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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 146 - 21 Novembre 1875

 

A sa fille Pauline

Novembre 1875.

Ma chère Pauline,

Ta petite lettre m'a fait un bien grand plaisir. Je suis ravie de voir que tu es toujours au Tableau d'Honneur; cela me dédommage de toutes mes petites tribulations. Quand je pense que j'ai une Pauline au Mans, qui me revien­dra bientôt, je me trouve si heureuse !...

Mme M. est morte dimanche dernier, à minuit un quart. J'ai été dès le matin chez elle, et j'ai éprouvé une grande impression, en la voyant seule, dans un appartement absolu­ment noir. J'en ai été saisie et je me suis mise à sangloter, ce qui est bien rare, car je ne puis jamais pleurer, même quand je perds les miens.

C'est ton père qui a été obligé d'aller faire les déclarations à la Mairie et partout; il n'y avait personne pour s'en occuper. L'inhumation a eu lieu mardi matin, à huit heures. Les deux aînées de cette pauvre femme y étaient; il y avait beaucoup de monde. Marie, Léonie et Céline y sont allées avec la bonne, je suis restée à la maison pour garder Thérèse.

Quand on a descendu le cercueil dans la fosse, sa fille Fernande a jeté des cris si désespérés, que toute l'assistance était en émoi. Ses deux filles sont bien mieux depuis la mort de leur mère. Si elles pouvaient donc changer ! Je le désire de tout mon cœur, car je leur porte beaucoup d'intérêt, elles me font pitié. Fernande m'a dit que sa mère avait prié jusqu'à la fin; le bon Dieu lui aura fait miséricorde.

Je te disais dans ma dernière lettre que j'avais écrit au Curé de la paroisse de la petite Armandine. Eh bien ! ma Pauline, je n'ai point reçu de réponse. Marie me disait jeudi: « Maman, écris donc aux Sœurs de Banner ? »  Je n'en avais pas envie, étant fatiguée de cette histoire, enfin, je m'y suis décidée. J'aurais dû recevoir une réponse aujourd'hui. Rien ! Je ne comprends pas une chose pareille; bien sûr que tout le monde là‑bas, est prévenu contre moi, depuis la visite qu'y ont faite les deux « saintes personnes ». Elles avaient déjà endoctriné l'enfant une fois, pour lui faire dire tout ce qu'elles voulaient, il ne faut pour cela qu'une ou deux caresses. Elles auront fait de même à Banner, en sorte que j'y passe noire comme corbeau et comme ayant cherché à faire du mal à deux bonnes religieuses.

Dans la première semaine, j'ai eu beaucoup de chagrin, mais maintenant, je suis très calme. Qu'il arrive n'importe quoi, j'ai fait pour le mieux, ma conscience ne me reproche rien, au contraire. Mais il faut convenir que je n'ai pas de chance et, qu'humainement, ce n'est pas encourageant d'essayer de faire le bien. Si seulement cette malheureuse affaire me valait un regard miséricordieux du Ciel, je me trouverais assez payée.

Maintenant, que vais‑je te dire ? Je n'ai vraiment plus de nouveau, comment faire pour remplir le papier qui me reste ? Et cependant, si ma Pauline ne voit pas mes quatre pages bien pleines, elle va être triste !

La petite est à côté de moi; les autres viennent de partir aux vêpres. Elle me demande pourquoi j'écris toujours ? si on va bientôt s'en aller à l'église ? Dimanche, je l'avais emmenée aux grandes vêpres, mais c'est bien trop long pour une enfant si jeune, aussi, je ne vais la conduire qu'au Salut.

Elle me supplie de dire à Pauline de revenir chez nous, qu'il y a bien assez longtemps qu'elle est au Mans, et que cela est bien ennuyeux. La voilà aussi qui me demande pourquoi je ne l'ai pas emmenée à Lisieux !

Céline est très douce et apprend très bien; elle sera charmante si le bon Dieu la laisse vivre; mais j'ai des doutes, car elle souffre toujours, c'est une petite santé bien difficile à conserver.

Marie va tous les jours à la Messe de six heures: je trouve que c'est trop matinal et cela me déplaît beaucoup Mais je ne suis pas toujours la maîtresse et, pour ne pas la contra­rier, je la laisse faire. Elle étrenne aujourd'hui un joli chapeau, jamais elle n'en avait eu d'aussi beau; il n'est pourtant pas de grand luxe, car je m'applique à bien l'habiller tout en restant dans la simplicité. On fera le tien la semaine prochaine et il sera semblable.

Je ne sais si je pourrai t'avoir un jour plus tôt, cette année, aux vacances du Jour de l'An. J'ai bien des choses à te faire faire et je me demande comment j'arriverai dans le peu de jours de congé que tu auras. Il faudrait que j'aille te chercher le mardi au lieu du mercredi, mais me le permettra‑t‑on ?

Si on savait pourtant quel tracas c'est d'avoir à habiller une enfant qu'on ne voit que tous les trois mois, je suis sûre qu'on ne me refuserait pas. Je n'aime guère, cependant, à demander ces passe‑droits et à ne pas faire selon le règle­ment. Allons, je me préoccupe trop tôt, j'ai encore le temps d'y penser.

J'ai interrompu ma lettre bien inutilement pour préparer Thérèse qui voulait partir. Quand notre toilette, à toutes deux, fut achevée, la pluie tombait si fort que j'ai été obligée de déshabiller la petite. Cela fait trois quarts d'heure d'inter­ruption; maintenant, Marie est revenue des vêpres et amuse le bébé; elles font bon ménage.

Voilà la grand‑mère (la mère de M. Martin) arrivée et il faut que je lui tienne compagnie. Je voudrais bien pourtant terminer ma lettre; j'ai plus de cent pages du premier volume de la Vie de sainte Chantal à lire ce soir ! Il faut que je me dépêche, car je n'aurai pas le temps de le lire en semaine.

J'entends Thérèse qui m'appelle:  « Maman ! » Elle ne monterait pas l'escalier toute seule à moins de m'appeler à chaque marche: « Maman, Maman ! » Autant de marches, autant de  « Maman ! » Et si, par malheur, j'oublie de répondre une seule fois:  « Oui, ma petite fille ! » elle reste là sans avancer, ni reculer. Tu vois que j'ai bien du mal: répondre à la grand‑mère, à la petite et t'écrire ! Je fais pourtant tout ensemble, mais je ne prête pas autant d'attention que le jour où j'ai écrit au Curé de Banner; il fallait alors que personne ne me dérangeât.

J'ai promis aux enfants de fêter la Sainte Catherine, dimanche soir. Marie veut des beignets, les autres des gâteaux, d'autres des marrons; moi, je voudrais bien la paix ! On invitera Melle Philomène, j'aimerais mieux que ce soit ma Pauline !

M. N. est parti depuis huit jours pour aller habiter à R., il y est nommé par le ministre et aura droit à une retraite. C'est lui qui sera le vérificateur de l'usine de V. où il y a une distillerie. Il nous a demandé de lui aider à s'installer; son père, qui est dans une belle position, n'a pas voulu lui donner un centime. Eh bien, croirais‑tu qu'il a été faire une visite d'adieu à M. L. qui n'a été pour rien dans l'affaire et n'est pas venu chez nous qui, depuis six mois, faisons tant de démarches pour le placer. Si on ne travaillait pas pour le bon Dieu, je le répète, ce serait décourageant de faire le bien !

Adieu, ma Pauline chérie, toi, tu es ma vraie amie, tu me donnes le courage de supporter la vie avec patience.

Je t'embrasse comme je t'aime.

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