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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 151 - Janvier 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 151

 

A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

Janvier 1876.

I1 y a grand tumulte aujourd'hui dans notre rue, ce sont les élections des Sénateurs; depuis ce matin, la rue Saint-­Blaise est pleine d'hommes; il est sept heures du soir et l'on entend encore beaucoup de bruit (La maison de M. et Mme Martin était située juste en face de la Préfecture d'Alençon).

Tu vas être cause, ma Pauline, que je ne vais pas faire de lecture pieuse ce soir; je voudrais aussi écrire à ta tante et cela me fait bien de l'ouvrage. De plus, j'ai un fort mal de tête, comme je n'en ai pas souvent.

J'ai été obligée de sortir toute l'après‑midi, sans cela ma lettre serait faite, mais nous sommes allées rendre visite à Mme Z. et Marie m'y a accompagnée ainsi que les petites. Nous y sommes restées près d'une heure.

Cette dame a une petite fille qui a sept mois de plus que Thérèse; c'est un vrai petit démon ! Elle bat sa mère, la pince, lui désobéit en tout; c'est une petite fille sauvage et, cependant, sa mère l'adore ! Je m'en étonne, je la trouve si détestable que je ne puis la regarder.

Cette pauvre Marie ne savait si elle devait rire ou pleurer. Mme z. voulait que sa fille lui montre ses jouets, elle n'y a jamais consenti, ni même à l'embrasser; si j'avais une enfant comme celle‑là, non, je ne pourrais jamais l'aimer !

La semaine dernière, elle est venue à la maison, habillée comme une petite princesse, tout en velours bleu pâle, avec des guêtres blanches comme la neige, qu'elle s'efforçait de salir exprès, en frottant son pied dessus. Sa mère a voulu l'en empêcher, elle a bien vite sali l'autre guêtre, puis s'est mise à pincer sa maman, parce que celle‑ci lui avait donné une petite tape !

J'ai conduit les enfants aux vêpres de l'Hospice, et de là, nous avons été sur la place, où les baraques sont installées pour la foire de la Chandeleur. I1 y avait beaucoup de monde et beaucoup de boue. Je me suis lassée et ennuyée à satiété, pour voir pas grand'chose, même rien, si ce ne sont des bêtises bonnes à amuser des jeunesses comme toi.

Marie s'occupait à regarder les petites filles de l'âge de Céline et de Thérèse, pour envier leurs toilettes et me supplier de les habiller comme cela. C'est le cas de dire que l'on n'est jamais content ! Elles sont mises toutes deux comme jamais vous ne l'avez été, mais ça ne suffit pas encore, parce que l'on voit mieux ! Cependant, je n'ai pas envie de monter plus haut, c'est un véritable esclavage que tout cela, on est vraiment les esclaves de la mode ! Pourtant, tu sais comment pour elle‑même, ta sœur déteste la coquetterie.

I1 faut que je te dise le plaisir que m'a causé ton second ruban d'Honneur; je suis très satisfaite de toi, ma petite Pauline, tu me donnes beaucoup de joie et un grand dédom­magement dans les tribulations que je puis avoir. Voilà même qu'en t'écrivant, mon mal de tête s'est presque passé. Je suis bien contente de cette expérience, à chaque fois que j'aurai mal à la tête, je t'écrirai bien vite pour me guérir Je t'aime tant, ma chère Pauline, que lorsque je m'entre­tiens avec toi, j'oublie toutes mes douleurs.

Adieu, ma chère Pauline, continue à être une bonne et sainte petite fille, et si tu n'as pas encore cette dernière qualité tâche de l'acquérir.

En attendant, je t'embrasse de tout mon cœur.

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