Imprimer

De Mme Martin à Mme Guérin CF 145 - 7 novembre 1875.

 

Lettre de Mme Martin CF 145

 

A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

7 novembre 1875.

Je ne puis te dire combien ta dernière lettre m'a rendue heureuse; j'ai vu tous les efforts que tu fais, malgré ta viva­cité naturelle, pour nous faire plaisir à tous. Je t'en sais un gré infini, si tu savais comme je t'aime, en toi tout m'attire.

...Voilà plusieurs heures que j'ai interrompu cette lettre pour une circonstance bien triste. Je finissais ces derniers mots, étant tout entière absorbée par ton souvenir, lorsque j'ai entendu la petite clochette annonçant que l'on portait le bon Dieu à notre voisine, Mme M., et c'était Louise qui devait suivre avec un cierge. Seulement, on l'en avait prévenue pour après les vêpres, et il n'était que deux heures. Vite, j'ai couru l'appeler; elle était heureusement prête et nous avons été toutes deux chez la malade.

J'ai assisté à une cérémonie que je n'oublierai jamais. Je voyais cette pauvre mourante, qui était à peu près de mon âge, laissant tant d'enfants qui ont si grand besoin d'elle. Ils étaient tous là, fondant en larmes: on n'entendait que des sanglots ! Elle a reçu aussi l'Extrême‑Onction; on attend sa fin à chaque instant et elle endure des souffrances terribles. Elle passe ses nuits debout, depuis quinze jours, ne pouvant tenir au lit que quelques minutes.

Ses deux plus jeunes, Élise et Georges, sont à la maison; je les garde l'après‑midi; ils jouent sans se tourmenter. Marie est ébahie de les voir si insouciants. Moi, je ne m'en étonne pas, tous les enfants sont comme cela. Ceux‑ci sont pourtant bien à plaindre ! Enfin, si comme je le crois, la petite Élise va dans un orphelinat, ce sera un bonheur pour elle, car, autrement, elle aurait probablement mal tourné comme ses sœurs.

Mon Dieu, que c'est triste une maison sans religion ! Comme la mort y apparaît affreuse ! Dans la chambre de la malade, on ne voyait pas une image où puisse se reposer le regard. I1 y en a cependant des quantités, mais toutes de sujets bien moins que religieux ! Enfin, j'espère que le bon Dieu va prendre cette pauvre femme en pitié; elle a été si mal élevée qu'elle est bien excusable.

Je ne me tire pas des émotions. Hier, j'ai vu Monsieur le Curé de Montsort, et il m'a dit:  « Y a‑t‑il longtemps que vous avez reçu des nouvelles de la petite que vous avez délivrée de l'esclavage ? Moi, j'en ai eu de très mauvaises; il paraît qu'elle est tout à fait vicieuse, au point que les religieuses, chez qui elle est maintenant, ont été obligées de la renvoyer de leurs classes. On me prie d'user de toute mon influence auprès de vous pour la retirer de ce précipice. »

J'ai été bien attristée, quoique je devine facilement qui a intrigué et qui lui a fait écrire cela, sans doute « les deux saintes personnes » à qui j'ai arraché cette pauvre petite, car autrement les gens qui habitent à trente lieues d'ici ignoreraient que le Curé de Monsort est mon confesseur.

Cependant, je crains qu'il n'y ait du vrai dans ce que l’on dit de l'enfant. Monsieur le Curé de Banner m'écrivait dans sa dernière lettre: « Je regrette que la mère ne vous ait pas laissé sa fille, je ferai mon possible pour l'y décider. »

Enfin, j'en suis presque arrivée à me repentir de ne pas l'avoir laissée gémir chez les deux vieilles ; je savais que sa vie physique en dépendait, mais son âme était sans doute en bon état, et n'est‑ce pas le principal ?

J'ai écrit, de suite, au Curé et lui ai demandé, dans le cas où tout ce que l'on me dit serait vrai, de me renvoyer la petite si sa mère y consentait, et que je paierais sa pension au Refuge.

Comme tu le vois, ma Pauline, « Sur terre, tout n'est pas rose,  Ni bonheur ni doux espoir !  Au matin, la fleur éclose,  Souvent se fane le soir. »

Mais, à te dire vrai, j'en prends mon parti ! J'en ai déjà tant enduré de toutes sortes qu'il s'est formé des cals autour de mon cœur. I1 n'y en a pas encore autour du tien, ma pauvre petite fille, aussi tu sens plus vivement la moindre épine; mais à force d'être piquée, tu finiras par ne plus sentir autant la douleur.

J'ai reçu une lettre de Lisieux, bien bonne, bien affec­tueuse. Ils ont aussi leurs misères par là, mais ils paraissent bien se résigner à la volonté du bon Dieu.

Je tâcherai, ma chère Pauline, de t'écrire une lettre plus gaie la prochaine fois car celle‑ci n'est guère amusante. Il y en a, cependant, qui s'amusent bien à côté de moi. J'entends les fous rires des enfants qui font fête avec des marrons grillés.

Adieu, ma chère Pauline, je t'embrasse de tout mon cœur.

Si tu savais comme ton Tableau d'Honneur m'a fait plaisir ! Mais, si tu ne peux y être de nouveau, ne te fais pas de peine, je n'en aurai pas du tout de chagrin.

La petite Thérèse est bien gentille; elle étrenne, aujour­d'hui, un joli chapeau bleu.

Voilà deux jours, Marie l'avait couchée sans lui faire faire sa prière, et l'avait installée dans le grand lit. Quand je suis remontée dans ma chambre, je l'ai recouchée dans le sien, sans le chauffer, je n'avais pas de feu. Tout endormie qu'elle était et quoique bien enveloppée dans sa chemise de nuit, elle s'en est aperçue, alors, elle s'est mise à réclamer avec instances un lit chaud. J'ai entendu cette musique‑là tout le temps que j'ai fait ma prière. Lasse de cela, je l'ai grondée et elle s'est tue.

Lorsque j'ai été couchée, elle m'a dit qu'elle n'avait pas fait sa prière. Je lui ai répondu: « Dors, tu la feras demain » Oui, mais elle n'a pas abandonné son idée ! Pour en finir, son père la lui a fait faire. Mais il ne savait point dire tout ce qu'elle a l'habitude de réciter, et puis, il fallait « demander la grâce de »... Il ne comprenait pas trop ce qu'elle entendait par là. Enfin, il a dit à peu près pour la contenter, et elle s'est endormie jusqu'au lendemain matin.

Retour à la liste des correspondants