chef, je ne l'ai su malheureu­sement qu'après la séance, j'aurais été moins intimidée.

Ce monsieur commence par nous déclarer qu'il venait là par pure complaisance; qu'il avait très peu de temps à nous donner. Il dit à la mère, qu'étant veuve, il lui fallait un conseil de famille pour décider si elle était en état de reprendre sa petite, que l'affaire ne pouvait se juger comme cela, qu'elle avait donné volontairement son enfant et ne pouvait la reprendre à sa fantaisie; qu'il y avait bien la lettre du Curé de Banner, mais que cela ne signifiait rien.

Les Sœurs triomphaient. Pour moi, j'étais bien triste, voyant Armandine à leurs côtés, avec une mine superbe, comme elle n'avait jamais eue ; elles l'avaient fait boire avant de l'emmener (je l'ai su depuis); de plus, elle était impressionnée, cela lui donnait des couleurs.

Un des commissaires présents se mit même à dire: « Elle n'a pas la mine d'une enfant qui n'a pas de quoi manger à sa faim. » Je me voyais sur le point d'être accusée d'impos­ture, on m'aurait saignée aux quatre membres, je ne crois pas qu'il en serait sorti une goutte de sang !

Enfin, le fameux juge en question fait passer la petite dans un autre appartement et l'interroge. Quand elle sortit, elle n'osait lever les yeux sur moi, je me doutais bien de ce qu'elle avait dit. La vieille Sœur nous injuriait fortement, la mère et moi. Je n'étais pas décidée à me défendre, je ne pouvais prononcer une seule parole.

Quelques instants après, le prétendu Procureur vint à moi et me pria de le suivre. Je ne savais trop si c'était pour me mener en prison, enfin je le suivis. I1 me dit quelques paroles bienveillantes qui ranimèrent mon courage et me donnèrent la force de m'expliquer. Je lui demandai ce que l'enfant lui avait dit. I1 me répondit qu'elle se trouvait très bien. Je le priai de la faire parler devant moi, et il nous conduisit toutes deux avec lui dans un petit cabinet.

« Monsieur, dit la petite, je suis très bien; je ne veux pas m'en aller avec maman. » Je lui demandai: « Depuis combien de temps es‑tu très bien ?—Madame, depuis que vous avez tout dit.—Et avant, comment étais‑tu ? » Alors, elle a avoué tout ce qu'on lui faisait souffrir.

Le Commissaire, que je prenais toujours pour le Procureur, me dit: « Je vois bien que vous avez raison, mais il faut un conseil de famille, cette femme n'a aucun certificat, vous ne la connaissez pas. »

Enfin, je retourne à ma place. I1 dit à un agent: « Allez voir si le Parquet est réuni ? » Un instant après, celui‑ci revient donner une réponse affirmative.

« Attendez‑moi, nous dit le Commissaire, je vais tâcher d'en finir tout de suite. »

A partir de ce moment, j'ai commencé à respirer à l'aise; mais il fallait que quelqu'un étouffe, c'était le tour des Sœurs ! Elles voulaient sortir. Hélas ! nous étions gardées par trois agents, il n'y avait pas moyen de s'échapper.

C'est alors que la plus âgée a commencé à débiter une série d'injures, elle avait une expression satanique. Elle qui savait si bien faire la sainte avait jeté le masque ! Je ne lui répondais pas, ni la mère de la petite qui était traitée de coquine, d'infâme, etc. Elle écoutait tout avec une humilité inouïe. Je pensais alors à la scène du pharisien et du publi­cain. La vieille Sœur était si irritée contre moi qu'elle ne se possédait plus et je ne sais ce qu'elle m'aurait fait si elle avait pu m'atteindre.

Finalement, après un quart d'heure de délibération, le Commissaire revint en disant:  « On rend l'enfant à qui de droit. » Puis il m'adressa les paroles les plus  bienveillantes, ainsi qu'à mon mari.

Les bonnes Sœurs ont pris cela pour des sottises à leur adresse, elles se sont fâchées, et il les a remises à leur place avec une politesse qui les a réduites au silence. Puis, il ajouta devant l'assistance:  « Madame, je remets cette petite sous votre protection, et puisque vous voulez bien vous occuper d'elle, moi aussi je m'en occuperai. I1 est si beau de faire le bien ! » Enfin, je ne me rappelle plus trop ce qu'il m'a dit, il voulait me faire des compliments; je ne savais plus si je rêvais ou si j'étais éveillée.

Les Sœurs, hors d'elles‑mêmes, refusaient de rendre les vêtements de l'enfant. La pauvre mère leur réclama son parapluie qu'elle avait laissé chez elles, la veille, dans la bagarre; elles la repoussèrent et l'insultèrent; tous ceux qui étaient présents en étaient indignés. Le Commissaire en Chef s'écria: « Ce n'est pas la première fois que je vois des femmes adopter de petites orphelines pour avoir l'estime publique, s'attirer des aumônes et, sous le couvert de la charité, faire ensuite souffrir ces petits êtres. »

Comme vous le voyez, ma chère sœur, mon affaire a parfai­tement fini, je puis dire d'une manière inespérée. Suivant le cours habituel des choses, elle aurait dû, au contraire, tourner à ma honte et à ma contusion. J'étais la seule accu­satrice et l'enfant se mettait du côté des deux malheureuses.

Hier soir, la Supérieure du Refuge m'a envoyé demander ce qu'était devenue la petite. La voilà partie avec sa mère, qui paraît vraiment bonne. Mais elle est remariée et le Curé de Banner regrette qu'Armandine ne soit pas entrée au Refuge. J'ai reçu une lettre de lui aujourd'hui; il traite les Sœurs d'infâmes hypocrites et va reparler à la mère pour que sa fille vienne au Refuge. Cette femme m'a promis, d'ailleurs, que si l'enfant ne s'habituait pas chez elle, elle me la renverrait dans quinze jours. Mais je crains bien qu'elle ne manque à sa parole, car elle a besoin de cette petite pour son commerce. Elle tient boutique et réussit bien.

Tout cela me soucie un peu. Enfin, si le bon Dieu, comme je le crois, a mis la main à cette affaire, il saura bien arranger tout pour le mieux. Cette petite fille est très douce, c'est pour cela que les vilaines femmes l'avaient prise, en promet­tant à sa mère de l'instruire et de lui laisser, plus tard, tout ce qu'elles possédaient. En attendant, dès qu'elles l'ont eue, ce fut pour en faire une vraie martyre; elle n'avait ni trêve, ni repos, elle faisait tout, jusqu'à leur lit, elle les chaussait, les habillait; puis, on lui jetait, comme à un chien, un petit morceau de pain noir, avec de la graisse froide du pot‑au‑feu, c'était sa nourriture, pour toute la semaine.

Elles lui avaient fait apprendre à tracer des morceaux de Point d'Alençon, car il fallait qu'elle gagne sa vie et elle la gagnait en fait, tandis que la charité publique leur donnait des habits pour l'enfant, qu'elles ne lui ont jamais fait porter. Elles ne lui en ont pas davantage acheté, alors que je connais une personne qui versait dans ce but, une petite somme, tous les ans. Enfin, c'est une infamie que tout cela.

Elles l'accablaient de coups pour un rien. Et dire que cette innocente créature, pour trois ou quatre jours de bons soins, voulait rester chez elles ! et qu'elle a bien failli

me faire passer pour une menteuse. Il me semble que si c'était à recommencer, je n'aurais pas le courage de m'en occuper.

Je suis sûre, ma chère sœur, que vous êtes ennuyée de tous ces détails, qui ne sont guère intéressants pour vous qui ne connaissez point ces personnes. Mais pour moi, c'est un événement marquant dans ma vie; je ne l'oublierai jamais, surtout la scène de la Police.

Il est temps que je termine cette longue épître, voilà bien deux heures que j'y suis.

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