Imprimer

De Mme Martin à sa fille Pauline - 14 mai 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 159

 

A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

14 mai 1876.

Je crains bien que tu n'aies eu de la peine de ne pas rece­voir de nos nouvelles, la semaine dernière. Je vais essayer de compenser, bien que je n'aie pas grand nouveau à t'appren­dre; la vie est bien uniforme chez nous, et ce que j'ai à t'écrire est toujours à peu près pareil.

Je commence ma lettre un peu avant la grand'Messe, car, cette après‑midi, j'ai l'intention d'aller faire un petit tour avant les vêpres. Après, ce n'est pas facile; il faut conduire Léonie au catéchisme de persévérance, mais c'est la dernière fois, car la deuxième Communion solennelle aura lieu le dimanche 21 mai

Léonie se fait comme toujours une fête d'être en blanc, le côté matériel la frappe davantage que le spirituel jusqu'ici; pourtant, elle entend tellement parler de l'autre vie qu'elle en parle souvent, à son tour, mais cela ne fait que l'effleurer. Enfin, espérons dans la miséricorde de Dieu envers cette enfant.

J'ai bien des consolations par ailleurs. Je suis très contente de Marie; elle a des idées qui me plaisent, c'est le contraire de Léonie: les choses de ce monde ne pénètrent pas si avant dans son esprit que les spirituelles; cependant, elle a encore du chemin à faire pour entrer pleinement dans le vrai sentier de la perfection. Mais la balance penche forte­ment de ce côté.

Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu, c'est le sentiment intime de son être, elle a une âme candide et a horreur du mal. Pour le petit furet on ne sait pas trop comment ça fera, c'est si petit, si étourdi, elle est d'une intelligence supérieure à Céline, mais bien moins douce et surtout d'un entêtement presque invincible; quand elle dit « non », rien ne peut la faire céder, on la mettrait une journée dans la cave qu'elle y coucherait plutôt que de dire  « oui »

 

Elle a cependant un cœur d'or, elle est bien caressante et bien franche; c'est curieux de la voir courir après moi, pour me faire sa confession. « Maman, j'ai poussé Céline une fois, je l'ai battue une fois, mais je ne recommencerai plus. » (C'est comme cela pour tout ce qu'elle fait). Jeudi soir nous avons été nous promener du côté de la gare, elle a absolument voulu entrer dans la salle d'attente pour aller chercher Pauline, elle courait devant avec une joie qui faisait plaisir, mais quand elle a vu qu'il fallait s'en retourner sans monter en chemin de fer pour aller chercher Pauline, elle a pleuré tout le long du chemin.

La voici, en ce moment, bien occupée à couper des papiers, c'est son plus grand amusement. Elle a fait son choix parmi tous les papiers tombés de mon bureau, car j'avais trié des lettres. Heureusement, elle a la bonne habitude de venir me les montrer, avant d'y toucher, pour être bien sûre qu'elle peut tailler. Elle est bien installée maintenant dans sa petite chaise et coupe en chantant de tout son cœur.

Voilà bien longtemps que cette lettre est interrompue. J'ai été, depuis, à la grand'Messe; ensuite, nous avons fait une longue promenade dans les champs. Nous avons cueilli de beaux bouquets pour le mois de Marie et nous avons été bien contents de cette sortie. En revenant, nous avons rencontré un pauvre vieillard qui avait bonne figure. J'ai envoyé Thérèse lui porter une petite aumône: il a eu l'air si touché et nous a tant remerciées que j'ai vu qu'il était bien malheureux. Je lui ai dit de nous suivre, que j'allais lui donner des souliers. I1 est venu. On lui a servi un bon dîner, il mourait de faim.

Je ne pourrais pas te dire de combien de misères sa vieillesse est abreuvée. Il a eu, cet hiver, les pieds gelés; il couche dans une masure abandonnée, il manque de tout; il va se blottir auprès des casernes pour avoir un peu de soupe.

Enfin, je lui ai dit de venir quand il voudrait et qu'il aurait du pain. Je voudrais que ton père le fît entrer à l'Hospice, il désire tant y aller. On va négocier la chose.

Je suis toute triste de cette rencontre; je ne fais que penser au bonhomme, qui avait pourtant une figure bien réjouie des quelques sous que je lui ai remis: « Avec cela, disait‑il, je mangerai de la soupe; demain, j'irai aux four­neaux économiques; puis je vais avoir du tabac et me faire faire la barbe. » En un mot, il était joyeux comme un enfant. Tout en mangeant, il prenait ses souliers, il les regardait avec bonheur et leur souriait; ensuite, il nous a récité une belle prière, qu'il dit toujours à la Messe.

 Autre chose: cette pauvre Thérèse est dans une grande peine. Elle a cassé un petit vase, gros comme le pouce, que je lui avais donné ce matin. Comme d'habitude, lorsqu'il lui arrive un malheur, elle est venue bien vite me le mon­trer; j'ai paru un peu mécontente, son petit cœur a grossi... Un moment après, elle est accourue me trouver en me disant:

 « N'aie pas de chagrin, ma petite Mère, quand je gagnerai de l'argent, je t'assure que je t'en achèterai un autre. » Comme tu le vois, je ne suis pas près de le tenir !

Je me proposais de me rendre au Mois de Marie, puis j'ai oublié l'heure. Maintenant, j'arriverais trop tard. Au fond, cette cérémonie ne me plaît pas beaucoup; on y entend des chants impossibles, ce sont des roucoulements à n'y rien comprendre; on se croirait au café‑concert et cela m'agace ! Autrefois, c'était bien plus pieux, enfin, nous sommes, paraît‑il, dans le progrès !

Demain et toute la semaine j'aurai bien de l'occupation, je suis dans les couturières pour huit jours. Je t'ai acheté, ainsi qu'à Marie, une belle robe qui sera faite comme tu le désires, avec des plissés à profusion; mais ta tante va gronder ! Elle aurait bien raison, car on ne pense plus, de nos jours, qu'à la coquetterie Je préférerais que les choses ne soient pas ainsi, cependant, il faut faire quelques concessions à la mode, quand elle n'est point répréhensible. Je vous ai

acheté aussi deux robes noires: il en faut une à Marie pour suivre la retraite avec toi au pensionnat.

Mme Maudelonde a eu une petite fille, lundi dernier, c'est Jeanne qui est la marraine.

Je vois que mon papier est rempli; il faut pourtant que je te dise encore quelque chose: Tu sais que ta tante, à mon dernier voyage au Mans, m'avait donné mystérieusement une lettre, que je ne devais pas te montrer. Tu sais à présent ce qu'elle contenait...

Aussitôt arrivée à la gare, je me suis empressée d'aller près d'un bec de gaz pour lire cette lettre de mystère. J'ai vu avec grand plaisir que tu allais recevoir beaucoup de décorations et la Croix d'Excellence. Je tiens à te féliciter de tout mon cœur.

Tu me diras dans tes prochaines lettres, si les graines de reines‑marguerites que j'ai données à ta tante sont levées et si les verveines poussent, bien que le temps ne soit pas favorable.

Je recommande à tes prières et surtout à celles de ta tante et de la bonne Sœur Marie‑Gertrude que j'aime bien, un pauvre homme qui va mourir. Voilà quarante ans qu'il ne s'est pas confessé. Ton père fait tout ce qu'il peut pour le décider à se convertir, mais lui pense qu'il est un saint: il trouve qu'il ne lui reste plus, comme saint Paul, qu'à recevoir la couronne de justice !

C'est vrai qu'il est brave homme, mais il est plus difficile à convertir qu'un mauvais; il n'y a qu'un miracle de la grâce qui puisse faire tomber le voile épais qu'il a devant les yeux.

Je réfléchis si je n'ai pas autre chose à t’apprendre, je ne trouve plus rien. Je vais donc t'embrasser de tout mon cœur, comme je t'aime, et je t'aime beaucoup, beaucoup.

Retour à la liste des correspondants