Imprimer

De Mme Martin à sa fille Pauline CF 162 - Juin 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 162

 

A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

Juin 1876.

Je suis bien inquiète depuis que j'ai reçu ta lettre; ta tante me dit que tu as toujours des migraines et que tu ne manges pas. Je crois que tu aurais besoin de repos, je vou­drais que tu renonces à tes prix pour cette année; je t'achè­terai de beaux livres que tu auras bien mérités, car tu as trop travaillé. Tu laisserais donc tes compositions et ne t'occuperais plus que du dessin.

Je ne sais si l'on voudrait te permettre ce genre de vie, mais si cela ne se peut pas, je suis décidée à aller te chercher dès lundi, j'attends pour cela une réponse de ta tante. Si tu veux retourner à la Visitation, l'année prochaine, il te faut du repos, sans quoi ce sera impossible. J'aime mieux que tu sois moins savante que de te voir mourir, et, si l'on attend trop longtemps, il te viendra une maladie qui ne sera pas facile à guérir.

Aujourd'hui, je ne vais pas t'en écrire long, puisque je dois, de toutes façons, te voir dans quinze jours. Je te ferai sortir, si on me le permet, toute la journée du 26, jusqu'à huit heures du soir. Je ne sais si Marie entrera tout de suite à la Visitation pour faire sa retraite; nous partirons d'ici à sept heures du matin, j'emmènerai peut‑être Céline.

Ta soeur t'a‑t‑elle dit qu'il y avait eu, la semaine dernière, un chien enragé qui a fait beaucoup de mal dans la ville. I1 a mordu quatre personnes: deux très grièvement: M. Bou­lant, serrurier, et un petit enfant de troupe, qui a été transporté à l'Hospice, pas tant à cause des blessures que le chien lui avait faites que pour les cautérisations. On lui a traversé la jambe avec un fer rouge, on disait dernièrement qu'il allait mourir; il se persuade qu'il est enragé. M. Boulant est très malade, bien qu'il commence à se lever, mais ne marche qu'avec des béquilles, car on l'a horriblement brûlé.

Ton père et tes deux petites sœurs ont bien manqué d'être mordus, ils ont passé tout près du chien. Ils étaient partis faire une promenade, le chien les suivait. Les gendarmes ont couru après l'animal et lui ont envoyé un coup de fusil qui n'a fait que le blesser. I1 redescendait rapidement notre rue, quand un ouvrier qui travaillait à quelques mètres de la maison lui a cassé sa pelle sur la tête. La bête a poussé un grand hurlement, mais ce fut le dernier. Tous allaient voir ce pauvre chien que l'on a emporté comme un trophée, au bout d'un bâton.

Adieu, ma chère Pauline, surtout ne te fais pas de chagrin de ne pas avoir de prix; pour moi, cela ne m'en fait pas du tout, je t'assure. Repose‑toi bien la tête, afin de pouvoir travailler un peu l'année prochaine.

A bientôt, ma Pauline, quels bons moments nous passerons ensemble !

Léonie veut absolument que je garde, pour te fêter, deux canards que l'on a achetés jeudi, elle prétend qu'on ne doit pas les manger sans toi. I1 a fallu que je lui promette que j'en achèterai deux autres dès que tu serais arrivée !

Retour à la liste des correspondants